‹ Jules FerryChapitre 86 sur 99 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

Suivre l'œuvre coloniale de Jules Ferry, partout et dans toutes ses conséquences, ce serait refaire Thistoire de « la plus grande France » pendant vingt-quatre ans. Arrêtonsnous seulement aux quatre points fixés par M. Hanotaux, en les replaçant dans l'ordre suivant : Tunisie, Madagascar, Congo, Indo-Chine.

La Tunisie, la première parmi nos acquisitions nouvelles, a justifié le «Tunisien ». Le premier budget de protectorat (1883-1884), encore très modeste, étaitdu moins en équilibre. En 1892, les recettes furent de 24 960 56(3 francs ; les dépenses de 24 901435 francs; excédent de recettes : 59 000 francs. Depuis lors, les budgets se sont toujours soldés en excédent. Celui de 1900 fut de 37 842 357 francs, d'un total plus élevé, cependant moins lourd aux indigènes que les précédents. 11 s'est soldé par un excédent de 2 466 805 francs; celui de 1901, par un excédent de 114 719 francs seulement parce qu'il a dû se charger des intérêts et de l'amortissement d'une première portion (14 500 000) de l'emprunt de 40 millions contracté pour la construction du deuxième réseau de chemins de fer à voie étroite. Le budget de 1903 comporte 54 113 964 francs de recettes et 54 020 000 francs de dépenses; excédent des recettes : 93 866 francs.

Cependant ces budgets se sont peu à peu incorporé nombre de dépenses qui jusqu'alors incombaient à la France. La Tunisie paie tous ses services des finances, des ponts et chaussées, des forêts, de l'instruction publique, de la police, de la gendarmerie. 11 ne reste à la charge de la métropole

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que les garanties d'intérêt pour le chemin de fer de la Medjerda, les dépenses de la Résidence et de rArchevéché, Tentretien d'un corps de 9 ou 10 000 hommes : soit 6 millions. C'est une dépense de « souveraineté » et aussi de sécurité. . C'est comme si nous avions reporté en Tunisie les forces qui défendaient autrefois la frontière algérienne de l'Est.

Cette conquête de la Tunisie, tout le monde y a gagné, les indigènes comme les Français. Les premiers ont été affranchis des impôts les plus lourds et les plus vexatoires, ont acquis la sécurité de leur travail et de leurs biens, jouissent d'une administration et d'une justice meilleures, trouvent des débouchés pour leurs produits et un emploi de leur main-d'œuvre. Les seconds, qui n'étaient que 708 à la fin de 1880, étaient déjà il 000 en 1899. Les étrangers atteignaient à la même date le chiffre de 79 000, dont 63 800 Italiens et 12 732 Maltais. Aujourd'hui les Français ne sont toujours que 2i3()I, tandis que les Italiens, à eux seuls, atteignent le chiffre de 95 490 ^recensement de 1902; rapport Flandin).

Les Français comptent I 027 propriétaires contre 453 propriétaires italiens, 188 maltais ou autres; mais les Français sont devenus les grands propriétaires de la Régence; grâce à la suppression d'usages qui rendaient incertaines les propriétés, ils avaient acquis, en 1902, 308 I2(> hectares sur les 307 013 passés en des mains européennes. Ce sont donc bien les Français qui ont surtout profité de la conquête puisque ' les étrangers ne possèdent pas plus de 58 ()87 hectares. Une quarantaine de Français ont ainsi acquis des domaines de 2 000, 5 000, 8 000 hectares, mais (»87 ont des propriétés inférieures à loi) hectares. Certains sont devenus propriétaires à bon compte en prenant à bail emphytéotique des biens liaibous (mainmorte ecclésiastique). On a dit que Christophe Colomb avait réellement donné, en pur présent, aux Furopécns les immenses territoires de l'Amérique; ne pourraiton dire que les Français qui ont trouve en Tunisie la fortune ou simplement l'aisance sont les obligés directs de Jules Fcrrv?

Le chiffre total du commerce de la Régence était, en 1876, d'environ iO millions; en 1881, au moment du traité signé au Bardo, de 33 755 031 francs; en 1884-1885, il est de 45514 773; en 1889-1890, de 59 733 742; en 1894, de 78 855 481; en 1898, de 98 millions; en 1900, de 104 074 433. Il est intéressant d'analyser ce dernier chiffre : la Tunisie importe pour 61 514 242 francs, dont 38 ()93 52(> sont fournis par la France et l'Algérie; elle exporte pour 42 560 191 dont 25 597 378 pour la France et l'Algérie. Dira-t-on encore que ( nous n'avons travadlé que pour le commerce étranger? (En 1901, l'exportation n'a été que de 39 114 353 francs; l'importation s'est élevée à 64 682 567 francs).

