FERRY
polyte Carnot, sa voiture fut poursuivie, les vitres brisées, par une bande de mauvais drôles.
D'autre part, aux yeux de tout ce qu'il y a d'intelligent et d'honnête en France et dans le monde, cette même lutte l'avait grandi.
Tandis que les générations gâtées par la politique n'éprouvaient qu'ingratitude pour l'homme qui avait reconstitué à la fois l'enseignement national et l'empire colonial de la France, la jeunesse, avec sa sincérité et sa chaleur d'âme, comprenait ce qu'il avait fait de bienfaisant pour l'avenir des générations nouvelles et qu'à ce moment même il luttait pour leur épargner le régime d'oppression politique dont sa jeunesse, à lui, avait été attristée. Plus d'une fois les étudiants parisiens, tandis qu'ils opposaient un contre-courant répul)licain à l'action boulangiste, organisant manifestations contre manifestations, avaient eu à essuyer les brutalités de la police, partiale et presque toute acquise au parti plébiscitaire. Les chefs universitaires, pour les protéger, avaient même dû intervenir auprès du préfet de police.
Le 13 juillet 18§8, lorsque fut inauguré dans la cour des Tuileries le monument de Gambetla, comme Jules Ferry, voûté, vieilli, attristé, isolé, passait devant les délégations d'étudiants, on entendit, à la stupeur des autorités et du gouvernement, retentir une acclamation dont les oreilles du public étaient déshabituées et éclater, poussé à pleines poitrines, le cri de Vive Ferry ! L'année suivante, en juillet, lors de l'inauguration de la Sorbonne, à laquelle assistaient le président de la République, les ministres, les ambassadeurs, l'étatmajor de l'Université, l'élite de la science française et étrangère, les étudiants de tous pays sous leurs bannières multicolores, de nouveau la jeunesse et Jules Ferry se retrouvèrent en présence , qu'il me soit permis de reproduire ces lignes que j'écrivis à peu de distance de l'événement et qui doivent en avoir gardé l'exacte impression :
« En 1889, une réparation solennelle, inattendue, fut offerte à Jules Ferry. Il était venu en simple visiteur assister à l'inaugura-
LE liOULANGISME ET L'ELECTION LEGISLATIVE iGD
tion tle la Sorbonne et allait s'asseoir sur un des bancs de noire ma(jnifique An la. Mais à peine eut-il été reconnu que cette salle bondée de cinq mille personnes, étudiants de Paris, de la province, de 1 étran{jer, professeurs de tout ordre, dignitaires de tout rang, fut comme secouée d'un courant électrique. En un clin d'œil, tout le monde fut debout, et trois salves, trois tonnerres d'applaudissements éclatèrent. Lui, qui n'était plus habitué aux ovations, tourna d'abord la tête pour regarder, derrière lui, à qui pouvait bien s'adresser celle-ci. Quand il eut compris, saisi d'une émotion profonde, il salua, les yeux humides. C'était l'élite de la jeune France et de la jeune Europe qui le vengeait des outrages de la lie parisienne (1). »
Un autre réconfort lui vint, l'année suivante, de TEx- Iréme-Orient, où les Français du Tonkin, ayant à élire un délégué au Conseil supe'rieur des colonies, portèrent leurs suffrages sur l'homme qui avait donné à la France le Delta du fleuve Rouge. Il les en remercia par une lettre-manifeste du l'2 décembre 1890.
Ces manifestations isolées répondaient à un état général et réel de l'opinion. Ceux qui tenaient rigueur à Jules Ferry, c'étaient les politiciens de certains clans, et, en outre, cette partie delà population à qui Ton avait persuadé qu'il en voulait à la religion. Mais la grande majorité de la nation lui était restée ou lui était revenue. Au témoignage d'un bon observateur : « Jamais... Fimaginaire impopularité de Jules Fern- n'a empêché les masses travailleuses et honorables de la nation de lui conserver leur confiance; il avait pour lui <('ttc République des paysans dont il a le premier évoqué «l fi.xé les idées (2); il avait pour lui tout ce qui compte dans un peuple; le monde des affaires, des échanges, des cultures, des usines, des métiers '^3). » C'était une force énorme, mais dispersée, disséminée par tout le pays, sans organisation et (jui n'était pas en état d'imposer ù une poignée de meneurs et
(1) fievue hlcuc, 25 iiurs 1893.
lî) Voir ci-<le8«us, p. 408-409, cl à V Appendice, p. 533.
^3^ IIksbi Dei.ojjclk, dans k- Parti National du 19 mars 1803.
à quelques bandes de braillards le sentiment et la volonté de la nation.
La République continuait à se défendre. Sans doute les séances de la Chambre devenaient d'une violence extrême ; il n'était presque pas de jour où les boulangistes et leurs alliés ne suscitassent quelque incident, presque pas de semaine où le président ne dût prononcer des censures et des expulsions ; les boulangistes, à force de turbulence et d'audace, s'efforçaient de faire oublier l'absence de leur chef. Mais en même temps que, le 5 mai, le 17 juin, le 14 juillet, on célébrait avec plus de pompe et d'enthousiasme les grands anniversaires de 1789, l'œuvre législative et judiciaire suivait son cours. La loi qui interdit les candidatures multiples, sous les sanctions les plus précises, fut votée à la Chambre le 14 juillet, au Sénat le 15 et promulguée le 17.
