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Les bonapartistes jérômistes, les orléanistes « fin de siècle » , les républicains à convictions variables, une partie des révisionnistes à tout prix, n'en faisaient pas moins cause commune avec lui. L'argent lui venait de toutes mains. A elle seule, une grande dame mit à la disposition de celui qui avait rayé des contrôles de l'armée les princes d'Orléans une somme de trois millions. Les catholiques, qui s'étaient longtemps tenus à l'écart, se souvenant de sa formule de 1887, « les curés sac au dos » , se rapprochaient de lui. Le journal la Croix lui ayant demandé par télégramme « s'il voterait la liberté de la religion, de l'association, de l'enseignement, et s'il ne persécuterait jamais, comme beaucoup le redoutaient» , Boulanger répondit par télégramme : « Je ne ferai jamais, quoi qu il arrive, de persécution religieuse ; car, si j'en faisais, j'agirais contre ma conscience et contre mes intérêts. » Plus tard, le 17 mars 1889, dans son discours de Tours, il préconisera « une République respectueuse de la liberté individuelle sous toutes ses formes, et, en premier lieu, de la liberté de conscience, qui est la première et la plus respectable de toutes les libertés » . Les radicaux boulangistes, ceux mêmes qui se donnaient naguère comme les plus farouches anticléricaux, tenaient le même langage conciliant; tous cherchaient à rassurer les consciences catholiques, même Naquet, l'israélite ultrà-radical, l'adversaire acharné du Concordat, le promoteur de la loi sur le divorce. « C'est là, écrit un des anciens partisans de Boulanger, de la politique vraiment nationale, de la politique comme la République parlementaire a eu le tort de n'en pas faire (1). »
Mais n'était-ce donc pas une politique « vraiment nationale » , celle que Jules Ferry, sans attendre que le boulangisme en eût fait son tremplin, avait déjà prêchée dans un si grand nombre de ses discours et que prêchaient les plus nobles chefs du parti républicain (2)!
Cette idée d'une politique de concorde, de réconciliation
(1) Mermeix, les Coulisses du boulangisme, Paris, 1890.
(2) Voir ci-dessus, p. 132 et s.; 162 et s.; 415 et s.
l.i: BOULANGISME ET L'ELECTION LEGISLATIVE 455
non seulement entre tous les républicains, mais entre tous les Français, de mutuelle tolérance, de respect pour la liberté et notamment pour la liberté de conscience, étaitalorssi répandue dans tous les esprits, sauf ceux qu'aveuglait encore la passion sectaire, que nous voyons presque en même temps les plus illustres des hommes d'État républicains et les plus ardents ennemis de Tordre établi s'en recommander auprès des masses. Seulement, ceux-là, Jules Ferry, Goblet, Rouvier, Challemel-Lacour, Spuller, Gasimir-Perier, le président Carnet y cherchaient les moyens les plus sûrs de consolider l'institution républicaine, et ceux-ci. Boulanger ou Naquet, ne pensaient qu'à en faire une machine de guerre contre la République.
Le 19 août, le général prenait une revanche éclatante de ses échecs de juillet. Il était victorieux dans la triple élection du Nord, de la Somme et de la Charente-Inférieure : dans le premier de ces départements il arrivait en tète du ballotage avec 130 000 voix; dans le second, il l'emportait par 77 000 voix contre 41 000; dans le troisième, par 57 000 voix contre 42 000. Les trois élections auraient coûté plus de 500 000 fr.
Paul de Cassagnac écrivait : « Après le vote d'hier, la Répui>lique actuelle est morte. Peut-être fera-t-elle encore quelques pas, mais comme le lièvre frappé au cœur, avant de tomber. »
La plupart des républicains comprirent la leçon des événements. Ils s'aperçurent que dans le mode d'élections législatives deux dispositions favorisaient par trop les expériences césariennes : d'une part, le scrutin de liste établi en 1885 (1) et qui mettait en mouvement la totalité des électeurs d'un département; par exemple, dans le Nord 353 000 votants, dans la Seine, près de 500 000 voix ; d'autre part, la facilité laissée aux candidats de se présenter à la fois dans plusieurs départements, ce qui leur permettait d'organiser sur leur nom une espèce de plébiscite. Le pays s'était, avant le parlement, ému
1) Voir ct-de««a«^ p. 245.
de ces dangers; c'est lui qui indiqua un des deux remèdes indispensables : 53 conseils généraux émirent un vœu pour le rétablissement du scrutin d'arrondissement.