Non seulement la Tunisie a des routes, mais elle a un réseau de voies ferrées qui compte déjà 933 kilomètres en exploitation et 424 en construction ou en projet. Elle a des ports que nous avons aménagés ou créés : Sfax, Sousse, Tunis, la merveilleuse rade de Bizerte, avec son port militaire et arsenal de « Ferryville » et son port de commerce (1).

Mais, parmi les œuvres de Jules Ferry, la Tunisie est celle ■qui a le plus vite cessé d'être contestée. Passons à Madagascar.

Personne n'ignore l'œuvre merveilleuse de pacification politique, d'émancipation sociale, de tolérance religieuse, de progrès économique et intellectuel, on pourrait presque dire d'assimilation, que le général Gallieni a, depuis 1899, accomplie dans la grande île. On peut calculer ce qu'ont gagné à la conquête française les diverses nations soumises à la suprématie oppressive des Hovas, les Hovas eux-mêmes si cruellement exploités par la cour, les classes rurales naguère sou- . mises à un joug quasi féodal. Les esclaves, au nombre d'environ 500 000, ont reçu la liberté. Et qu'on ne croie pas

(1) Consulter : La Tunisie, histoire et description ; industrie, commerce ; 4 vol. in-S", publiés par V Association pour V avancement des sciences, Paris, 1896. — llapports annuels du Résident {jénéral. — Rapport de M. Flaxdin, député de l'Yonne, sur les budj^ets des protectorats pour 1903. — De Lanes- SAN, La Tunisie, 1887. — Zolla, La Colonisation agricole de la Tunisie. — BoissOK, La Petite Colonisation. — V'itry, L'OEuvre française en Tunisie.

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que les paysans et les esclaves aient été insensibles à ce bienfait : « Dans toutes mes tournées, écrit le général GaL lieni, c'étaient toujours les anciens esclaves, hommes, femmes et enfants, qui se présentaient les premiers, porlant des drapeaux tricolores et vêtus à la française, pour montrer leur sentiment de gratitude envers notre nation. » Partout les chefs indigènes des villages ont reçu de lui Tordre « d'y créer immédiatement un marché et une école » .

L'ancienne justice malgache, avec ses procédures atroces, a été réformée de fond en comble, les propriétés et les personnes garanties contre tout arbitraire, Tagriculture et les industries locales encouragées. Des comices agricoles ont été institués pour arracher le laboureur malgache à la routine.

De nombreuses écoles primaires, dites officielles, c'est-à-dire neutres au point de vue confessionnel et auxquelles l'école Le Mvre de Vilers, servant d'école normale, fournit leurs instituteurs; — des écoles professionnelles pour les Malgaches; des cours de médecine à l'hôpital indigène; une académie de linguistique, ethnologie et sociologie; bref, toute une ébauche, déjà très respectable, d'instruction publique à la française, préparent le rapprochement intellectuel et moral entre les conquérants européens et les diverses nations de l'île, à commencer par les Hovas, qui semblent les mieux préparés et peut-être les plus intelligents des insulaires. Le budget Scolaire, qui ne comprenait en IS{)() (jue :i() OOO francs, s'élevait, dès 1899, à 240 000 francs, sans compter 50 000 francs pour les nouvelles constructions scolaires.

Les Français aussi ont profité de l'initiative prise et du labeur soutenu par Jules Ferry. De novembre IHO(> au M décembre 1899, il leur a été délivré 945 concessions provisoires d'une superficie totale de 85 )i70 hectares; 123 concessions définitives d'une superficie totale de 7 352 hectares.

L'ile de Madagascar a été autorisée, en 1900, à emprunter 00 millions. Elle va posséder des chemins de fer : 2î)0 kilomètres de Tananarive à Aniverano; 12 d'Ivondrona à Taniatave; ces deux lignes devant être reliées par le canal des Pan-

galanes et la rivière Ivohitra; plus un decauville allant de Diégo-Suarez à Mahatsinjoarivo. On y a déjà construit plusieurs centaines de kilomètres en routes carrossables; tout un réseau est en construction ou en projet. L'île a été dotée de canaux, de ponts, de wharfs, de phares, de câbles sous- marins, d'un réseau télégraphique et téléphonique (1).

Le progrès économique peut s'apprécier aussi par celui du commerce.

