‹ Jules FerryChapitre 87 sur 99 · I. l'homme. — II. l'oeuvre · texte numérisé non relu

I. l'homme. — II. l'oeuvre

Jules Ferry, au physique, était grand, dépassant de la tête la taille moyenne; à la fois robuste et souple, d'une vigoureuse constitution, il aurait pu être un de ces bûcherons des Vosges devant qui tremblent les sapins de cent pieds de haut. La tète était volumineuse; le front, très développé; l'expression du visage ordinairement pensive; le regard vif et pénétrant.

Sa formation intellectuelle était le résultat de fortes études. Jules Ferry était vraiment un lettré : il eût passé des heures à réciter des vers de poètes français, aussi bien des siècles classiques que du dix-neuvième siècle, de Victor Hugo, Leconte de Lisle ou Théophile Gautier.

Il n'avait pas seulement fait de bonnes études de droit : il était vraiment un juriconsulte. Il avait réfléchi sur les philosophies, s'attachant à celle d'Auguste Comte, alors glorieusement représentée par le génial et laborieux Littré.

L'économie politique, il ne l'a pas apprise seulement dans les livres et dans les statistiques, mais dans la réalité vivante, grâce à de consciencieuses études sur les centres industriels du Nord et de l'Est. « Il n'ignorait rien de ce qu'il faut avoir étudié et pénétré pour guider un grand peuple (I) ».

En sa jeunesse, il s'était adonné à la peinture. Il fut un des

(i) Hemu Deloncle, dans le Patti National du 19 mars 1893. Il y raconte que, bien avant 1891, il avait prédit à Jules Ferry le retour de popularité, et, dans l'avenir, les statues de Saint-Dié et du Tonkin.

premiers à comprendre la valeur d'un Puvis de Ghavannes. Sans être musicien, il avait le sens de la musique, se passionna pour celle de Berlioz et de Wagner. Rien de ce qui captive les intelligences, rien de ce qui sollicite la sensibilité esthétique ne lui était étranger. Si la politique n'avait absorbé toute son existence de lutteur, il eût pu se faire un nom dans le domaine des lettres.

Sa brochure sur les élections de 1863 n'est pas intéressante seulement comme un modèle de pamphlet politique : elle révèle en lui un psychologue très au fait de l'âme des foules, de l'âme des masses rurales, aux aspirations desquelles nous l'avons toujours vu profondément attentif.

Son éloquence s'appuyait sur de vastes lectures, une méthode de recherches vraiment scientifique, une forte documentation, une argumentation serrée, une variété ingénieuse de raisonnements. La forme en était parfois heurtée et rude, mais pleine de vie et de fougue, d'un mouvement entraînant, d'une combativité ardente, virulente à la réplique. Il visait en plein corps l'adversaire, soulevant à droite et à gauche les protestations et les interruptions, insoucieux des incidents et des tempêtes, pourvu que l'adversaire fût déconcerté, maté, mis en déroute. Un des hommes qui l'ont le plus violemment et obstinément combattu le qualifiait ainsi : « Résolu, attaquant à fond, ayant l'éloquence de son énergie (l). " Un de ses amis tient le même langage :« 11 ignorait ou dédaignait l'art de tourner les difficultés; il n'avait jamais recours .'ïnx artifices oratoires... 11 montait à la tril)une comme le soldat va au feu : pour vaincre (2). »

Voici encore une appréciation ; elle émane d'un ancien ami devenu adversaire, qui nous donne de Jules P'erry orateur celte définition : a Une intelligence moyenne et des talents ordinaires — on voit que le critique est difficile à contenter — ne lui permettaient pas de chercher dans la politique la

fl) Camillk Pelleta!*, dans la Justice du iO mars 1893. '1] G. CoMPAYBK, aujourd'hui recteur de I^yon, dan» la Revue pédagogique du j 5 juin 1890.

