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CHAPITRE XXXI

Le renouvellement triennal du Sénat devait avoir lieu le 4 janvier 1891, et le département des Vosges était compris dans la série renouvelable. .Iules Ferry ne pouvait qu'être impatient, comme il l'écrivait, de « retrouver une tribune » . Son frère, Charles Ferrv, qui occupait un des trois sièges sénatoriaux des Vosges, s'effaça devant lui (1). Il permit ainsi la manifestation que firent sur le nom de Jules Ferry 19 conseillers généraux et 41 conseillers d'arrondissement, qui signèrent la lettre suivante :

« Les électeurs républicains des Vosges se sont toujours fait « honneur en vous appelant à les représenter à la Chambre

«les députés; ils savent par suite de quelles manœuvres

vous avez échoué au scrutin d'arrondissement. Le senti- (- ment public proteste contre cette injustice, et nous croyons « le moment venu de vous en offrir la réparation... »

V la réunion des délégués, à Epinal, le 21 décembre 1890, .Iules Ferrv fit entendre les paroles dont il a été question plus haut (2). Le 4 février 181)1, il fut élu sénateur par 7:23 voix sur 992 votants (3).

Le premier discours qu'il prononça au Sénat, le (i mars 1891, et qui marqua sa rentrée dans la vie politique, porte sur la question alf^éricnne, soulevée par l'interpellation Dide

t 1^ 11 » rt.iil drj.i rM.nr. (i<;Vuiil lui Cil 1871 |IUU1 lui |*i;l iiiflll C ilr poseï*

•a candidature à l'Asseinhlée nationale.

(î) Ci-dessus, p. 413.

(3) Sur le rôle de e» Ferry au Sénaty voir Spvllkr, Figures disparues, roitième série

et le rapport Pauliat. Jules Ferry connaissait TAlgérie pour l'avoir visitée, ainsi que la Tunisie, au printemps de 1887, accompagné de sa femme et de son frère (l). 11 avait vu en Algérie les abus dont souffraient les indigènes, la tendance des colons à les exploiter sans mesure et sans prévoyance, Tusure qui les ruinait jusqu'à la spoliation totale, la trace encore visible de la dure répression de 1871, les populations forestières opprimées par des règlements rigoureux à l'excès et succombant sous le poids des amendes. Il demanda pour ^u\ un peu plus de bienveillance et de justice. Il lit l'apologie des écoles françaises destinées aux indigènes, œuvre vraiment nationale qu'il avait pu ébaucher lors de son premier ministère de l'instruction publique. Il regrettait qu'on n*eût encore fondé pour toute l'Algérie qu'une centaine de ces écoles (2), tandis que la Tunisie, si récemment soumise à notre domination, avec une population inférieure en nombre à celle de l'Algérie, avait réalisé de tels progrès. En ce qui concerne celle-ci, l'orateur concluait en ces termes : « 11 ne sufHt pas à l'honneur de la France d'avoir, au prix des faits d'armes les plus éclatants, annexé à la patrie ce magniliquc empire; il ne faut pas laisser dire ou laisser croire que la France républicaine est incapable d'administrer et de faire fructifier le plus beau domaine que la destinée ait jamais mis dans les mains d'une grande nation. »

Le Sénat vota une résolution portant qu'une commission de dix-huit membres aurait à « rechercher, de concert avec le gouvernement, et à proposer les modifications qu'il v

(1) Voir ci-dessus, p. 309.

(2) En 1891, il y avait, pour toute l'Algérie, 114 écoles destinées aux indigènes; on pouvait y ajouter une centaine d'écoles françaises où les indigènes étaient en nombre. Le tout n'arrive pas à 150. Ces écoles instruisaient environ 10 000 élèves. Or on peut bien compter, en Algérie, 400 000 enfants d"â{;e scolaire. A. Rambaud, Voiseicinement primaire chez les indigènes d' Alqéric^ 1892. Voir ci-dessus, p. 161. — Or, pour une population indigène, qui n'est guère que le tiers de celle de l'Algérie, la Tunisie possédait 106 de ces écoles, dont 30 destinées aux filles et 10 mixtes, avec près de 14 000 élèves. (Statistique tunisienne pour 1894-1895; de trois ou quatre ans plus récente que la statistique algéiienne indiquée ci-dessus).

aurail lieu d'introduire dans la législation et dans l'organisation des services de l'Algérie » . La commission des dix-huit, aussitôt réunie, s'empressa de nommer Jules Ferry pour son président. Désigné, en outre, comme rapporteur, il fit un nouveau voyage en Algérie et, à son retour, publia un remarquable travail, où il étudiait l'organisation la meilleure du gouvernement général, critiquait le système, alors en vigueur, du rattachement des diverses administrations algériennes aux ministères métropolitains, insistait sur les ménagements à observer avec les indigènes. La conclusion de son travail fait le plus grand honneur à la précision de ses observations comme à son esprit de justice et d'humanité :