En 1896, au lendemain de la conquête française, les importations étaient de 13 987 031 francs, les exportations de 3G05 952; en 1897, respectivement, de 18 368 918 et 4342 432; en 1898, de 21641000 et 4960000; en 1899, de 27 916 614 et 8 046 408; en 1900, de 40 470 813 et 10 628 869.

En 1902, les exportations se sont élevées à 13 144 450 fr. ; les importations à 42 299 000, avec une augmentation pour les matières premières : ces chiffres laissent entrevoir un développement notable de l'industrie — indigène ou européenne — dans l'île de Madagascar.

Le chiffre total d'affaires a donc triplé depuis 1896.

Il est intéressant de noter aussi l'importance croissante des relations avec la France.

Celle-ci, encore en 1896, n'importait dans l'île que pour 16 millions; elle a importé pour 24 200 000 en 1899. Elle a exporté de l'île, en 1896, pour 736 000 francs (plus 513 000 pour les colonies françaises); en 1899, pour 4 976 000 (plus

(1) Bulleliii du Comité de Madagascar, depuis 1877; auj. Revue de Madagascar. — Rapport d'ensemble du général Gallieni de 1899. — Du même, Madagascar : Chemins de fer, routes et sentiers (brochure, extraite de V Année coloniale, V année. 1900). — Le capitaine Helliot, La pacification de Madagascar. — Madagascar, publié à l'occasion de l'Exposition de 1900, par les soins des commissaires de la colonie. — Prince Hexki d'Okléa>s, A Madagascar, 1895. — Charles-Uoux, Les voies de transport à Madagascar (brochure), 1898. — Grosclaude, Un Parisien à Madagascar, 1898. — D'Ax- ■pREVlLLE DE i,A Salle, A Madagascar, 1902.

Annuaire de Madagascar et dépendances. — Notes, reconnaissances et explorations, Uevue trimestrielle. — Guide de renseignement à Madagascar, pul>lié par le Comité de Madagascar.

534 008 pour nos colonies). C'est dire que nous avons la presque totalité des importations et plus de la moitié des exportations. Et cependant Madagascar est au centre de cet océan Indien dont presque tous les rivages sont occupés par les Allemands ou les Anglais. Jules Ferry avait donc raison (le rappeler que le commerce suit le drapeau.

Le Congo de Jules Ferry, de combien ne s'est-il pas accru par la formation de nouvelles colonies qui le prolongent au centre et dans Test de l'Afrique : celles du moyen Congo, du Hanghi, du Haut-Oubanghi, de la Sangha, du Chari, du lac Tchad, sans parler des territoires qui tournent vers la Méditerranée, le Ouadaï, le Kanem, le Baghirmi, le Borkou, le Tibesli ! En somme, les hardis explorateurs Grampel, Dybowski, Maistre, Mizon, Bretonnet, Marchand, Foureau et Lamv, les habiles administrateurs et organisateurs Liotard, (jentil, n'ont fait que suivre la voie ouverte à leur activité par l'audacieuse initiative de Brazza et la tenace diplomatie de Jules Ferry. Celui-ci, en rompant le charme funeste qui nous enchaînait depuis 1 87 1 , et en faisant ilotter nos drapeaux de nouveau victorieux en Tunisie et en Indo-Chine, a partout réveillé les courages et provoqué l'essor des héroïsmes.

Le Congo, c*e8t une masse énorme, encore amorphe et inorganisée, de territoires. Pour la plupart, et sauf les derniers nommés, subissant l'action du soleil tropical et jouissant d'un magnifique réseau fluvial, ils apparaissent d'une merveilleuse fécondité, aussi exubérante dans la faune que dans la flore. Ces richesses non encore exploitées, dont l'étendue est à peine soupçonnée, on ne peut les évaluer par des chiffres. Notons cependant que le Congo faisait, en 1804., 4 millions et demi d'importations et (i millions d'exportations ; en 1800, ces chiffres se sont élevés à H 700 000 pour l'iniportation, où la France compte pour 2 millions et demi ; à 0 millions GOOOOO francs pour Texporlation, où la France compte pour I 000 000 francs.

Avant d'aller plus loin, un mot en jjassant sur l'immense colonie de « l'Afrique occidentale " , issue du pauvre Séné{jal

d'il y a trente ans, et à l'expansion de laquelle Jules Ferry n'a pas été étranger. Personne ne doute de son avenir, puisque la colonie vient de contracter un emprunt de 65 millions pour les travaux d'utilité publique : chemin de fer de la Guinée, de Kayes à Saint-Louis et Dakar, de la Côte d'Ivoire, etc. (Car nos colonies empruntent, et la Tunisie a été trouvée bonne pour 40 millions, Madagascar pour 60, l'Indo-Chine, comme on le verra, pour 280.) A travers les solitudes de l'Afrique commencent à siffler les locomotives.