Les 14 et 15 octobre 1888 furent déposées, à la Chambre, des propositions en ce sens.
Toutefois, le président du conseil Floquet ne croyait à l'efficacité que d'un seul remède : le 15 octobre, il déposa un projet de loi sur la revision. Il y reproduisait les dispositions dont Jules Ferry avait tant de fois démontré l'inanité ou le péril : élection du Sénat par le suffrage universel à deux degrés, réduction de ses attributions financières, suppression du droit de dissolution, etc. Il déclarait chercher l'union des républicains non dans le statu quo, mais sur le terrain des réformes. On vit tout de suite à quel point ses réformes favorisaient l'union tant désirée. Floquet ne recueillit que découragement chez les modérés, que railleries chez les radicaux; il ne rencontra d'approbation que parmi les boulangistes et les réactionnaires. La commission nommée pour examiner le projet se révéla profondément divisée.
En outre, comme la France avait surtout besoin de calme et de confiance, Floquet ne trouva rien de mieux que de faire déposer, par son ministre des finances, un projet de loi tendant à établir l'impôt sur le revenu.
Jules Ferry suivait avec inquiétude et tristesse ces fautes du gouvernement, cette obstination à faire, en tout et toujours, le contraire de ce que commandaient impérieusement les circonstances. Ses sentiments se manifestent dans une série de lettres à ses amis les plus chers. Citons-en quelques passages :
« Paris, 28 septembre 1888.
« ...Je n'ai guère de cœur à vous parler de nos affaires, « qui vont fort mal. Non qu'il faille croire à la marche triom- « phale du nouveau prétendant : un gouvernement résolu « l'arrêterait net. Mais l'esprit public, sans guide, perverti « et ahuri par une presse misérable, ignorante et corrompue,
« se prépare mal aux élections prochaines, et il n'y a rien H d'invraisemblable dans les pires prévisions. Avec le minis- <« tère radical et le scrutin de liste, la majorité peut passer « de yauche à droite. M. Carnot, que la France acclame tant a qu'elle peut, lient dans ses mains nos destinées. Il peut « beaucoup à la condition de le vouloir... (1) »
t Foncbarupt, 2 octobre J888.
« ...Les projets révisionnistes du cabinet ne peuvent être « expliqués que par un accès de folie orgueilleuse, de cécité a et de fatuité sans exemple dans l'histoire des hommes « d'État. Floquet veut tomber à gauche, comme il dit, con- « vaincu que, lui écarté, la République est perdue. Nous en . sommes là, mon cher ami! Les infatuations et les haines « sont devenues tellement féroces dans le parti républicain, « qu'aucun danger, ni intérieur ni extérieur, ne refera jamais « l'union. La Présidence de la République est notre dernière ' carte : reprendre le pouvoir, le faire sentir, en appeler au « pays, IL peut cela : le voudra-t-iL?... (2) »
Deux jours après le beau discours prononcé au Sénat par Challemel-Lacour, le 21 décembre 1888(3), Jules Ferry prit la parole à l'Association républicaine. Portant les regards à près d'une année en avant, déjà préoccupé des élections de 1889, il disait :
a Les élections prochaines ne seront redoutables que « parce qu'elles seront équivoques. Dés à présent, nous de- ' vous juger qu'à cette crise suprême ne présideront pas la « vieille franchise et la vieille loyauté gauloises. Ce qui s'an- « nonce, c'est une mêlée confuse où il y aura l)caucoup de « fausses cocardes et de faux pavillons arborés. H y a déjà a trois grands partis — deux anciens et un autre tout neuf « — qui se préparent à se pijier les uns les autres... Gela se
(1} .Iule» Ferry à M. Billot, ininiitre de France à Lisbonne (lettre inédite).
(2) Fra{>incnt final d'une lettre (inédite) adressé par Jules Ferry à M. Billot.
(3) Voir ci'dessiis, p 422.
