CHAPITRE XXXII
Le 15 mars 1893, Jules Ferry prononçait encore un discours comme président de l'Association républicaine et donnait pour mot d'ordre, en vue des prochains efforts et des prochaines élections, la « politique d'ordre et de progrès » . Son discours présidentiel du 27 février n'en reste pas moins son testament politique.
L'affection cardiaque qu'avait déterminée la balle tirée contre lui le 10 décembre 1887 avait suivi son cours: toutefois, c'est seulement en septembre 1888 que Jules Ferry éprouva le premier malaise, sous forme de suffocation; et cet intervalle de huit ou neuf mois entre la lésion intercostale et la répercussion sur le cœur précisa aussitôt pour les médecins le caractère de la maladie ; l'amaigrissement commença; l'évolution s'était même accélérée sous l'empire d'impressions aussi fortes que son échec électoral de 1889, l'ingratitude de ses concitoyens, l'impopularité et la haine ambiantes. Le mal physique et les émotions morales avaient travaillé de concert à miner, à détruire cette puissante organisation (1). En 1892,
(1) Un des médecins qui purent assister à ses derniers moments, le docteur Huschard, eut un interview, presque au lendemain de la mort, avec Horace Bianchon, reporter du Figaro. (Soit le numéro du 19 mars 1893.) Bien que le docteur eût affecté de se renfermer dans les généralités, voici ce qui parut à Bianchon ressortir de cette conversation. M. Huschard, après avoir constaté que les maladies de cœur sont très fréquentes parmi les homuies politiques, poursuivait ainsi :
« Un homuic a rêvé d'accomplir de grandes choses. 11 a peuplé son pavs d'écoles comme autrefois on le peuplait d'églises; il a donné à sa patrie un grand empire colonial. Un jour, la dépêche d'un affolé lui casse brusquement son rêve,.. G est un sensible... malgré sa rudesse apparente...
« Incessamment, pendant des années et des années, avec un incroyable
enqualité de président de la commission sénatoriale d'enquête, il fit son voyage de trois mois en Algérie. Ses amis en redoutaient pour lui les fatigues. Il leur répondait : « Que voulezvous? Je fais ce que je dois. S'il n\ a pas moyen d'y échapper, tant pis ! » Il n'avait point paru se ressentir de cette longue
acharnement, on le larde d'injures, on le crible d'accusations, on le désigne comme le seul néfaste.
« A chacun de ces coup.>< d'aiguille ou de massue, les vaisseaux du c(i>ur réagissent d'une invariable façon; ils se resserrent spasmodiquenient, et ce n'est rien, d'abord, qu'un peu de pâleur passagère ou de légère angoisse; mais peu à peu ces spasmes s'accumulent, et la maladie s'organise. Le cœur, surmené, dégénère, comme chez d'autres le cerveau.
» Puis, un jour, c'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase, l'atlenlat inoffensif d'un aliéné, une balle qui s'amortit et qui contusionne à peine la base du cœur; mais il n'y a pas que le traumatisme bénin; il y a aussi, il y a surtout ramertume d'avoir suscité tant de haines, de ne pouvoir se promener dans les rues de Paris sans être reconnu et insulté. Et dès lors la maladie du cœur est organisée. Le dénouement viendra plus ou moins vite : une bouffée de joie tardive pourra suffire à le hâter...
• Dès 1808, le vieux Corvisart signalait la frér|uence des morts subites et des maladies de cœur aux époques troublées, sous la Terreur surtout. Lui n'a connu que la première, la Terreur rouge; il y a eu depuis la Terreur blanche ; et nous assistons à présent à la Terreur noire, couleur d'encre d'imprimerie. Ce qui s'écrit de redoutable, de gravement méchant à notre époque est presque aussi pathogène, aussi énervant pour le cœur ou pour le cerveau (jue la crainte du couperet. •
Le docteur Worms, à la fois le médecin et l'ami de Jules Ferry, s'exprimait ainsi :
« Voici le nom exact de la maladie à laquelle il a succombé : c'est une angine de poitrine concomitante avec une affection cardiaque déjà ancienne.. . On a dit, et avec raison, que la maladie de cœur était due au coup de pistolet... Il «erait faux d'ajouter, comme l'ont fait certains journaux, que M. Jules Ferry avait eu de précéjlcnts 8ympt«Mne8 d'affection cardiaque. Jamais il n'avait eu le cœur malade avant cet attentat. Le traninatismc <|ui est réKulié de cette blessure (les exemples de cas semblables sont très fréquents) a déterminé un commencement de maladie de co^ur (]ui a suivi la marche habiiucllf de ces sortes d'affections. » (Interview dans V ICstiifrttr du 22 mars 1893.)