En Extrême-Orient (1), Jules Ferry a eu, parmi les administrateurs et les hommes de guerre, des continuateurs de son oeuvre. Rappelons aussi que c'est un ami de Jules Ferry, M. Jules Develle, qui imposa, par une démonstration navale devant Bangkok, le traité de 1893, obligeant les Siamois à évacuer la rive gauche du Mékong. C'est également un ami, un collaborateur de. Iules Ferry, M. Hanotaux,qui, pour mieux tenir en lisière le roi de Siam, a signé avec l'Angleterre le traité de 1896 qui reconnaît dans l'est du royaume siamois une zone d'influence française. C'est encore M. Hanotaux, deux fois ministre des affaires étrangères, qui, de concert avec M. Pichon, notre ministre à Pékin, a procuré à notre colonie indo-chinoise ses dégagements vers le Nord. Par une convention de juin 1896, il obtint que la reconstruction de

(1) De Lakëssan, La colonisation de V Indo-Chine ^ 1895. — Général Gal- LiENi, Trois colonnes au Tonkin 1894-95), 1899. — Commandant P. Famin, Au Tonkin et sur la frontière du Kounng-Si, 1895. — De Gbandmaisox, lîn territoire militaire, 1898. — L. FixOT, V École française d' Extrême-Orient (rapp. au gouv. gén.), 1900. — Anonyme, La Chine; expansion des grandes puissances en Extrême-Orient, 1899. — RkxÉ Pinon et Jkax de Mahcillac, La Chine qui s'ouvre, 1900. — Pierre Leroy-Beauheit, La rénovation de l'Asie, 1900. — Makgel Dubois et Aug. Terrier, Un Siècle d'expansion coloniale, 1902 (publication de l'Exposition de 1900). — Camille Guv, La mise en valeur de notre domaine colonial (même collection), 1900. — Ces deux derniers ouvrages sont également à consulter pour les colonies précédemment citées. — Situation de V Indo-Chine (1897-1901), Rapport par M. Paul Doumer, gouv. gén. ; Hanoï, 1902, in-4°. — Mission Pavie, Indo-Chine, 10 vol. in-4°, dont 3 parus, 1898-1900, — Excursions et Reconnaissances, Saigon, périodique, 1879 et suiv. — Bulletin mensuel du Comité de l'Asie française. — Annuaires des diverses provinces. — Chambre de commerce de Lyon, La Mission lyonnaise... en Chine (1895-97), Lvon, 1898.

l'arsenal de Fou-Tchéou fût confiée à ces Français qui l'avaient si bien démoli en août 18S4. En juin 1897, il obtint la concession du chemin de fer de prolongement entre le Yun-Nan et le Kouang-Si. Par le traité du 5 avril 1898, il fit prendre à la Chine rengagement de ne jamais cédera aucune autre puissance les quatre provinces limitrophes du Tonkin (Yun-2san, Kouang-Toung, Kouang-Si et l'ile de Haïnan). Elles forment notre zone d'influence dans le sud de l'Empire. Par le même traité il nous fit céder à bail (mode nouveau d'aliénation admis par les Chinois) la baie de Kouang-Tchéou, avec cinq cents villages, 15 000 habitants et une excellente rade. Le 7 juin de cette même année, en compensation d'un massacre de missionnaires, M. Hanotaux obtint encore la concession du chemin de fer de Pa-Khoï à Nanning-Fou.

Le geste de .Iules Ferry désignant à l'activité et aux capitaux français l'immense marché qu'est l'empire chinois a été compris par une partie de ses compatriotes. Ce marché de 400 millions d'hommes, on s'est pris à l'étudier de plus près, à en noter les ressources et les ouvertures. Une mission « lyonnaise » , patronnée surtout par la chambre de commerce de Lvon, mais aussi par celles de Marseille, Bordeaux, Lille, Roubaix, se mit à explorer, du 25 septembre 1895 au 28 novembre 1897, les provinces chinoises les plus voisines du Tonkin, telles que le Yun-Nan, le Koueï-ïchéou, le Sé- Tchouen, tandis que les Anglais et les Japonais s'occupaient d'autres provinces. D'autre part, les capitaux français se risquaient bravement dans d'importantes entreprises, comme celle du syndicat franco-russe qui s'est fait concéder l'exploitation des mines du Ghan-Sietle chemin de ferdcTcheng- Ting à Tai-Yuen-Fou; comme celle du syndicat franco-belge qui s'est chargé de construire la voie ferrée de Pékin à llan- Kéou sur le fleuve Bleu.