« prépare à la face du ciel et de la France. Oui, nous sommes « avertis que des gens viendront sous le drapeau républicain, « avec l'arrière-pensée, qu'ils déguisent à peine, d'égorger la « République. Aussi, notre vocabulaire politique et parle- « mentaire s'augmente-t-il de jour en jour. Nous avions déjà « les boulangistes ; nous avons depuis quelque temps les « bonapartistes républicains... Devant cette confusion, de- « vant ce mélange d'astuce et de fourberie, le devoir des « républicains comme nous est tout tracé : c'est de dire ce « qu'ils sont, de ne vouloir être que ce qu'ils sont, de ne pas » chercher à paraître autre chose, et de le dire... >'
Il examinait ensuite les deux fractions entre lesquelles se divisait le parti républicain, l'une ne cessant d'excommunier l'autre, sans souci du danger qui les menaçait également :
« Esprits façonnés depuis longtemps par les habitudes ou « les traditions de l'opposition, ces républicains considèrent « d'un œil soupçonneux, jaloux, haineux presque, tout ce « qui subsiste dans la République d'éléments gouvernemen- « taux. Tout cela, pour eux, c'est souvenir, c'est débris de « la vieille monarchie. — Monarchique, disent-ils, une Cons- « tiiution qui renferme des éléments de gouvernement aussi « puissants, aussi résistants qu'un Président de la République « et un Sénat. — Monarchique, la centralisation nécessaire. . . V'« Ces mêmes républicains considèrent que la République est « essentiellement la révolution en marche, la révolution en « permanence, un gouvernement d'avant-garde; une course a effrénée, haletante, à la recherche de la nouveauté, que « l'on décore trop souvent du nom de réforme, l'innovation « à jet continu, une véritable course vers l'inconnu, vers « l'absolu... »
Insistant sur la nécessité, pour la République, d'être un gouvernement, sur l'aversion des intransigeants pour toute espèce de force gouvernementale, l'orateur poursuivait :
a Est-ce que vous vous sentez trop gouvernés? Est-ce qu'il « resterait, par hasard, quelque arme à enlever aux pouvoirs « publics ? Est-ce qu'on pourrait aller plus loin dans la discus-
« sion des pouvoirs publics? Discussion, — que dis-je? — « outrages et calomnies ! Est-ce que nous ne jouissons pas « d'un gouvernement de la République assez bon enfant — i< permettez-moi l'expression — pour laisser comploter sa « perte à la face du soleil et pour ne pas oser mettre la main « au collet des conspirateurs qui menacent quotidiennement « sa sécurité? »
Parlant de la nécessité de ne pas lasser, fatiguer, surmener le pays de réformes ou d'innovations prétendues telles; invoquant la leçon qu'avaient donnée les élections de 1885, l'esprit de recul qui se produisait dans l'opinion, il s'étonnait que cette leçon eût été si mal comprise des radicaux :
a Deux cents monarchistes étaient rentrés de plain-pied « dans la Chambre : on en a conclu, dans le parti radical, « que le pays venait d'accentuer son évolution vers le radica-
« lisme Le nombre des cléricaux s'était, soudain, trouvé
« doublé à la Chambre : on en a conclu que ce qu'il fallait « offrir à ce pays, c'était la séparation immédiate de l'Église « et de l'État et la suppression du budget des cultes ! . . . Alors a est apparue, dans la politique quotidienne, dans les polé- « miques, et aussi dans les manifestes ministériels, toute une • série de métaphores : orientation à gauche, coup de barre « à gauche, marche en avant!... Marche en avant? quand le « pav8 recule ! Quand il demande à s'arrêter ! »
De cette obstination à ne rien vouloir comprendre est sorti le péril boulangiste :
« Ce qui est menacé, ce n'est peut-être pas, immédiatc- « ment, la forme républicaine... C'est quelque chose de plus tt haut et de plus profond : c'est la liberté elle-même, c'est « le gouvernement du pays par le pays, c'est le gouverne- « ment des Assemblées, c'est tout ce qui a fait l'effort de la « France pendant ce dernier siècle, tout ce qui a fait son « honneur pendant trente ans de monarchie parlementaire, « pendant vingt ans de république, c'est tout ce qui a été la M passion de notre jeunesse et (jui fait la dignité de notre « âge mûr... Où va cette association de mécontents dont le
« syndic est un cheval noir? Où vont-ils, tous ceux que la « République a dépossédés de leur influence?... Où vont les « naïfs, où vont les fourbes, où vont les aigrefins, où va tout « ce monde ? Aux pieds d'un maître ! Et quel maître !... Oui, « voilà, à la veille du grand Centenaire, le doute qui nous « prend au cœur. Si le mal se poursuit et s'achève, si le coup « se fait... il faudra, pour cette année 1889, assister, en guise « d'anniversaire, au plus grand, au plus abject, au plus co- « lossal reniement de tout ce que la France a recherché, « aimé, adoré, servi pendant cent ans ! »
L'orateur reprenait, article j)ar article, le prétendu programme des radicaux.