satisfaction d'art qui console les orateurs d'avoir dit en vain quand ils avaient bien dit(l). « Non, assurément, Jules Ferry n'eût pas été homme, au lendemain d'un gros échec parlementaire, à se consoler avec le souvenir de phrases bien dites. II n'était pas un arrangeur de mots, mais un homme d'Etat. L'écrivain que nous citons pense d'ailleurs avoir porté le coup de grâce à Jules Ferry en lui décochant ce dernier trait : « Il ne pouvait prétendre qu'au.x joies de l'action! »

Entre Jules Ferry et Gambetta, nous n'aurions pas la témérité de prétendre instituer un parallèle. 11 a été tenté, avec une imposante autorité, par Barthélemy-Saint-Hilaire, à qui nous emprunterons seulement quelques lignes :

« On a voulu, en bien des circonstances, placer Jules « Ferry comme un lieutenant de Gambetta. Mais Jules Ferry rt possédait des qualités naturelles qui lui donnaient une « incontestable supériorité sur Gambetta. D'abord Ferry « savait travailler; il savait se concentrer, se localiser tout « entier sur un point, creuser une question, ne l'abandonner a qu'au jour où il était sûr de savoir quelles conséquences « politiques il pouvait en tirer. Son éloquence ne possédait « peut-être pas l'envolée des discours du tribun qui enlevait " les masses; mais, plus pondérée, elle n'en était, au fond, " pas moins puissante comme effet produit. Jules F'erry était « fait pour parler aux Assemblées, dont le niveau intellectuel u dépasse, naturellement, une certaine moyenne. Gambetta « se faisait mieux comprendre des foules (2) w .

Barthélemy-Saint-Hilaire a très bien saisi quelques-uns des caractères de Ferry : cette puissance de travail qui lui faisait poursuivre jusque bien avant dans la nuit la tâche quotidienne ; la méthode apportée dans ce labeur, l'obstination à poursuivre et à saisir le résultat. Après les épreuves les plus rudes de sa vie, nous l'avons vu écrire à un de ses amis : « Le travail est le seul consolateur. »

(i) Etienne Lamy. Le Gouvernement de la Défense nationale^ dans la Revue des Deux Mondes, 15 juin 1896, (2) La Patrie du 20 mars 1893.

On lui a reproché souvent de ne pas chercher à se faire valoir, pas plus que son œuvre. Il aurait trop compté sur sa propre force, méprisé tout ce qui ressemble à de la réclame, et cela au point de ne pas penser aux concours qu'il pourrait acquérir dans la presse, ni aux inimitiés qu'il pourrait y désarmer. Dans cet art il a été, en effet, bien dépassé par d'autres ministres, qui ne furent pas des hommes d'Etat. Adrien Hébrard disait à M. Charles Ferry : « Ton frère ne s'occupe pas de la presse; il est incroyable qu'avec ce dédain des journaux il soit allé aussi haut. »

Le mépris des injures, la hautaine sérénité, la belliqueuse conviction qui le soutenaient à la tribune, venaient d'un cœur brave et chaud; de sa haute taille il dominait l'assemblée; sa large poitrine s'offrait aux tempêtes parlementaires, comme un rocher aux coups de la mer.

Tel Jules Ferry s était montré quand — un jour accompagné de Rochefort — il poussait des reconnaissances sous le feu des batteries prussiennes; quand il allait affronter les défiances et la surexcitation de Relleville ; quand il bravait et domptait l'émeute à l'Hôtel de Ville; quand il s'obstinait à rester, dans la cité abandonnée, vouée à la dévastation prochaine, le dernier dépositaire de l'autorité nationale, et que deux fois, le 18 mars, il risquait sa vie pour conserver intacte à la France sa capitale.

Le général Trochu lui rendait ce témoignage, qu'il l'avait toujours vu, à la fois « très énergique » et « très audacieux » . 11 ajoutait même : «d'une bravoure héroïque (l)» . Gaïubetta disait de lui : a II eût été Nev ou Murât, s'il eût embrassé la carrière militaire (2). » Un ami de Gambetta remarque : » Il n'est peut-être pas une page de l'histoire de la vie de .Iules Ferry, qui n'ait été marquée par un acte d'héroïsme (3) . »

(1) II le dit h M. t\e Marcère. Voir l'ouvraf^e de celui-ci : Le Seize- Mai et ta fiti du Septennat, p. 90,

2 .A5TOJII5 l'Bocrr, Mémoires du temps pre'senl, dans le Figaro du 29 juin 1895.