Les récentes épreuves qu'a subies l'Empire chinois semblent l'avoir incliné à plus de confiance envers la France. C'est bien l'œuvre de conquête pacifique qu'à travers les plus redoutables événements de guerre avait entrevue Jules Ferry.

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Rentrons dans les limites de nos colonies et protectorats — Cochinchine, Cambodge, Annam, Tonkin, Laos — groupés depuis 1887 en Union indo-chinoise^ avec création d'un budget général de l'Indo-Ghine (31 juillet 1898), et où 16 millions d'habitants ont connu pour la première fois, grâce à la France, une administration régulière et humaine. Nous v trouverons une activité de travail égale à l'activité de notre diplomatie. Dans ces ci-devant marécages, les petites villes et bourgades d'autrefois sont devenues de florissantes cités.

Hanoï a plus de 105 000 habitants, près de 160 000 depuis l'annexion de sa banlieue en 1900. Elle compte 3 000 Européens et, au lieu de l'unique «concession française» de 1874, elle a 600 maisons européennes. Elle a des tramways électriques et s'éclaire à l'électricité; on lui adonné, sur le fleuve Rouge, un pont métallique de l 680 mètres, qui est une des merveilles du génie civil, des quais, toute une distribution d'eau potable, tout un réseau d'égouts, cinq grandes halles, un hôpital qui est le plus beau de tout l'Extrême-Orient, un champ de courses, un palais du gouvernement général, un palais de justice, un musée de l'Indo-Ghine, une école de médecine, une école française d'Extrême-Orient, un jardin botanique, un laboratoire l)actériologique. Hanoï vient d'être le siège (novembre 1902) d'une Exposition des plus intéressantes, destinée surtout à faire connaître au monde les richesses et les ressources de l'Indo-Ghine.

Haïphong n'était qu'un village en 1874; c'est une création de la guerre franco-chinoise et c'est aujourd'hui le meilleur port de l'Indo-Ghine : la ville a 16 000 habitants, dont 1 00!) Européens; elle s'éclaire à l'électricité ; elle a ses boulevards Doudard-de-Lagrée, Paul-Bert, Henri-Rivière, Amiral-Gourbet, Sergent-Bobillot, etc. Elle est la tête de ligne pour toute la navigation maritime et pour toute la navigation fluviale jusqu'à Lao-Kay et jusqu'au Yun-Nan.

Saigon, qui s'enorgueillit du monument de Gambetta, de son collège Ghasseloup-Laubat et de son Institut bactériologique, a grandi, par l'annexion de sa banlieue en 1891, de

7 000 à 80000 habitanls. C'est une ville toute française, avec de beaux jardins publics, un théâtre, des salles de concert, un hippodrome. Protégé par les batteries du cap Saint-.lacques, par les batteries dressées sur toutes les rivières voisines, enfin par les retranchements élevés autour de la ville, Saïg;on est le centre de notre défense coloniale; sur ses chantiers on construit tout ce qui est nécessaire à celle-ci, et même des torpilleurs (I). A quelques minutes de Saigon, par un tram à vapeur, Cholon, ville presque toute chinoise, a peut-être 100 000 habitants, pour la plupart occupés à la décortication du riz.

Phnom-Penh, la capitale du Cambodge, a -45 000 âmes et une colonie française de »5 ou 400 têtes. Hué, naguère en pleine barbarie, a grandi de 30 000 à 50 000 habitants et possède aussi sa colonie française.

l'artout les hommes venus de TOccident lointain ont bâti des palais pour les résidents, jeté des ponts sur les rivières : à Hué, entre la ville indigène et la petite colonie française, un pont métallique de 400 mètres; entre Saigon et Bicn-Hoa, sur la rivière de Saigon; un autre près de la même ville, sur rArroyo chinois; sur le Day, entre Hanoï et Son-Tay; à Lao- Kav, à Mon-Kav. Ils ont amélioré la navigation fluviale en faisant sauter les rochers qui la gênaient, en faisant communiquer les Meuves par des canaux. Partout, sur cette cote, jadis sauvage et inhospitalière, on a créé ou amélioré les ports : Saigon, Tourane, Ilaiphong, Kouang-Tchéou, Vinh, Qui- Nhon. On a dressé des phares : à l'île l*oulo-Condore, ù la pointe Kéga, à Poulo-Obi, à Co-Samih, au cap Varella, à Kouang-Tchéou. Partout, sur plusieurs centaines de kilomètres, on a refait les digues. En 18iH), Thulo-Ghine a emprunté 80 millions, en 18î)8 200 milhons, priii(',i[)a.lcment pour se créer tout un réseau de chemins de fer : de Phu- Lang-Thuong à Lang-Son, avec 562 ouvrages d'art; de Haï- Phong, par Hanoï, à Lao-Kay; de Hanoï, par Nam-Dinh, à