La revision?
a L'histoire dira : ... Les républicains jouissaient du béné- « fice énorme de la possession d'état; dans ce pays qui est « anti-révolutionnaire par essence, il fallait faire une révolu- « tion pour détruire la République. C'est à ce moment que « les républicains ont pris les devants, et ils ont fait eux- « mêmes la révolution en convoquant une Constituante ! »
La séparation de l'Église et de l'État, la dénonciation du Concordat, la suppression du budget des cultes?
« Messieurs, je ne suis pas allé, je n'irai jamais à Canossa. « Mais avec autant de fermeté que je jugeais, il y a quel- « ques années, qu'il était de l'intérêt de la République de « faire rentrer le clergé catholique dans 1 observance des lois « de l'État, avec une égale fermeté et une égale conviction, « je vous le déclare, messieurs, moi, qui, je pense, ne suis « pas suspect en pareille matière, parmi les aspirations les « plus profondes de ce grand pays, à côté du besoin de la '« paix sociale, il y a le besoin de la paix religieuse (1). »
L'impôt sur le revenu?
« Je crois qu'il a été jugé, dès son apparition, cet impôt « qui se superpose à tous les autres, alors qu'on nous avait « tant parlé d'un impôt qui les régulariserait tous et qui en
(1) Voir, p. 132-133, 412, 419, 480.
« opérerait Téquitable répartition. Cet impôt, essentiellement « inquisitorial — et partant réactionnaire — nous reporterait « au siècle dernier, — car, vous le savez bien, l'Assemblée « constituante a reculé devant ce projet; elle a formellement, « solennellement, et très politiquement, condamné le système a de l'impôt sur le revenu par voie d'inquisition. — Et c'est « à cent ans de distance, qu'en manière d'anniversaire, on a voit surgir un projet qui porte en soi le double caractère tt d'inquisition sur le secret des fortunes, et, de plus, sur le a secret des affaires ! »
L'orateur concluait en ces termes :
« On dira que nous sommes des réactionnaires, des rétro- « grades. Eh bien ! que d'autres gardent pour eux la qualifi- « cation d'avancés : nous sommes des citoyens sages... mo- « destes, si vous le voulez, médiocres de vues, je l'entends, *^ « mais soucieux, par-dessus tout, de conserver ce qui nous « a coûté à tous tant de larmes, et à quelques-uns tant de " sang : la liépublique ! »
Ces paroles de Jules Ferry portaient loin. Dans toute la France, elles firent relever la tête aux modérés, leur rendirent le courage, leur imprimèrent une direction.
EUes reçurent des événements une nouvelle sanction et un sens terrifiant. Le 27 janvier 1889, Boulanger était élu député de la Seine par 244 149 voix contre 162 419 voix données à Jacques, conseiller municipal et président du conseil général, surle succès de qui Floquet faisait reposer toute son espérance. L'élection avait coûté 450 000 francs aux boulangisles et à leurs alliés. Beaucoup de monarchistes, beaucoup de modérés, beaucoup de socialistes s'étaient abstenus; les révolutionnaires avaient présenté un dos leurs, Boullé, qui recueillit IG 900 suffrages ; mais parmi les anarchistes, le parti Soudey s'était prononcé pour le « syndic des mécontents » .