" Avec les années, le souvenir des luttes sanglantes s'effa- « cerait : ce qui les perpétue, ce sont les mesures éconoa miques injustes ou mal conçues, les rigueurs du régime « forestier, l'expropriation du sol natal, les séquestres qui ne tt se liquident pas, l'exploitation des douars indigènes par les M communes de plein exercice, le poids incessamment accru « des impôts et l'arbitraire dans la perception. Le peuple « arabe ne nous demande pas de l'associer à nos libertés tt politiques. Les musulmans... n'entendent rien au régime « représentatif... mais ils ont au plus haut degré l'instinct, le ' « besoin, l'idéal du pouvoir fort et du pouvoir juste. A leurs tt yeux, la P'rance est la force ; il faut surtout désormais « qu'elle soit la justice. »

.Iules Ferry demandait qu'on plaçât le gouverneur général de l'Algérie au-dessus des influences locales et de l' « action des corps élus »; qu'en ses mains fussent centralisés le gou-' vernemcnt et l'administration; qu'il eût, en même temps que toute la responsabilité, toute l'autorité nécessaire à l'accomplissement de sa tâche. C'est dans la voie indiquée par le président de la commission des dix-huit qu'on s'est de plus en plus engagé.

Le 21 mars 1891, à l'Association républicaine, dans la salle de l'Elysée-Montmartrc, le nouveau sénateur exposait encore le programme des » républicains du gouvernement » .

11 exprimait son désir d'avoir, « au moins une fois dans sa vie, le spectacle d'un ministère qui vivrait autant que la législature » , d'un ministère de quatre années. 11 conviait ses auditeurs à se rallier autour d'une « République libre et disciplinée » , et, faisant un retour sur propre carrière, il terminait ainsi :

« Oh ! je ne vous dis pas que vous n'y trouverez que des « satisfactions personnelles. Je ne vous dis pas que, sur ce a rude chemin que vous allez gravir, vous ne cueillerez que « des fleurs. Vous vous consacrerez tout entiers aux plus aus- « tères devoirs de la vie publique; vous donnerez votre vie, « le meilleur de votre intelligence et de votre énergie à la « cause du peuple et à la grandeur du pays. Vous y travaillc- « rez vingt ans, trente ans peut-être. 11 n'est pas sûr que le « peuple ne vous méconnaîtra pas. Mais qu'importe, si vous « avez fait avancer d'une génération le travail de l'affran- « chissement populaire? Qu'importe, si vous avez laissé der- « riére vous quelque chose de durable, si vous avez donné à « la patrie, sur quelque point, plus de grandeur, plus de « lumière, plus de force? Qu'importe, si vous avez ainsi hâté, « ne fût-ce que d'une heure, l'œuvre des réparations délini- « tives, que le destin réserve à la France, pour la récompenu ser de sa longue patience et de son long et infatigable « labeur? »

Quand il descendit l'escalier de cet Élysée-Montmartre d'où les boulangistes et les révolutionnnaires avaient juré qu'il ne sortirait pas vivant, sur lequel leurs journaux avaient annoncé la descente du faubourg indigné, ce fut un cri formidable de Vive Ferry ! qui salua l'orateur, comme si le boulevard extérieur avait voulu s'associer aux applaudissements qui avaient, à l'intérieur, accueilli cet admirable discours.

Au Sénat, ce ne fut pas seulement la question algérienne qui l'occupa, ce furent aussi les questions douanières. Dans son discours du ;23 novembre, il fit la critique très vive des traités de commerce de 1860 :

« De tous les superbes espoirs qui s'étalaient dans le rap-

u port signé parle ministre d'État Rouher... ces espoirs de a voir la consommation de nos vins ordinaires, de nos vins o du Midi comme de nos vins de Bordeaux, entrer, en Angle- « terre, dans les habitudes populaires ; de tout cela, que « reste-t-il, sinon une illusion de négociateurs mal avisés et « de politiques bien imprudents?... Par contre, la réforme « de 1860 mit à mort un certain nombre de branches de tt notre production... La marine marchande fut tuée par « l'abolition des surtaxes de pavillon... Cette politique, elle « est condamnée par l'expérience : elle doit être abandon- « née; elle ne doit être reprise à aucun prix et sous aucune K condition. Pourquoi?... »