1 Les premiers furent les torpilleurs 242 et 244'. Armée et Mutine, 1901 , p. 452.

Vinh; de Quang-Tzi à Hué et Tourane ; et l'on travaille à pousser les rails, par Lao-Kay, jusque dans le Yun-Nan; par Lang-Son, sur Long-Tchéou, Nanning, Pé-Sé, Pa-Khoï; à pénétrer dans ce Rouang-Si naguère si fécond en invasions; à rendre tributaires de ces lignes les trois provinces chinoises les plus rapprochés du Tonkin. On franchit à la vapeur ces routes sur lesquelles s'exténuaient, il v a vingt ans, nos colonnes.

Dans les places du territoire militaire, Sept-Pagodes, ^lon- Kay, Kep, Lani, Bac-Lé, Than-Moï, Lang-Son, Dong-Dang, Yen-Bey, Lao-Kav, Tuyen-Quan, Thaï-Nguven, Hayang, etc., où nos troupes vivaient en de misérables et malsaines paillettes, se sont élevées des casernes en maçonnerie offrant tout le confort et toute la salubrité possibles.

Nous avons en Gochinchine 3 000 kilomètres de bonnes routes. Au Tonkin, :2 000 kilomètres de digues tiennent lieu de chemins. Le Cambodge a plusieurs routes, dont une chaussée en maçonnerie. L'Annam n'a encore que sa route mandarine, qui a été refaite à l'européenne. Le sauvage Laos a été doté d'une route parallèle au Mékong.

Deux cent vingt-huit bureaux de postes et télégraphes desservent rindo-Ghine française et deux câbles la relient au reste du monde.

Les ressources de l'Indo-Chine, l'activité de la race conquérante peuvent se mesurer par le progrès du commerce. Le chiffre total était de L4() millions en 1888, de 156 en 1893, de 257 en 1897, de 359 en 1899, de 474 614 000 francs en 1900; de 534 950 000 francs en 1901, savoir : 202 296 000 pour l'importation, 160 751754 pour l'exportation. La France compte pour 100 millions dans le premier chiffre, pour 39 550 000 francs dans le second. N'oublions pas que rindo-Ghine est très éloignée de la France et que de toutes parts elle est avoisinée par la masse des territoires britanniques et chinois. Autre phénomène rassurant : en 1888, sur 15 896 055 francs de tissus importés, la France ne figurait que pour 1 944 1 38 francs ; l'étranger, pour 1 3 452 917 francs . En 1897, la proportion est renversée : sur un total de

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17011405 francs, la France compte pour 1062242:2; l'étranger seulement pour 7 248 083 francs. En 1000, elle importe pour 21 millions, mais Tëlranger atteint le même chiffre. Il n'en subsiste pas moins que l'importation française de 1888 à 1900 a plus que décuple. Parmi les cultures entreprises par les Européens, celle du thé a produit des résultats très remarquables : en 1897, on exportait 10 000 kilogrammes de thé indo-chinois; en 1898, 32 000; en 1899, 137 000; en 1900, 180 000.

Un autre indice de progrès économique pour un pays, c'est le degré de fréquentation de ses ports. En 1900, ceux de rindo-Chine ont reçu 1 160 navires, jaugeant 1 353 246 tonnes. Sur ces chiffres, la France comptait pour 554 navires et 693 000 tonnes, c'est-à-dire pour moitié. Elle distançait l'Allemagne, représentée par 296 navires et 295 000 tonnes; elle laissait au troisième rang l'Angleterre avec 197 et 258 534. Ses rivaux, cependant, visitent de plus en plus rindo-Ghine, à la seule exception du Japon, représenté par 9 navires et 13 315 tonnes, en recul de 22 navires et 15 293 tonnes sur l'année précédente.