L'élection de Paris prenait les proportions d'un plébiscite
national. Tous les ennemis de Boulanger, l'ioquet, Clcmon-
tceau, devenaient aussi impopulaires que Jules Ferry Ini-
inéme. Naquct et d'autres boulangisles, voyant déjà la France
aux pieds du général, le poussaient à un coup de force. Tl avait manqué l'occasion au 8 juillet 1887 ; elle se représentait plus séduisante. Presque toutes les forces de police lui étaient favorables : la plupart des agents avaient, dit-on, voté pour lui. On assurait qu'à telle caserne les soldats, si on les faisait sortir, crieraient :« Vive Boulanger! « Il n'avait qu'un mot à dire pour que 200 000 hommes, le soir même de sa victoire, marchassent sur l'Elysée. Boulanger ne se sentait pas l'étoffe d'un tel rôle. Il se contenta, dans sa lettre de remerciements aux Parisiens, de dire : « La République est maintenant ouverte à tous les Français de bonne volonté : qu'ils y entrent, et que les autres en sortent! » Cette journée, une des plus périlleuses qu'ait traversées la République, passa comme les autres. Dans la nuit du dimanche au lundi, à minuit dix, Georges Thiébaud avait regardé sa montre et dit : « L'étoile est en décroissance. » Paris se dégrisa. Les pouvoirs publics se ressaisirent. Les républicains se refusaient à « sortir m de la République. Le 31, Floquet déposait un projet de loi sur le rétablissement du scrutin d'arrondissement : il fut voté le 11 février par la Chambre et le 13 par le Sénat. Floquet n'en était pas moins, comme président du conseil autant que comme député de la Seine, atteint mortellement par le vote du 27 janvier. Même ses amis politiques lui demandaient s'il ne jugerait pas à propos de se retirer spontanément, pour faire place à un ministère de « véritable union républicaine » , qui sauverait la République.
Floquet, lui, ne connaissait qu'un remède à la situation. Il avait sa panacée, et il s'y tenait. Le 14 février, il insista pour que la Chambre votât la formule : « Il y a lieu de reviser les lois constitutionnelles. » Par 307 voix contre 218, la Chambre se prononça pour l'ajournement. C'en était fait du cabinet Floquet. Voici en quels termes Jules Ferry appréciait l'événement :
« Paris, le 24 février 1889.
a ... Nous voici enfin débarrassés du ministère radical le « plus sonore et le plus impuissant de notre histoire parle-
o mentaire, constitué en vue du boulangisme, auquel il a, o par outrecuidance, maladresse et fausse politique, préparé ii ses plus grands succès. Il nous a, heureusement, en « expirant, légué le scrutin uninominal, finissant par où il u aurait dû commencer, par un retour aux idées du centre a gauche. Les radicaux grognent ferme contre le nouveau « cabinet, mais ils le trouvent fort difficile à étrangler, et la a difficulté s'augmentera à mesure qu'on se rapprochera de « l'Exposition.
" Vous connaissez tous les hommes qui le composent. Il « en est un qui est « fétiche » , à cette heure, pour nombre u de députés : c'est Gonstans. On le croit heureux en matière « électorale. Trois cents députés le tiennent pour un ma- K nieur d'hommes à nul autre pareil. Tels les moribonds qui « font venir l'homœopathe. La vérité est que nous prési- « dames ensemble aux élections de ISSl, les meilleures « qu'ait eues la République, et qu'il a su, à peu près tout ». seul entre tous les hôtes successifs de la place Beauvau, « donner des instructions, une impulsion, et inspirer con- « fiance à son personnel. C'est la principale force d'opinion
du nouveau cabinet dans la Chambre.
.1 U sera indestructible s'il prend enfin des mesures contre « le boulangisme. Floquet les annonçait toujours; mais, « empêtré dans ses formules libérales et dans sa naturelle « irrésolution, il ne savait, ne voulait, ne pouvait.
a Cependant la conspiration est fiagrante, la Ligue des <• Patriotes a une organisation révolutionnaire, et l'organi- " sation du plébiscite, sous un régime qui le proscrit, n'est « point une action légale. La question est 8im[)lc d'ailleurs : « il s'agit de manger ou d'être mangé, et le parti républicain o méritera tous les mépris de l'histoire s'il ne sait opposer à « la révolution qui se trame qu'un fatalisme appuyé sur les u principes...