Et l'orateur expliquait les phénomènes nouveaux qui s'étaient manifestés sur le marché des nations : « une nouvelle découverte de l'Amérique » ; le développement de la concurrence industrielle des États-Unis, de TAllemagne, la nécessité du « sage égoïsme des tarifs protecteurs » . Il poursuivait :

« Oui, le libre-échange se présentait à nous, à nos jeunes « esprits, comme une doctrine généreuse, parce qu'elle nous a paraissait contenir dans ses flancs la formule de la pacifitt cation européenne... Il était pour nous comme une des « formes de l'avenir... Il était le fruit hâtif, surchauffé, de « trente-cinq années de paix ; une page détachée de l'idylle « des États-Unis d'Europe... Qui oserait aujourd'hui soute- « nir, devant une Assemblée française, qu'à l'heure actuelle, « dans la situation de l'Europe et de la France, notre preo mier devoir n'est pas de conserver, pour la sauvegarde de « notre indépendance nationale, notre autonomie écono- « miquc, et de rester seuls maîtres de nos armements et de « nos subsistances? »

A mesure qu'on s'éloignait des grandes luttes, celles de 1879 à 1881, celles de 1885, celles du boulangisme, Jules Ferr\-, toujours sans rien répudier du passé, sans faire une seule concession sur son œuvre scolaire et politique, en revenait à sa doctrine de réconciliation entre tous les Français

dans la République. Il disait, le 22 août 1892, dans son discours présidentiel au conseil général des Vosges :

u Rien n'arrêtera plus ce mouvement de concentration « nationale. Les causes en sont aussi diverses que profondes. a II y faut faire, sans doute, une part à la stratégie poli- « tique, à la tactique des partis, à Taction si résolue du chef « de la catholicité (l); sans doute aussi au patriotisme, mais « surtout au temps, ce grand pacificateur, et à la force des « choses... 11 n'est jamais hon qu'une minorité, même faible, « s'isole du reste de la nation, nourrissant contre l'ordre éta- (i bli des passions de guerre civile... La République n'est ♦ « pas un domaine exclusif, un apanage; elle est ouverte à « tous les hommes de bonne foi et de bonne volonté. Elle ne « réside pas dans une formule, unique, inflexible comme un « dogme. Nous l'avons conçue et pratiquée selon certaines « idées, auxquelles nous restons obstinément fidèles. Les tt conservateurs ralliés à la République en apporteront « d'autres. Gela est naturel et n'a rien d'inquiétant : le pays « jugera, et j'ai la fol profonde que, quel que soit l'avenir, « sa volonté ne fera prévaloir que des solutions démocra- « tiques et libérales. »

" La situation générale donnait raison à ces prévisions. Toutes les élections, sénatoriales, législatives, cantonales, apportaient à la République une force nouvelle. Dans les rangs des conservateurs obstinés, après la trouée qu'y avait faite l'échec du boulanglsme, une autre trouée s'opérait sous l'influence des «directions » de Léon XIII.

D'aulre part, à la suite d'incidents, infiniment regrettables pour la morale publique; à la suite des scandales panamlstes, des poursuites judiciaires dirigées contre certains membres du parlement, des soupçons qui pesaient sur un plus grand nombre d'autres, parmi les non-lieu et les condamnations (:2),

(1) Voir ci-dessus, p. 413.

(2) Voir à V Appendice, p. 548, une lettre (inédite) en date du 6 janvier 1893, blâmant la hâte qu'apportèrent le ministère et la Chambre à livrer leurs membres au parquet sur de simples indices.

le haut renom de désintéressement et d'intégrité de Jules Ferry apparaissait plus éclatant. Il avait vu ses adversaires les plus acharnes s'entre-détruire, et, dans la séance de la Chamhre du 20 décemhre 1892, Déroulède procéder à a cruelle exécution de Clemenceau. Même Floquet, qui avait tant harcelé Jules Ferrj-, ne sortait pas indemne des enquêtes; il n'avait cependant commis que des imprudences, et sa probité personnelle restait au-dessus de tout soupçon.