(3 .Même témoignage,

« Il était de ceux qui ne se rendent pas » , écrivait au lendemain de sa mort un journal hostile (1).

Citons encore ce témoignage d'un adversaire : « Il aimait le combat presque à en aimer le péril; et le péril fût-il de ceux où la chair estmenacée. Il était homme à payerde sa personne. Il avait donc, à un degré rare, l'un des dons les plus nécessaires en tout temps, plus nécessaire encore en 1870 (2). »

J'ai plaisir à rappeler une appréciation que donna sur Jules Ferry, trois jours après la mort de celui-ci, un de mes amis et collègues, Ernest Lavisse : « C'était un des rares hommes d'à-présent, dont on fût sûr qu'il garderait la tète froide à l'heure du branle-bas (3). »

Il avait devant la mauvaise fortune l'attitude d'un stoïcien (4). Il disait volontiers : « Je n'ai point connu le découragement : affaire non de vertu, mais de tempérament. »

A toutes ces qualités se joignait le cœur le plus sensible, fidèle à ses amis de la première heure, en quelque situation qu'il les eût retrouvés, plein de sollicitude pour les humbles, de générosité pour les malheureux, ému jusqu'aux larmes par le récit d'une infortune. Je l'ai vu, après une visite que lui avait faite la veuve de Crémieux, exécuté à Marseille en 1871 pour fait d'insurrection, sortir de l'entrevue en s'essuyant les yeux. Il a fallu qu'il disparût pour que tout à coup les langues se déliassent pour l'éloge et pour qu'on avouât être frappé « de ce qu'il y avait chez lui de patience et d'indulgence tranquilles » ; pour qu'on s'aperçût que le défunt était un homme excellent, que « sous son apparence

(d) La Lanterne du 19 mars 1893.

(2) Etienne Lamy, article cité. C'est le même article où l'on ne veut accorder à Jules Ferry qu'une » activité brutale » et une « volonté sans principes »... «un cœur de soldat, un cerveau de sceptique ». Sana principes et Sceptique doivent si{»nil-ier que Jules Ferry ne partaj;eait pas les croyances relifijieuses de son critique. D'autre part, Jules Ferry était tout le contraire d'un sceptique, puisqu'il avait d'ardentes convictions, et il obéissnit à des principes, puisqu'il leur a sacrifié son repos, le couronnement de sa carrière politique et sa vie même.

(3) Emile Berr, dans le Figaro du 21 mars 1893.

(4) Voir ci-dessus, p. 489 : « ... un profil d'âme taciturne ».

un peu rude, il était bon » , et que plus on s'approchait de lui, plus on découvrait en lui des qualités attachantes" qu'on ne lui connaissait pas (1)»

Quand, dans leur jeunesse, Jules Ferry et Gambetta se rencontraient, le contraste entre les deux natures était frappant : le Méridional, toujours parlant, gesticulant, expansif, le cœur, eût-on dit, sur la main; le Lorrain, grave, réfléchi, un peu froid, d une réserve parfois hautaine. Un jour, au café Procope, Oambetta lui dit en riant : « Ferry, vous êtes le meilleur homme du monde ; mais il faut le savoir, car, saperlipopette, cela ne se voit pas. Vous faites l'effet d'un rosier qui ne pousse que des épines. — Oui, répondit en souriant Jules Ferry, c'est une malédiction... Mes t^oses poussent en dedans! (2) >» La floraison n'en était pas moins abondante.

A quelques-uns, en effet, il paraissait distrait, fermé, et, pour ainsi dire, escarpé; peut-être n'avaient-ils à s'en prendre qu'à eux-mêmes, à l'habitude qu'avaient certains députés de le relancer à tous les coins de la Chambre ou de la rue, de le troubler dans son travail ou sa méditation, pour lui parler de choses aussi urgentes qu'un ruban d'ofhcier d'académie ou le déplacement d'un inspecteur primaire.