Ci u ne faut pas désespérer de l'avenir. Avec un gouverne- « ment ferme, tirant les conséquences de l'échec éclatant « de la politique radicale, qui s'effondre avec le boulan-
AiU JCLES FERRY
« glsme, on peut reprendre une partie de Topinion. Mais il « faudrait la frapper, la secouer par une évolution décisive, a ne point craindre la Chambre, aller jusqu'à la dissolution, « s'il le fallait... Malheureusement, l'Exposition, M. Carnot, « la prudence, l'irrésolution n'ont permis que les demi- « teintes. Sera-ce suffisant?. .. »
Après neuf jours de négociations, s'était formé, le 22 février, un nouveau cabinet Tirard. Son chef était un loyal républicain, très ferme de caractère, très aimé du président Carnot. Il eut pour collaborateurs politiques : MM. Constans à l'intérieur, Thévenet à la justice, Spulleraux affaires étrangères, Rouvier aux finances, de Freycinet à la guerre, Fallières à l'instruction publique, etc. Ce cabinet devait durer jusqu'au 14 mars 1890 et voir la fin de l'aventure boulangiste.
Dès son avènement, le 28, il décréta la dissolution de la Ligue des Patriotes et fit commencer des poursuites contre ses chefs ; puis il obtint des autorisations de poursuites, du Sénat, le 13 mars, contre Naquet; de la Chambre, le 14, contre Laguerre, Laisant, Turquet (l).
Le Sénat fut saisi d'une proposition de loi tendant à l'organiser en Haute-Cour pour juger les conspirateurs. Il s'agissait bien, en effet, d'une véritable conspiration, et certains actes imputés à Boulanger et à ses adhérents étaient vraiment des attentats (2).
Le 14 mars, le jour où la Chambre accorda les poursuites contre Laguerre et les deux autres députés, Boulanger, très inquiet, avait exécuté sa première fugue en Belgique. Ses amis coururent après lui, lui démontrèrent qu'aucun danger immédiat ne le menaçait et parvinrent à le ramener. Le 17, à Tours, il prononça le grand discours où il promit une Répu-
(1) Laguerre était délégué général ; les trois autre», vice-présidents de la Ligue des Patriotes.
(2) Ajoutons qu'un décret du 7 mars x-appela de son exil le duc d'Aumale Il avait mérité son rappel, non seulement par la magnifique donation qu'il venait de faire à l'Institut de France, mais par la correction d'attitude qu'il avait gardée pendant la crise boulangiste et qui était un désaveu de la conduite tenue par son neveu le comte de Paris.
blique ouverte, libérale, tolérante (1) et s'efforça d'amener encore plus nombreux à lui les catholiques. Le 21), s'achevait au Sénat la deuxième délibération sur la constitution de la Haute-Cour. Le 30, M. Bouchez, procureur général à la cour de Paris, plutôt quo de signer la demande en autorisation de poursuites, donnaitsa démission. Il fut remplacé par M. Quesnav de Beaurepaire.
Boulanger, de nouveau, se sentit inquiet. Gonstans, ministre de l'intérieur, désirait vivement que le général dispensât la police de lui mettre la main au collet. Le 31, un policier que Boulanger croyait avoir à ses gages lui plaça sous les yeux un mandat d'amener qui portait son nom. La pièce était fausse; mais dès le lendemain Boulanger, avec toutes sortes de précautions, dont s'amusaient le ministre de l'intérieur et ses confidents, partit pour Bruxelles. Son premier départ était resté ignoré du public; le second, suivi d'un « Manifeste aux Français » , fut aussitôt connu. La fuite du général découragea les boulangistes purs, éloigna de lui ses alliés monarchistes, lui retira tout prestige aux yeux de ses amis comme de ses adversaires. Le 14 avril, la Chambre autorisait les poursuites contre lui. La Haute-Courne devait retenir, avec Boulanger, que deux de ses complices : Dillon, qui avait été son principal agent auprès des royalistes, et Rochefort, directeur de y Intransigeant. Tous trois étaient en fuite.
< i était une nouvelle péripétie dans la lutte engagée depuis deux années entre la République parlementaire, que défendaient Jules Ferry et tout le parti républicain modéré, et l'idée césarienne, représentée par un général factieux. Le il avril 1889, à l'Association républicaine, Jules Ferry se félicitait d'avoir vu de l'excès du mal sortir le bien, et l'échec électoral du 27 janvier provoquer le réveil du gouvernement et le réveil des modérés.
