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CHAPITRE XXX

LE BOULANGISME ET l'ÉLECTION LÉGISLATIVE

Jules Ferry n'en resta pas moins debout contre le chef de conspiration. Les clameurs de la rue, opposant le cri : A bas Ferry! au cri : Vive Boulanger! marquent bien le caractère de cette époque. Comme si le ministère n'existait pas, c'est à Ferrv' que s'adresse surtout la haine des conjurés. En fait, ils ont raison de l'opposer au champion de la dictature césarienne comme le champion de la république parlementaire. Eux et Boulanger critiquent violemment l'œuvre scolaire de Jules Ferry, certains de n'en être que plus agréables à leurs amis de droite; ils prennent à tâche d'organiser son impopularité, sur laquelle s'élèvera d'autant la popularité du général. C'est que Boulanger a pu avoir des pourparlers avec Grévy, avec Floquet, avec Clemenceau, avec Andrieux, avec Freycinet, avec tous les chefs de l'extréme-gauche; jamais il n'en eut avec Jules Ferry; de ce côté-la, Boulanger sait qu'il n'y a ni concession ni transaction à espérer. C'est pourquoi .Iules Ferry est, parmi tous les hommes de la République, celui que le général semble le plus haïr.

La conspiration se dessine, s'organise, s'étend, se ramifie, Le I" janvier 1888, le commandant du L5* corps est allé trouver le prince Napoléon h Prangins et a jeté les bases de Talliance avec les plébiscitaires jérômistes. Le prince Victor écrivait de lui : w Je Tapprouve. Qu'il poursuive sa (ûche. Mes soldats raideront,elau jourdu succès, nous nous entendrons.» D'autre part, les royalistes, oublieux de ses méfaits contre leurs princes, évoluèrent résolument vers lui. Les chercheurs

de nouveautés, les coureurs d'emplois, tous ceux dont la République n'a pu satisfaire les ambitions hautes ou mesquines, grossissent la foule des adhérents. Les révisionnistes qui se disent ou se croient républicains continuent à le regarder comme celui qui leur fraiera la voie; les « patriotes » saluent en lui le « général Revanche » ; une partie des socialistes révolutionnaires espèrent de lui le bouleversement total. Aux approches des élections législatives partielles du 26 février, voici que dans cinq départements — Loiret, Loire, Maineet-Loire, Gôte-d'Or, Marne — des bulletins de vote sont distri bues au nom du général Boulanger, encore que sa position d'activité le rende inéligible. Sommé par le gouvernement de faire connaître ses intentions, il répond par ce télégramme : « J'ai été et je demeure étranger à tout ce qui se passe relativement aux élections législatives du 2() février. » Il ne fut élu dans aucun des cinq départements; mais le Loiret lui donna 4 400 voix, la Gôte-d'Or 9 500, Maine-et-Loire II 400, la Loire 12 500, la Marne IG 000. C'était comme l'essai d'un plébiscite sur son nom : M. Georges Thiébaud en avait donné l'idée et pris l'initiative.

Déjà se fondait unjournal purement boulangiste, la Cocarde^ dirigée par cet écrivain dont on connaît le talent si personnel. La propagande par le portrait, par la brochure, par la chanson, était en pleine activité. Tous les cafés-concerts de Paris retentissaient de la gloire du » brav' général " .

Le cabinet Tirard, le premier ministère formé par le président Garnot, fut à la hauteur du danger. Le 15 mars parut à VOfficiel un rapport du général Logerot, ministre de la guerre, en date du 14, relevant l'attitude suspecte, les actes d'insubordination de Boulanger ; ses voyages fréquents à Paris, sans permission, même contre les défenses formelles, deux fois « sous un déguisement, portant des lunettes foncées et affectant de boiter » . Le rapport concluant à la mise en disponibilité par retrait d'emploi fut approuvé par le président Garnot.

« On frappe Boulanger pour donner satisfaction à l'Aile-

magne ' , tel fut le mot d'ordre aussitôt lancé par la Cocarde^ reproduit par V Intransigeant, la Lanteine, la France, et même V Autorité^ où Paul de Cassagnac adoptait l'apùtre de Tidée plébiscitaire, « pour arriver à une solution quelconque » .

Boulanger, quoique toujours inéligible, laisse poser sa can- ♦lidature aux élections partielles qui devaient avoir lieu le 25. Dans les Bouches-du-Rhône, la résistance des comités sociaistes révolutionnaires le fait échouer devant Félix Pyat; à Laon, il arrive en tête avec 45 000 voix contre 27 000 au républicain Doumeret 25 000 au conservateur Jacquemart. Le 27, sur avis conforme du conseil d'enquête, un second décret prononce la mise à la retraite de Boulanger. Par là même, il devient éligible et recouvre sa liberté d'action. La lutte sourde et oblique qu'il a jusqu'alors soutenue contre le gouvernement fait place à la lutte ouverte et acharnée.