Une robuste santé, un développement intellectuel aussi riche que varié, une indomptable force morale, une volonté ferme et tenace, une puissance de travail extraordinaire — toutes qualités qui ne se trouvent pas souvent réunies dans un homme politique! — voilà ce que Jules Ferry a mis au service de la France et de la République.

11 y mit aussi un sens politique très sûr. Même pour celles de ses mesures qui furent le plus àprement discutées et qui le seront encore, il suffit d'un peu de réflexion pour voir, ou bien qu'il ne pouvait se dispenser de les prendre, ou bien qu'il sut modérer son action. Nous avons montré que, dans

{\) Journal ties Pébatt, 19 inar» 1893. (2) Figaro du 21 mars 1893.

son projet de loi sur l'enseignement supérieur, il ne pouvait éviter d'introduire quelque disposition dans le genre du fameux article 1 ; on voit tout aussi clairement que, l'article 7 une fois repoussé par le Sénat, la logique delà situation amenait les décrets du 29 mars; on eût pu, dans l'application de ces décrets, ne s'en prendre qu'à un petit nombre d'ordres — quelques-uns disaient à un seul, celui des jésuites — mais les négociations secrètement menées par M. de Freycinet, et fâcheusement avortées, obligeaient son successeur, quel qu'il fût, à sévir contre d'autres congrégations. Ainsi une __ première nécessité politique entraîna fatalement les autres. Il Mais, après avoir sacrifié à la nécessité, nous voyons Jules Ferry limiter l'application des « lois existantes » , en exempter résolument les congrégations de femmes, et, tout en faisant briser les portes à des couvents de moines, se montrer respectueux du droit de propriété. Jl

Ce qu'il fit alors, dans les limites où il le fit, était si bien calculé que cela fut exactement suffisant pour calmer les passions de la Chambre et du pays; vingt années s'écoulèrent avant qu'une campagne sérieuse fût de nouveau entreprise contre les congrégations, mais, cette fois, sous l'empire d'idées et de passions qui étaient restées absolument étrangères à Jules Ferry (1).

Il en fut de même pour la réforme de la magistrature. On peut critiquer une mesure aussi grave que la suspension de l'inamovibilité; mais il était impossible de grouper une majorité parlementaire, même modérée, sans lui donner sur ce point une satisfaction, car cette majorité était elle-même entraînée dans un puissant mouvement d'opinion. Nul doute que si le gouvernement s'était obstiné dans la résistance, les exigences des députés et du public s'accroissant, on en fût arrivé à quelque réforme radicale, à quelque mesure irréparable, telle que la suppression définitive de l'inamovibilité ou l'élection des magistrats au suffrage universel. En cédant juste

(1) Voir ci-dessus, p. 128.

à temps, sans rien accorder de plus que le strict nécessaire, Jules Ferrv ajourna indéfiniment toute nouvelle tentative de changement, car depuis vingt ans on n'en a plus parlé sérieusement.

Enfin, lorsqu'il s'agit d'une revision de la Constitution, Jules Ferrv, après avoir résisté aussi longtemps qu'il crut pouvoir le faire (1), finit par se rallier*à un plan de revision dont lui-même traça les lignes; il sauva le Sénat, moyennant deux concessions par lui consenties, et qui depuis vingt ans, ont suffi à faire écarter tout projet de revision.

Or c'est quelque chose, dans une démocratie aussi remuante que la nôtre et sur un sol aussi mobile, que d'avoir trouvé, pour une durée de vingt années au moins, la solution de problèmes aussi graves. Ce n'est pas là de la politique au jour le jour, comme celle qui fut si souvent pratiquée avant et après Jules Ferry. Si gouverner, c'est prévoir, ilsavaitprévoir pour la durée d'une génération.