En présence de ces chiffres, accusant d'année en année un nouveau progrès, il est peut-être intéressant de se reporter aux prévisions formulées il y a vingt ans, par les adversaires de l'occupation française au Tonkin. Elles sont consignées dans le rapport de M. Camille Pelletan et dans le rapportannexe d'A. Lalande déposés sur le bureau de la Chambre, le 17 décembre 1885, au nom de la commission des crédits du Tonkin (1). M. Pelletan calculait que la Cochiiichinc n'importait pas annuellement pour plus de 5 ou (> millions de produits français sur une importation totale d'environ 40 millions; le Tonkin elPAnnam, peuplés de la même race que la Cochinchine, seraient tout aussi peu intéressants pour notre commerce; nous n'aurions travaillé qu'au profit de nos concurrents, et ce serait leur négoce que couvrirait notre

(1) Chambre de* députés, imprestiont. Session extraordinaire de 1885, n* 252 : annexe à la séance du 17 décembre 1885.

pavillon. A. Lalande précisait ce calcul : étant donné que l'importation anglaise pour Tlndoustan et ses 300 millions d'habitants n'était que 2 fr. 50 par tête, en tenant compte du chiffre des populations dans l'Annam et le Tonkin, soit 12 ou 15 millions de tètes, Timporlation française en ces pays plus arriérés ne donnerait qu'une moyenne de 1 fr. 60 par tête : soit un chiffre toUl de 20 à 24 millions. Encore de ce chiffre fallait-il déduire 40 pour 100 pour la valeur des produits d'origine étrangère transformés par notre industrie ou importés par nous : restait 15 ou 18 millions. Cela valait-il la f peine d'avoir une colonie si coûteuse pour un si faible trafic? Pouvait-on du moins espérer que l'avenir nous apporterait de meilleurs résultats? Non! Tout au plus, assurait cet économiste, si en vingt années nos importations atteindraient 40 millions ! Vingt ans ne se sont pas écoulés, et voilà que les prophètes de mauvais augure en sont pour leurs calculs. Cette Indo-Chine dont le commerce entre nos mains, devait continuer à languir est arrivée à un mouvement d'affaires de 535 millions (1)!

Il convient d'ajouter que le Tonkin est aujourd'hui totalement débarrassé des « pirates » , que depuis quatre ans nous n'avons pas perdu un homme par le feu; que notre administration fonctionne régulièrement; que le budget du Tonkin, qui, de 1899 à 1902, s'est élevé de 17 617 500 francs à 27 128 000, se solde tous les ans par un faible excédent.

Ainsi l'œuvre coloniale de Jules Ferry a reçu des faits euxmêmes sa justification. 11 suffirait de laisser parler les statistiques. Mais voici que les hommes aussi élèvent la voix, et que les intéressés eux-mêmes, c'est-à-dire les Français habitant les colonies dont Jules Ferry dota la France, tiennent

(1) Parmi les prophètes infaillibles, à côté de Camille Pelletan et Lalande, citons encore, pour s'être distin^rués dans la discussion de décembre 1885, Gaillard (de Vaucluse) : «La France ne tirera aucun profit du Tonkin; Chinois, Anglais et Allemands feront tout le commerce; « — M. Delafosse : « Les débouchés commerciaux au Tonkin sont un rêve » , etc. — Parmi les partisans de l'évacuation, un futur gouverneur de l'Indo-Ghine et un futur ministre de France à Pékin.

à se faire entendre. A deux angles du « quadrilatère idéal » , à Tunis, à Haïphong, leur reconnaissance s'est fait jour en d'éclatantes manifestations.

A Tunis, le 2i avril 1899, plusieurs membres du cabinet Charles Dupuy se groupèrent autour d'une statue de Jules Ferrv, élevée sur le sol qu il avait rendu français, en présence du bev qui acceptait de tout cœur le protectorat institué en I88I ; en présence de nombreux colons et résidents français qui avaient trouvé dans la Tunisie une seconde patrie; en présence d'une foule d'indigènes qui devaient à notre présence une administration plus vigilante et plus juste, des impôts moins lourds, une existence plus assurée et plus aisée; en présence aussi de députés radicaux et même socialistes, qui n'auraient pas manqué de contrecarrer ses efforts s'ils avaient siégé sur les bancs de la Chambre de 1881, mais qui étaient contraints de se rendre à l'évidence, et dont quelques-uns se hâtaient de devenir propriétaires en Tunisie.

Dans une éloquente allocution, le ministre de la guerre, Camille Krantz, un compatriote et un ami de Jules Ferry, rappela les luttes que celui-ci avait soutenues. Il constata que a la situation actuelle était en germe dans la pensée de Jules Ferrv' : elle est la conséquence de l'impulsion première qu'il sut donner à son œuvre » .