On a peine à imaginer que des républicains, au moment où la revision était le commun programme de tous les partis hostiles à la République, aient pu avoir l'idée d'engager une campagne révisionniste. C'est cependant ce que firent MM. Pelletan, Clemenceau, Millerand, Mesureur, Barodet, (icorges Périn, Tonv-Révillon, Labordère, etc., qui déposèrent le 27 mars une proposition de revision. Le 30, comme Laguerre, au nom des boulangistes. Joli bois, au nom des bonapartistes, Baudrv d'Asson, au nom des royalistes, apportaient également leurs projets, Clemenceau, Pelletan et consorts réclamèrent l'urgence pour leur projet de revision à eux. La Chambre, décidément aveuglée, vota l'urgence par 250 voix contre 150. La majorité se composait pour moitié de monarchistes et de radicaux ! Sous cette coalition succomba le ministère Tirard, qui avait si vaillamment tenu tête à l'ennemi. Il eut pour successeur, le 3 avril, un ministère Floquet(l),dontle programme fut nécessairement la revision.

(1) Le minislère que présida Floqiiet, ministre «le l'intérieur, comprenait, en outre : à la justice et cultes, Ferrouillat; aux affaireR étranjjùres, .M. <toblet; aux fin.inrcH, M. Peytral; à la gurrrre, M. de Freyrinct; à l'instruclion publique et bcaux-aru, M. Lockroy, etc. Il dura du 3 avril 1888 ;iu iW février 1889.

Celte imprudence des partis extrêmes, cette incohérence de la Chambre, cet entêtement du nouveau président du conseil, émurent profondément Jules Ferry. Il s'en expliqua, quelques jours après, à Épinal, devant les électeurs sénatoriaux des Vosges. Il rappela quels étaient « dans cette lutte qui recommence contre l'esprit plébiscitaire et césarien » les devoirs de la Chambre, quels étaient les devoirs du gouvernement. Ces devoirs, le ministère Tirard les avait remplis «de la façon la plus honnête, la plus loyale, la plus consciencieuse... »

« Qui a renversé le ministère Tirard? Qui avait renversé le « ministère Rouvier?... Nous n'avons contre le cabinet que « préside M. Floquet aucun ténébreux dessein... Nous ne a lui demanderons qu'une chose : c'est de prendre en face a du boulangisme, puisqu'ilfautl'appeler parson nom, l'atli- « tude active et militante qui est le devoir du gouvernement a républicain... Qu'il marche devant nous contre l'ennemi « commun, qu'il opère, en face du mouvement césarien et « plébiscitaire, la vraie conceiitration, celle qui peut grouper « le parti républicain dans toutes ses nuances! Qu'il aille au K combat, et nous le suivrons... Et, certes, quand nous parie Ions d'oubli, nous avons quelque chose à apporter sur Tau- « tel du commun sacrifice! >»

Comme si tant d'avertissements n'avaient pas suffi au gouvernement et à la Chambre, le 8 avril, Boulanger était élu dans la Dordogne par 59 500 voix contre 36 000, avec le concours manifeste des bonapartistes, en même temps qu'il recueillait 11 600 voix dans l'Aisne et 8 500 dans l'Aude; le 15 avril, il était élu dans le Nord par 172 000 électeurs,^ dont les deux tiers étaient des conservateurs, contre 85 600. Il opta pour le Nord.

En présence de tels succès, le comte de Paris se dégagea de ses dernières hésitations et prescrivit à ses partisans de poursuivre la « marche parallèle » , en réclamant la dissolution de la Chambre comme préface à une revision de la Constitution par la voie du plébiscite.

LE BOL'LANGISME ET L'ÉLECTION LKGISLATIVK V^a

Le 19 avril, Floquet, interpellé sur la revision promise, répondit qu'il en demandait Tajournement, mais seulement jusqu'au jour où elle ne serait plus « le piège tendu par les monarchistes ou le manteau troué de la dictature » . 11 eut ce jour-là, en dépit de ces expressions bizarres, un éclair de raison.

A la Chambre, le 4 juin, Boulanger monta à la tribune et y lut une proposition de revision. Il demandait la suppression de la responsabilité ministérielle, avec un chef d'Etat responsable, la suppression du Sénat ou son élection au suffrage universel, l'introduction du référendum populaire, c'està-dire du plébiscite en permanence. Le général fut vivement combattu par Clemenceau, Basly et le président Floquet (l). La même Chambre qui avait, le 30 mars, accueilli la proposition Clemenceau, Pelletan et consorts, rejeta l'urgence par 359 voix contre 181 voix. Le 12 juillet. Boulanger reparut à la tribune et déposa une proposition tendant à la dissolution de la Chambre. Très mal accueilli par elle, houspillé par le président Floquet, il répondit par des paroles qui lui valurent un vote de censure : il avait déjà remis au président de la Chambre sa démission de député du Nord; il préférait faire continuer sur son nom, à travers la France, l'agitation électorale et plébiscitaire. A la suite de propos assez vifs échangés dans cette même séance du 12 entre Floquetet Boulanger, le premier envoya au second des témoins; un duel s'ensuivit (14 juillet), où l'avocat blessa le militaire d'un coup d'épée à la gorge.

Il semblait que la chance tournât contre celui-ci. Déroulède, au sujet duquel il avait écrivit : « Voter pour Paul Déroulède, c'est voter pour moi », échouait, le 1" juillet, dans la Charente. Lui-même fut battu, le 22, dans l'Ardèche. La Lanterne l'abandonnait : elle venait seulement de s'apercevoir de ses »* tendances plébiscitaires » et de ses « velléités d'alliance avec les monarchistes » !

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