Ce fut sous l'empire de toutes ces impressions diverses; en raison du succès, maintenant accepté par presque tous, de son œuvre scolaire ; en présence de la consécration apportée par les faits à son œuvre coloniale, qu'un grand mouvement de sympathie et d'admiration se manifesta pour Jules Ferry dans le Sénat. La haute Assemblée, instruite par les événements, encore sous la menace des récentes tentatives de revision, comprenait mieux l'immense service qu'il lui avait rendu en opérant, dès 1884, cette revision partielle qui fermait la porte à la revision intégrale. Contre les campagnes qu'ébauchaient les journaux intransigeants, elle sentait quelle force c'était pour elle que de compter Ferry dans ses rangs. Lorsque son président. Le Rover, démissionna le 20 février 189:J, les sénateurs républicains, au nombre de 155, se réunirent pour un scrutin préparatoire en vue de lui donner un successeur; dès le second tour de scrutin, la candidature de Jules Ferry recueillait 87 voix. Il fut proclamé candidat unique des républicains. Les journaux boulangistes, bonapartistes, royalistes, anarchistes, essayèrent encore de la tactique qui avait si bien réussi lors de l'élection présidentielle de 1887 ; mais les pavés de Paris ne quittèrent pas leurs alvéoles, la grande ville resta paisible et le Sénat imperturbable. Le 24 février, Jules Ferry était élu par

I 48 voix sur 210 votants.

11 y eut grande allégresse dans le parti modéré, et, on peut le dire, dans tout le pays. Ce sentiment, Henri Deloncle re.xf)rlmalt éloquemment dans un article du Parti national.

II rappelait tous les services qu'avait rendus au pays le maire

de Paris pendant le siège et à la veille de la Commune, Tau-" teur des lois scolaires, le promoteur de la revision de 1884, le pacificateur de l'Europe orientale, le diplomate qui avait réglé, à la Conférence de Berlin, le partage de l'Afrique, le fondateur de l'empire colonial, l'avocat de la politique de réconciliation entre tous les Français, le véritable héritier de Gambetta. Cela, c'était déjà « une feuille de services immense »; ce n'était pas encore Jules Ferry tout entier. 11 était plus :

« Il est celui qu'en 1885 M. Clemenceau voulait clouer au banc d'ignominie; celui contre lequel s'acharnaient la boue, les caricatures obscènes, les injures et la pierraille ; celui que nous portions, en 1887, sous les averses des outrages et des impostures, à la présidence de la République... celui contre lequel s'unissaient... tout le billon du césarisme et toute la contrefaçon du jacobinisme... ; celui dont quelques camelots, agrémentés de quelques souteneurs., escortaient et salissaient la voiture aux vitres cassées, le matin des funérailles d'Hippolyte Carnot... Il est celui qu'en ce moment de larmes, seule, une femme au tranquille et vaillant amour, belle et bonne entre toutes, reposait de tant d'amertumes... Il est celui qui, rouvrant le seuil du tombeau, apparut, grâce aux patriotes des Vosges, dans ce Sénat où nous acclamerons bientôt sa victoire... Il est, en un mot, le chef des républicains d'autorité et de gouvernement... »

Camille Pelletan, dans la Justice^ constatait que, maintenant, c'étaient les modérés qui occupaient les plus hautes fonctions de l'Etat, à commencer par les quatre présidences : à l'Elysée, Carnot; au Sénat, Jules Ferry; à la Chambre, M. Casimir-Perier; au conseil des ministres, M. Ribot. Et quel renfort la présidence de Jules Ferry allait apporter au Sénat contre les adversaires de cette Assemblée! « Le Sénat, écrivait Cornély, c'est Jules Ferry. » L'effet ne fut pas moins grand en Europe, et le Times déclarait que cette élection était un événement plus grave que « tout ce qui était arrivé depuis longtemps dans la politique française » .

Le discours par lequel, le 27 février 1893, Jules Ferrv prit

possession de la présidence du Sénat, n'eut pas moins de retentissement dans tout le pays. Après la phrase émue sur a l'ostracisme, cet enfant irrité de la cité antique » , il exprimait toute sa reconnaissance au Sénat : « Vous avez pensé o que l'adversité ne porte pas les mêmes fruits dans toutes a les âmes; que si les unes en sortent aigries et révoltées, o d'autres s y retrempent et s'y instruisent à la clarté des « jours d'épreuve. L'expérience des hommes et des choses « est une grande école d'équité ». Passant au grand rôle qu'avait eu le Sénat et qu'il devait garder, il lui rappelait que « l'harmonie cesse où l'effacement commence » . Enfin il afBrmait de nouveau son programme de réconciliation nationale :

« Notre République est ouverte à tous; elle n'est la pro- « priété d'aucune secte, d'aucun groupe, ce groupe fût-il « celui des hommes qui l'ont fondée. Elle accueille tous les « hommes de bonne foi et de bonne volonté; mais pour leur « faire une place, les républicains n'ont pas besoin, j'imaa gine, de se déclarer la guerre les uns aux autres. Ce serait u bien mal comprendre le grand mouvement de ralliement « qui s'opère dans les masses profondes et qui, en dépit des « incidents et des accidents, poursuit sa marche impertur- " bable, parce qu'il est conduit par la force des choses et « par les intérêts les plus élevés de la patrie. »

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