Depuis le 24 avril. Boulanger avait dû, sur l'injonction du gouvernement belge, quitter Bruxelles pour Londres. Il ne suivait plus que de loin et de manière intermittente les affaires de France. Il s'était laissé persuader de poser sa candidature au conseil général dans quatre-vingts cantons. Nulle élection ne se prête moins aux surprises et aux entraînements que les élections de ce genre, où les questions de personnes et de clocher ont une telle importance. Boulanger ne fut élu que dans douze cantons. C'était un désastre. Le général s'essavait, à mesure que ses forces se dissipaient, à en recruter de nouvelles. C'est dans ce dessein qu'il eut à Londres, au commencement d'août, une entrevue avec le comte de Paris. Elle fut d'ailleurs parfaitement inutile et insignifiante.
Le 12 avril, avait eu lieu la première séance de la Haute- Cour. La commission d'instruction, élue parmi les sénateurs, fut constituée le même jour. Le 12 juillet, elle ordonna le renvoi des trois accusés devant la Haute-Cour. Les 8, 9 et 10 août, le procureur général Quesnay de Beaurepaire lisait son réquisitoire ; le 14 fut rendu l'arrêt (I). Plus que la con-
(1) Les trois accusés furent, par contumace, condamnés à la déportation dans une enceinte fortiHée.
damnation prononcée, l'absence de Boulanger, en se prolongeant, acheva de ruiner son parti.
Il restait à préparer les élections législatives des 22 septembre et 6 octobre. Dans nombre de circonscriptions le comité boulangiste avait « investi » des candidats, distingués en « républicains d'origine » , comme Laguerre, Vergoin, Rochefort, et en « républicains ralliés » , comme Robert Mitchell, Cunéod'Ornano, Gellibertdes Seguins,qui restaient d'ailleurs obstinément bonapartistes. Boulanger se présentait, à Paris, dans la deuxième circonscription du dix-huitième arrondissement. 11 fut battu; 44 boulangistes seulement furent élus, dont IG dans la Seine, où cependant échouèrent Rochefort, Andrieux, Vergoin, Michelin, etc. La partie était définitivement perdue. Les blanquistes, dès le 8 octobre, flétrissaient le boulangisme. La Gazette de. France reprochait à la politique du comte de Paris d'avoir amené la perte de 48 sièges pour les conservateurs. « Le général, déclarait le Figaro, sera bientôt plus qu'une gêne pour le parti qui porte son nom : la comédie boulangiste est finie, w Le Gaulois, sous la plume d'Arthur Meyer, signifiait aux boulangistes le a Bonsoir, messieurs » ! C'est vers ce moment que le général quittait Londres et s'installait définitivementà Sainte-Brelade, dans l'Ile de Jersey. Aux élections municipales de Paris, avril-mai, les boulangistes ne réussirent à occuper que '2 sièges sur 80. Bientôt leur comité se dissolvait. Peu de temp.s après, le 30 septembre 1891, presque oublié de tous, Boulanger se tuait sur une tombe dans un cimetière de Bruxelles.
.Iules Ferry avait assisté à la décadence du boulangisme qui suivit de si près la fuite du général et les premières mesures de résistance républicaine. Il avait marché, en tête des modérés, à la bataille électorale de septembre; il avait efficacement contribué à leur triomphe. Kt lui-même succombait dans la bataille I
11 y avait longtemps déjà que sa circonscription de Saint- Dic était infestée de conférenciers et d'émissaires, qui,
comme il le disait aux ouvriers du Cercle républicain, venaient « traquer le fauve dans son antre » . Contre lui se groupèrent toutes les variétés de mécontents : radicaux, qui ne lui pardonnaient pas les rudes vérités qu'il leur avait jetées à la face; cléricaux, qui en étaient toujours à l'article 7 ; socialistes et révolutionnaires, boulangistes et autres césariens, ouvriers récemment émigrés d'outre-Vosges et qui croyaient à la légende de l'Alsace vendue à Bismarck. La coalition adopta pour candidat Tex-commandant Picot. 11 battit de 162 voix (6 385 contre 6 223) le grand homme d'État.
Rien ne pouvait être plus cruel à Jules Ferry : c'étaient ses propres concitoyens qui semblaient le désavouer et le rejeter. De sa résidence préférée, de son chalet dans les sapinières de Foncharupt, de cette campagne dont il a rendu le charme en des termes émus (1), il découvrait en son entier la ville de Saint-Dié, il distinguait les jolis villages de la plaine : là, où il avait cru n'avoir que des obligés et des amis, lant de votes venaient d^ le trahir!
L'élection/Ticot, entachée par la pression cléricale et la corruption pe^urfiaire, fut ensuite annulée par la Chambre. Jules Ferry ne^e porta plus comme candidat: c'est un de ses amis politiques, le général Tricoche, qui fut élu.