.Autre diagnostic. La relation entre la lésion et la maladie de (-(inir est étroite, cellc-ri résultant presque forcément de celle-là a un intervalle presque invariable de huit à neuf mois. Entre le 10 déceudjre 1887, jour de l'attentat d'Auberlin, jusqu'en septembre 1888, Jules Ferry avait paru ne pas se ressentir de la lésion, (^cst à cette dernière date que se produisit la première crise de suffocation. Elle apparut après l'intervalle indi({ué ci^dessus : ce fut même celte circonstance qui en révéla aux médecin» le vrai caractère. Un symptôme de cette maladie, c'est l'amaigriisement. (Le Temps, 19 mars 1893.)
excursion, ni même d'une mauvaise mer bravée un jour sur un torpilleur. Mais, qui sait? même la joie suprême de l'élection à la présidence du Sénat a pu contribuer à développer le mal.
Le Ferry du beau buste guerrier de Puech, avec les yeux brillants de courage, de courroux et de dédain; avec le front bravant les orages parlementaires, la jarge poitrine s'escarpant à la tribune comme un roc de granit, ce Ferrv-là n'existait plus. Il restait celui que nous présenje le portrait tragiquement réaliste de Bonnat, avec le front toujours fier, mais tout le corps amaigri, la haute taille affaissée,' les épaules voûtées, la bouche désillus'ionnée, ombragée maintenant de fortes moustaches, tandis que les favoris autrefois si caractéristiques sont taillés de près, le visage décoloré et prématurément vieilli, avec la face ravagée et ravinée, comme celle d'un Titan qu'aurait touché la foud-re.
Le 16 mars 1893, après avoir présidé le Sénat et prononcé l'oraison funèbre d'un de ses collègues, il rentrait chez lui, au numéro 1 de la rue Bayard — car il avait remis à plus tard son installation au Petit-Luxembourg — en se plaignant d'une grande fatigue. Pourtant il se mit à table puis, causant, travaillant, il atteignit onze heures du soir et ensuite se coucha. A une heure et demie, il fut pris d'une crise cardiaque, avec de vives douleurs "et une grande difficulté à respirer. Sa femme et son frère accoururent. On appela en toute hàtc les médecins. Un mieux se produisit au lever du jour, vers cinq heures. A neuf heures eut lieu une consultation à laquelle le docteur Worms, un ami dévoué de la famille, fit appeler MM. Huschard, Potain et deux jeunes médecins, MM. A.Weber et Toupet. Comme il ne pouvait respirer étant couché, il se levait, faisait quelques pas entre la chambre à coucher et son cabinet de travail, où il s'assevait dans un fauteuil, puis allait se recoucher. Sa femme et son frèic, pour lui faciliter la respiration, soutenaient sa tête. Il leur dit : « Vous aurez bien du mal à me sauver v: je suis perdu. » A cinq heures,- il fallut mander par téléphone le docteur Worms.
Jules Ferry, d'une voix faible, entrecoupée de sifflements, lui Ht entendre ces mots : « Cela va mal. . . Jusqu'au grand repos ! » Vers six heures, comme il s'était résigné à s'étendre sur le lit, la crise revint.
A six heures et quart de l'après-midi, le vendredi 17 mars 1893, Jules Ferry expirait.
Le président Carnot, prévenu un des premiers, s'écria : K C'est une grande perte pour la République... Quel malheur pour Mme Ferry,^ si douce, si aimante!,... Du moins, Jules Ferrv aura eu, dans les derniers jours de sa vie, la consolation de voir le Sénat rendre justice à sa haute yaleur... »
Le lendemain, samedi, M. Rîbot, président du conseil, présenta aux Chambres un projet de loi qui accordait au défunt, comme ancien membre du gouvernement de la Défense, des funérailles nationales. Le crédit fut voté, à la Chambre, par 296 voix contre 170; au Sénat, par 233 voix contre 30 (1). Le 20 mars, lecorps fut transporté au palais du Luxembourg, et exposé dans la salle des Gardes, qui était tendue de draperies de deuil, entre les trophées d'étendards et les torchères. Le cercueil était recouvert d'un grand drapeau tricolore. Trente mille personnes défdèrent devant lui (1).
Le 22, des discours furent prononcés par Bardoux, viceprésident du Sénat; M. Casimir-Pcrier, président de la Chambre; M. Ribot, président du conseil; M. Charles Dupuy, ministre de l'instruction publique; M. Méline, en sa qualité de vice-président du conseil général des Vosges.