« Le réveil du gouvernement? Oui, le gouvernement de « la République est enfin sorti de la politique contemplative. « On a compris que les conspirations ont beau s'étaler en
(1; Voir ci-deMu», p. 454,
« plein jour, elles n'en sont pas moins des conspirations ; que « le gouvernement de la République est un gouvernement « comme tous les autres, jaloux de vivre, et, dans ce droit « de vivre, puisant le droit de se défendre ; que le gouverne- « ment de la République doit être, comme les autres gouver- <i nements, porteur de la main de justice et du glaive, et non « pas du roseau dérisoire de je ne sais quel pauvre Cbrist, « attaché au poteau, que l'on flagelle et que Ton outrage. « Les ennemis de la République mènent grand train autour « de ce réveil sur lequel ils ne comptaient pas, et, à les en- >a tendre, il semble qu'il y avait, pour la République et pour « les républicains, une question d'honneur à se laisser égor- « ger pour la gloire des principes... S'il existe de tels répu- « blicains, je les prie de méditer ces fortes paroles d'Edgar « Quinet : « L'histoire hait les dupes; elle les met presque « au rang des coupables. -»
Il constatait qu'une des conséquences de l'élection du 27 janvier, ce n'était pas seulement que les modérés étaient devenus plus hardis, mais « que les radicaux étaient devenus moins agressifs » . Il montrait la jeunesse éveillée à son tour par la secousse du boulangisme, des comités de jeunes gens, en province comme à Paris, « revendiquant avec énergie et avec passion le titre de comités antiboulangistes... Quel gage d'espérance, quelle récompense de nos efforts passés! Nous voyons que le sol de la France républicaine est encore fécond et que la nouvelle moisson se lève ! »
Comme si le boulangisme n'appartenait déjà plus qu'à l'histoire, l'orateur scrutait, avec une remarquable sagacité, les causes de cet étrange phénomène :
« J'admets que les exagérations colossales, calomnieuses, R auxquelles on s'est livré au sujet de la gestion financière de « la République aient eu leur influence... Je veux bien couvert nir qu'une certaine exagération dans la laïcisation des « écoles et des hôpitaux ait pu mécontenter... La grande H faute, la voici : ... on n'a pas su donner à la République « figure de gouvernement. »
Le 17 juin, pour Tanniversaire de la transformation des États-Généraux de 1789 en Assemblée nationale, Jules Ferry reprenait la parole à l'Association républicaine. Portant le toast au président Carnot, il saluait en hii « d'abord, le gardien irréductible des libertés publiques; ensuite, le représentant de cette République libérale, ouverte et tolérante, à laquelle le pays aspire » . Puis, glorifiant la Constituante de 17S1), il raillait les plagiaires des grands hommes de la Révolution, les « révisionnistes impénitents » qui arrivaient à tenir le même langage que les monarchistes mécontents :
« C'est qu'il est, en effet, beaucoup plus facile de crier : « Revision! Constituante l que de faire de la bonne politique a économique et de la bonne diplomatie!... Revision de la tt Constitution! Ce qui veut dire : A bas la République!...
« Je comprends que les partisans du passé, que les " hommes qui reprochent au dix-neuvième siècle d'avoir tt abouti à un solennel avortement, trouveraient piquant de « le voir finir comme il a commencé, par une Constituante, « c'est-à-dire par l'aveu que tout est à refaire dans ce pays tt de France... On nous promet, on nous annonce, on nous tt prépare le Centenaire du reniement, et nous fêterions 1789 « en le sojiffletant sur les deux joues!... Ce grand pavs, u n'ayant plus soif que de honte, ne songerait plus qu'à se « coucher aux pieds d'un maître... Il n'est pas possible, que « ce siècle, inauguré par des héros, finisse dans les mains « des fantoches ! «
Dans cette lutte contre le boulangisme, Jules Ferry put goûter toutes les amertumes de l'impopularité, .l'ai vu parfois, quand je l'accompagnais en promenade, des ouvriers «'arrêter tout à coup, après s'être dit son nom, et le menacer du regard (1). Le 20 mars 1888, lors des obsèques d'Hip-
(1) Plu» d'un eut la rnAme impression. M. Léon Daudet, trrs jeune encore à cette époque, raconte dans h; Germinal du 2Î mars : « Je suivais les quai» en voiture découverte. Le cocher, avec un juron et un {{este de menace, me montra du fouet, tout à coup, un homme rol>u»te, mais voûté, qui marchait à petit» pas «ur le trott*>ir. C'était Jules Ferry... Ce doit être chose terrible la haine ambiante, insaisissable, que l'on frôle, que l'on devine l... »»