Il montra la même sûreté de coup d'oeil pour nos grandes entreprises coloniales. Qu'il fallût les engager au moment même où Jules Ferry les engagea, il n'est personne qui puisse aujourd'hui le contester. Il est même permis d'ajouter que s'il n'avait pas pris à temps ces hardies initiatives, très probablement nous ne posséderions aujourd'hui ni la Tunisie, ni Madagascar, ni l'Annam-Tonkin, ni le Congo, déjà envahi par les bandes de l'Association belge. Quand on relit aujourd'hui les critiques qui se formulèrent alors, soit contre le principe même de ces entreprises, soit contre la manière dont elles furent conduites, on est frappé de leur injustice, souvent de leur puérilité, et tout au moins de leur exagération.

L'expédition de Tunisie, qui parut si longue à nos devanciers, on est stupéfait de voir, en calculant le temps écoulé

,1 .Vpri:* l'cxpoRt'; que nouftavuns fait, aux chapitre» xv et xvi, tics résistances de Jules Ferry, on estimera qu'il y a peut-être quelque injustice dans celte appréciation de .M. de .Marcère : « La faute la plus grave qu'il «;omfnit fut d'avoir autorisé, provoqué même^ la revision de la Constitution... f Entretiens et Souvenin polititfues^ t. II, ch. i.

516 JCLES FERRY

depuis les premiers coups de fusil avec les Khroumirs, le 17 février 1881 , jusqu'à la prise de Kairouan. le 29 septembre, qu'elle a duré tout juste sept mois et onze jours. A Madagascar, les affaires traînèrent plus longtemps; mais c'était parce que Jules Ferry trouvait suffisant de faire reconnaître nos droits et ne jugeait pas à propos de faire l'effort colossal dont nous avons acheté en 1895 la conquête d'une île plus vaste que la France. Nous nous sommes déjà expliqué sur les critiques relatives à l'affaire du Tonkin (1).

Jules Ferry avait la conception la plus haute de la politique coloniale. Il n'avait pas seulement en vue les nécessités du temps présent, mais l'avenir, et l'avenir non pas seulement de demain, mais de cinquante ou de cent ans (2). Il devinait que les champs de bataille des guerres éventuelles déborderaient le sol européen, les mers européennes, engloberaient les Océans, à commencer par l'immense Pacifique, et que peutêtre nos flottes défendraient Marseille et Toulon en croisant dans les mers de Chine.

Il avait aussi la prescience de nations nouvelles qui, sous l'égide de la France, se formerontquelque jour sur les grands fleuves de l'Afrique ou dans l'Indo-Chine.

Sa conception d'un empire colonial français comportait des devoirs stricts envers les peuplades conquises. S'il est permis de distinguer dans l'humanité, comme Favait fait Gambetta, des races supérieures et des races inférieures, c'est surtout pour mieux préciser les obligations et les devoirs de celles-là envers celles-ci. Dans son premier discours sur les affaires de Madagascar (3), Jules Ferry reprenait à son compte les paroles du comte de Mun, à savoir que la politique coloniale, « c'est le droit des races supérieures vis-à-vis des races inférieures, et aussi l'exercice d'un devoir » . La race supérieure, ajoutait Jules Ferry « ne conquiert pas pour son plaisir, dans le but d'exploiter le faible, mais bien de le civiliser

(1) Voir ci-dessus, p. 379 et suiv.

(2) Voir ci-dessus, p. 332.

(3) Voir ci-dessus, p. 317.

et de l'élever jusqu'à elle... La supériorité intellectuelle, la supériorité militaire si écrasante que nous possédons créent au plus fort le devoir d'une longanimité extraordinaire . »

Dans ces belles paroles on retrouve l'homme qui, en dépit des résistances opposées par l'administration algérienne, ordonna la création d'écoles nouvelles dans les villages escarpés, presque aériens, de la Grande-Kabylie, et qui constatait avec joie les rapides progrès de nos écoles de Tunisie.

C'est avec raison que l'éminent artiste à qui l'on doit les statues de Jules Ferry à Saint-Dié, à Tunis, à Haïphong, a placé à ses pieds un petit indigène, s'essayant, avec l'aide de son camarade européen, à déchiffrer des livres français. C'est avec raison que, le 11 janvier 1903, le gouverneur général de rindo-Chine rappelait que Jules Ferry ne rabaissait pas l'idée coloniale à une simple formule d'économie politique, mais qu'il y faisait entrer « une part d'idéal » .