Le plus éloquent éloge du défunt fut peut-être prononcé par l'homme qui avait été si dur pour lui le 30 mars 1885, mais à qui la réflexion, l'expérience, l'exercice du pouvoir et
1 Tout se passa déccimnent, sauf une sortie de M. Baudry d'Asson ; elle parut f;èncr (jr.i'ideiiient ses collègues de la droite, qui u se demandaient peut-être s'ils n'auraient pas à regretter, un jour ou l'autre, la disparition de M. Jules Ferry » (Fi yaro du 20 mars). Paul Déroulrdc réprouva hautement cette incartade : « P2n voilà assez! Je ne suis pas suspect; mais cch iiianifestationfl contre un mort sont déplacées ». M, Clemenceau vota les obsèques nationales.
ses lourdes responsabilités avaient dû inspirer d'autres sentiments, — par M. Ribot, président du conseil :
« Jules Ferry... a été un orateur vigoureux, un chef d'op- « position redoutable, mais il a été surtout un homme de « gouvernement. Il avait la vue nette des situations, la déci- « sion réfléchie et sûre, le courage, la ténacité dans les « desseins, le mépris des petites habiletés. H allait droit au « but qu'il s'était assigné avec un rare dédain des résistances « et des attaques auxquelles il s'exposait. »
L'éminent orateur ne chercha même pas à esquiver ce qu'il y avait, pour lui, de plus délicat à dire. Son allusion à la journée du 30 mars 1885 fut très franche, très courageuse, et fait le plus grand honneur à sa droiture. Rappelant les péripéties de l'affaire du Tonkin, il disait :
« Cette question, Jules Ferry ne l'avait pas ouverte, et, « quel que soit le jugement qu'on porte sur la solution qu'il « lui a donnée, personne ne niera qu'il l'aborda avec une « haute préoccupation du rôle qui appartient à la France « dans l'œuvre de la civilisation moderne. La fortune ici « l'abandonna. Un coup de surprise, qui le trompa lui-même, « mit l'inquiétude au cœur de tous les patriotes. Jules Ferry « tomba, mais il emporta dans sa retraite Testime et le res- « pect de ses adversaires. »
C'est avec le même sentiment que le Journal des Débats^ dans un article signé Francis Charmes, apprécia la perte du grand homme d'État que son groupe politique avait, en 1885, si vivement combattu :
« Nous nous sommes séparés de M. Jules Ferry plus d'une fois : il a pu se tromper, comme cela arrive à tout le monde, à tous ceux du moins qui pensent et qui agissent, mais il a toujours été sincère et désintéressé. Dévoué à ses idées, fidèle à ses amis, il laissera dans notre histoire le souvenir d'un honnête homme, auquel ses adversaires n'ont jamais pu refuser leur estime, et, dans ces dernières années surtout, alors qu'il a été en butte à tant d'injures et d'outrages, beaucoup de leur sympathie. »
Abordantla politique coloniale, l'auteur de l'article ajoutait :
u 11 Ta comprise et aimée. Il a fait des fautes en la pratiquant; mais qui n'en aurait pas fait à sa place? L'histoire coloniale de tous les pays est pleine d'erreurs, de tâtonnements, d'expériences malheureuses, de revers imprévus, qui bienlôt lassent les faibles, mais ne découragent pas les forts. La conquête de l'Alyérie, qui est à nos portes, a été beaucoup plus mal conduite que celle du Tonkin, qui est si loin de nous. L'histoire ne voit que les résultats acquis : elle dira que M. Jules Ferry a donné à la France le Tonkin et la Tunisie; elle aura de la peine à expliquer les colères qui se sont déchaînées, alors et pendant (|uelques années, contre M. Jules Ferry. »
La France tout entière venait d'être secouée de l'émotion que provoqua la publication de celte phrase empruntée au testament du défunt : a Je désire reposer dans la même tombe que mon père et ma sœur, en face de celte ligne bleue des Vosges, d'où monte jusqu'à mon cœur fidèle la plainte des vaincus. »
C'était sa protestation suprême contre les calomnies intéressées qui l'avaient représente comme un serviteur de l'Allemagne, a Et voilà qu'aujourd'hui, dans celte poésie de souvenir Hdèle et de regrets, dans celle poésie qu'il devait tenir cachée jusqu'à son dernier instant, toute sa vie se transfigure et s'embellit... Là se dresse plus grand que jamais celui qui avait au cœur l'image la plus pure de la Patrie... Là se dessine un profil d'àme taciturne qui subit la souffrance et souffrit sans parler jamais (1). »
Un cortège immense accompagna le corps, à travers une foule respectueuse, jusqu'à la gare de l'Est, d'où il devait être transporte au cimetière de Saint-Dic. De cette attitude nouvelle du public parisien un journal donnait l'explication suivante (2) :
« Les obsèques de Jules Ferry ont eu lieu hier au milieu du
silence respectueux de la foule massée sur le passage du cortège...
u C'est que, depuis sa chute du pouvoir, des événements sont
(1) VIndepcndente (journal italien de Trieite), 22 mars 1893.