Au Tonkin, à Haïphong (I), le 11 janvier 1903, au lendemain de l'inauguration des nouveaux chemins de fer tonkinois, on dévoilait une troisième statue de Jules Ferry. M d'Abbadie, président du comité du monument; M. Domcrgue, résident-maire de la ville, de cette cité « fille de r<'xpédition » ; enfin le gouverneur général de l'Indo-Chine,

1) Il eit à noCer que M. de Laneuan, pendant son (gouvernement générai <i' Indo-Chine, fut un des promotenrx de l'érection de cette statue. D'autre part, son livre sur la Colonisation française en Indo'Cfiinc, 1895, est une apologie indirecte, mais constante, de l'œuvre de Julo» Ferry, quoiqu'il n'y soit pas nommé. .M. de Lnnessan e^t pourtant un de treux (|ui, le 30 mars 1885, volèrent l'uri'.cnce des poursuites contre Jules Ferry, et, le 24 «léccmhre de la m'-me année, contre les crédits tonkinois. Voilà certainement un exemple éclatant de •< l'œuvre justifiée par ses résultats ».

M. Beau, prononçaient des discours qui vengeaient à la fois le Tonkin et le « Tonkinois » des calomnies de 1885. Voici quelques-unes des paroles de M. Beau :

« L'œuvre de Jules Ferry est sous nos yeux. Nous avons « appelé la France et le monde entier à la juger. . . Moins de « vingt années se sont écoulées, et le Tonkin offre à la métro- « pôle un débouché plus large encore que celui dont Jules tt Ferry n'avait pu que pressentir l'importance. Dans ce court « espace de temps, ce grand pays a été pacifié, organisé, ou- « tillé. Sur le champ de bataille qu'il fut si longtemps, hélas! c on ne voit plus, on n'entend plus qu'une immense ruche « en travail...

« Oui, Jules Ferry pourrait être fier du Tonkin. Mais il ne a se contenterait pas, j'en suis sûr, des résultats acquis par « l'activité française, quelque merveilleu.v qu'ils soient. 8a- « tisfait du progrès matériel, il nous demanderait compte du « progrès moral. Nous sommes-nous penchés sur le peuple « indigène avec une sollicitude assez attentive? Avons-nous « faits assez pour effacer dans les esprits toute trace de la a lutte ancienne? Il était, en effet, de ceux qui pensent que « l'idée coloniale ne doit pas être rabaissée à une formule « d'économie politique, et qu'elle ne peut faire la conquête « définitive de 1 opinion française qu'à la condition de contece nir une large part d'idéal. »

Dans cette même journée le résident-maire de Haïphong fit entendre la voix de la France indo-chinoise, rappela aux Chambres de la métropole les souffrances que font parfois endurer aux colons français les légèretés ou les défaillances du parlement, avec une allusion poignante à ces deux journées parlementaires si critiques pour eux : celle du 30 mars 1885, où succomba Jules Ferry; celle du 24 décembre 1885, où, sous l'influence du rapport Pelletan — si sûr en ses appréciations! — les crédits du Tonkin ne furent votés qu'à 3 ou 4 voix de majorité :

« Je ne referai pas l'historique de ces jours où Jules « Ferry eut à lutter contre le pays lui-même pour le bien

« même du pays. Je ne redirai pas ces heures troubles où « par delà les mers (en France) se fit sentir cet affolement .' encore inexpliqué, parce que sans doute inexplicable, qui " frappa ici nos troupes et qui faillit faire décider là-bas « l'abandon subit de la conquête d'hier. Je suis de ceux, plus « très nombreux maintenant, qui vécurent ces moments d'an- « goisse qu'un mot venu de France pouvait changer en déses- « poir. Mais j'imagine qu'un peu de cette foi ardente qui « animait Jules Ferry, qu'un peu de cette prescience de a l'avenir qui lui dictait ses paroles et ses actes finit par « entrer dans les esprits un instant aveuglés. »

11 est permis d'espérer que, quelque jour, dans les autres Frances d'outre-mer qu'il a réunies à la patrie, quelque part sur le sol de Madagascar comme sur celui du Congo, d'autres monuments viendront consacrer la gloire de l'homme au nom duquel « les méchants et les sots » accolèrent, comme des injures, les sobriquets de Tunisien et de Tonkinois. Pour les sociétés humaines qui, d'éléments divers, de sang européen et de sang africain ou asiatique, se formeront en ces lointaines contrées, aucun nom français ne sera plus vénéré que celui-là. Jules Ferry leur apparaîtra comme leur fondateur, comme leur héros éponyme et comme la personnification la plus haute de la France métropolitaine, appuyée sur la justice autant que sur la force.

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