Au lendemain de son échec, Jules Ferry avait adressé à ses concitoyens de la première circonscription de Saint-Dié une lettre où nous relevons ces passages :
« Le boulangisme, qui semble avoir repris dans la région « de l'Est le terrain qui lui échappe dans le département du « Nord, a surgi parmi nous, avec son cortège accoutume de « violences et d'improbité. V^ous venez de le voir à l'œuvre, « désorganisant le parti républicain, trompant et cmbriga- « dant les masses ouvrières, en apparence au profit d'idées
(1) Dans une lettre inédite, datée de Foncharupt, le 2 octobre 1888, à M. Billot, nous lisons : « Je m'excuse d'avoir aussi lon{;temp8 tardé à vous répondre; mais ces merveilleux jours du plus charmant automne m'ont entraîné sur les chemins et par les monts, et le temps a filé d'une aile quadruple ». C'était pour lui « la rive douce et tendre qu'on re<;arde toujours et qu'on interroge quand on est loin » . (Lettre au même, l*"" mai 1886.)
« radicales et révolutionnaires, en réalité pour en faire Taprt point inconscient de la coalition monarchique et cléricale u qui vient de donner Tassaut à la République. La corrup- « lion a fait le reste... C'est ainsi que la République a été « battue, dimanche dernier, à ii\2 voix de majorité...
o 11 est permis d'en rougir, non d'en désespérer... Je n'ai « perdu ni le courage ni l'espérance. Une épreuve, dont je ' « n'ai pas à cacher la cruelle amertume, s'ajoute à celles qui « ont déjà marqué ma vie publique. Mais... la politique « républicaine, cette politique d'union et de sagesse pra- « tique que j'ai toujours préconisée, l'emporte dans Ten- « semble du pays; le boulangisme, que j'ai dénoncé l'un des « premiers, est écrasé; la revision est rejetée par la France « républicaine. La République sort triomphante d'une crise « redoutable : qu'importe qu'elle me laisse sur le champ de « bataille! (1) >»
Le boulangisme a eu, comme on le voit, une grande influence sur la carrière de Jules Ferry, durant cette seconde période de son activité politique. Les plébiscitaires ont grandement contribué, en 1887, à l'écarter de la suprême magistrature; en I88Î), à l'exclure même de la Chambre. Mais luimême a puissamment contribué à renverser, en 1887, leur ministre de la guerre; à faire, en I88Î), condamner leur chef et battre leurs candidats. H a vu leur défaite, la fuite, la fin. Vaincu dans un coin des Vosges, il a vu sa politique triompher dans l'ensemble du pays. En somme, Jules Ferry a gagné, contre le césarisme renaissant, la colossale partie dont les libertés de la France étaient l'enjeu.
11 est donc naturel que ses méditations d'homme d'État, sa critique de philosophe et d'historien se soient, par la suite, exercées sur l'étrange météore qui bouleversa pendant plus de trois années la vie politique de la France; sur celte singulière et dangereuse luanifeslalion de la jjsvchologie des
U^ Voir a la fin «lu volume une IcUrc du 30 oclolue I8H'J iidrcsKrc |».ir Joies Ferry ù M. Hillot, et dans laquelle il donne un peu plus de dctiiils sur cette triste élection.
foules. Ses réflexions, il les consigna, en 1890, dans un article destiné d'abord à la North American Review et qu'il n'eut pas le temps d'achever. La Revue de Paris l'a publiée, en son état un peu fragmentaire, le P' juillet 1897. Nous en reproduisons quelques lignes :
« Le phénomène que nous avons appelé le boulangisme « me semble un fait de génération spontané : il éclata « comme un coup de foudre, en plein Paris, un jour de fête « militaire; c'est une inspiration du peuple assemblé; les « savants d'aujourd'hui diraient : une autosuggestion de la « multitude... La vérité et la vraisemblance importent peu à « ces imaginations populaires, courtes et puissantes, naïve- « ment visionnaires, qui ont besoin, à certaines heures de « trouble et d'attente, d'incarner dans une forme vivante « leurs passions et leur chimère. C'est ainsi que, dans le « monde musulman, surgit de temps en temps, sans raison « apparente, un Médiateur, un Messie, un Madhi? Il y a du « maddhisme, bien plus que du césarisme, au début de cette « aventure. L'intrigue politique n'est venue qu'après. Les « partis ont exploité un certain état d'esprit de la multitude ; « ils se sont appliqués à détourner à leur profit une popula- « rite inattendue ; ils ont groupé sous une formule nouvelle « leurs haines et leurs espérances; ils ont enfin trouvé dans « le héros des foules un compagnon prêt à tout faire. La « revision, la République nationale, le plébiscite, c'est la « part des habiles, les uns trompant, les autres trompés. La « part du peuple, c'est le cheval noir, l'aigrette du comman- « dément, la légende militaire, le soldat rêvé, le Madhi. On « s'expose à ne rien entendre aux péripéties de notre poli- « tique intérieure, sous la troisième République, si l'on fait « abstraction un seul instant de la deminutio capitis euro- K péenne que les événements de 1870 nous ont infligée. La u France est une nation sage, mais ce n'est pas un peuple « résigné. »