(2) Journal des Débats^ 23 mari 1903, foir (sans signature).
survenus qui nous ont montré que la volonté et l'esprit de suite — qualités maîtresses de l'homme de gouvernement — ne sont malheureusement point l'apanage du personnel politique actuel. Nous avons, en effet, consommé assez de ministères, en ces dernières années, pour que l'expérimentation soit suffisamment complète.
a Et puis, les tristes affaires de Panama n'ont pas peu contribué à renverser, dans l'esprit des foules, les idoles qu'elles considéraient comme des justiciers impeccables.
« A mesure que les désillusions sont arrivées, un lent travail de comparaison s'est fait à l'avantage de M. Ferry.
u Lui, au moins, quelque opinion qu'on pût professera l'égard de sa politique, avait un but, une volonté ; par tempérament, il était l'ennemi de cette habileté politique qui consiste dans une certaine souplesse que nous ne connaissons que trop pour l'avoir vu pratiquer si'souvent.
u Son nom n'avait été mêlé ni de près ni de loin aux scandales qui attirent des soupçons sur tant d'hommes politiques (l). »
Au cimetière de Saint-Dié, où d'autres orateurs lui apportèrent l'hommage de la France et de la petite patrie locale, le discours le plus émouvant fut celui de son fidèle ami et compagnon d'armes M. Méline :
« ... Il ne faut pas craindre de le proclamer, parce que « c'est la vérité : il est mort comme le soldat sur le champ « de bataille. Le soldat, lui, meurt d'une balle ou d'un obus; « il verse son sang tout d'un coup. L'homme public qui, dans « notre démocratie dévorante, veut faire son devoir, qui ne « voit que l'intérêt de son pavs, qui va droit son chemin sans « tourner la tête, au milieu des sifflements de la calomnie, K verse son sang goutte à goutte ; il laisse à tous les buissons « de cette route hérissée d'épines, qu'on appelle la vie poli- « tique, des lambeaux de sa chair, des morceaux de son « cœur. Celui de Jules Ferry avait trop saigné, il s'est arrêté
(1) Il ne faut pas oublier que, la veille même du jour où le cercueil de Jules Ferry traversa Paris, se terminait, après de nombreuses séances de la Cour d'assises, le fameux « procès de corruption » relatif aux « affaires de Panama ». La Cour prononça trois condamnations, dont la plus rigoureuse fut celle de Baïhaut.
« avant l'heure. Ne croyez pas qu'il le regrette : si sa voix. « pouvait se faire entendre du fond de sa tombe, il vous a dirait qu'il savait bien ce qu'il faisait, et qu'il l'a voulu. »
Trois années se passèrent. L'cpuvre de réparation tardive continuait à s'accomplir.
Le '2iy juillet IXî)(> on inaugurait à Saint-Dié, dans cette ville que Jules Ferry avait tant honorée, la magnifique statue en bronze, due au grand artiste AntoninMercié, et qui représente l'homme d'État debout, promenant ses regards sur l'horizon, tandis que sur le piédestal un groupe de bronze nous montre une France armée ombrageant de son drapeau un petit Français et un petit Annamite étudiant ensemble notre langue. Le Sénat était représenté à cette cérémoiiie par son président, M. Loubet. Le ministère qui présidait à l'inauguration était presque uniquement composé d'amis intimes et d'anciens collaborateurs de Jules Ferry : MM. Méline, président du conseil; le général Billot, ministre de la guerre; Alfred Rambaud, de l'instruction publique; Boucher, du commerce; André Lebon, des colonies.
Le président du Sénat proclama que, «par son travail incessant, son dévouement à la République, sa haute conception de l'homme d'Etat, son mépris des injures, sa clairvoyance patriotique, son désintéressement, Jules Ferry a bien mérité de la Patrie et de la République » .
L'œuvre de Jules Ferrv fut ensuite exposée, pour la politiquegénérale, par M. Méline; son œuvre scolaire, parM. Rambaud; son œuvre diplomatique et coloniale, par M. Hanotaux. Du discours de celui-ci, détachons une phrase :
«... Avec une claire conscience du passé et une vue précise de l'avenir, ayant consulté le temps et nos forces, il fixa les quatre points qui déterminèrent, des lors, le quadrilatère idéal de notre domaine colonial : Tunisie, Tonkin, Congo, Madagascar. En moins do quinze années, un em[)ire nouveau s'y est inscrit, f