En 1793, quand Robespierre régnait sur la France, il y avait une appellation qui devenait très facilement un brevet d'échafaud : c'était celle « d'homme d'État» . Pour ses adversaires radicau.v et intransigeants, le grand crime de Jules Ferry fut d'être un homme qui avait l'instinct du gouvernement cl Tamour de l'ordre; un homme qui subordonnait à rintérêt supérieur de la France telle ou telle conception philosophique, tel ou tel fanatisme de secte. Même quand il guerrovalt si vigoureusement contre les congrégations militantes, ses adversaires d'extrême gauche se défiaient de lui ; ils avaient le sentiment qu'il n'était pas un des leurs, qu'ilnc servirait pas leurs haines, et que, aussitôt le domaine de l'État reconquis, il aspirerait à devenir un pacificateur. Il n'avait jamais voulu que deux choses : la République prospère et grande, l'État laïque indépendant. 11 n'avait d'ennemis que ceux qui combattaient ces deux conceptions, et seulement tant qu'ils les combattaient.

Est-il donc nécessaire de rappeler contre quels adversaires il eut il soutenir la lutte la plus constante et la moins interrompue? Ce sont les néo-jacobins, sectaires, terroristes, qui

éprouvent, en 1866, la première vigueur de son talent de polémiste; ce sont les « impatients », qu'il trouve en armes contre lui au lendemain des élections de 1869; ce sont les « anarchistes " et « communards » auxquels il dispute, en risquant sa vie, l'Hôtel de Ville dans les journées du 31 octobre, du 22 janvier, du 18 mars; ce sont les sophistes qui prétendent faire de la République un « provisoire perpétuel » ; ce sont les agités qui, à chaque printemps, apportent quelque proposition de réforme constitutionnelle; ce sont les brouillons dont l'activité malfaisante remet tout en question, l'État, l'administration, l'armée, la magistrature; ce sont les théoriciens de l'effacement national, les apôtres candides ou fourbes du désarmement, contrecarrant à outrance ses plans les mieux conçus d'expansion coloniale; ce sont les déclamateurs et les pamphlétaires qui organisèrent avec une science si perverse sa prétendue impopularité et ameutèrent les passions dont s'exalta le cerveau d'un fou.

Les trois quarts de son activité politique ont été employés à combattre ces ennemis de la stabilité républicaine, de la paix sociale et religieuse, de la grandeur française. N'est-il pas surprenant que Jules Ferry ait pu être si complètement et si obstinément méconnu, non pas seulement des conservateurs vraiment dignes de ce nom, mais de toute une fraction du parti républicain modéré? Si les uns ne l'avaient pas combattu avec une fureur aveugle, si les autres ne lui avaient pas fait défection au jour le plus critique de sa vie publique, Jules Ferry, avec la force de caractère, d'expérience et d'autorité qu'il représentait, n'aurait pas fait si prématurément défaut à la France et à la République.

Quant aux adversaires de cette paix sociale et de cette paix religieuse qu'en 1882 il proclamait également nécessaires à la France, il les retrouverait aujourd'hui — eux ou leurs continuateurs — plus nombreux sans doute, multipliés dans l'atmosphère surchauffée de la Chambre, mais toujours avec les mêmes utopies funestes, avec la même aversion pour tout ordre établi, avec la même intolérance factieuse et brutale,

avec la même défiance de tout progrès dans la puissance militaire du pays et dans son expansion. Eux, de leur côté, retrouvant en lui l'homme qui eut, au plus haut degré, le respect de l'armée et la passion de la grandeur nationale, qui faisait du patriotisme une véritable religion, continueraient à se montrer ses plus irréconciliables ennemis. En 1889, quand il luttait si bravement contre le césarisme, on osait le traiter de réactionnaire! Comment serait-il traité aujourd'hui?

A l'égard de certains qui prétendraient le revendiquer comme un des leurs, parce qu'il fut le véritable fondateur de Fécole laïque, il conviendrait de rappeler qu'à côté de l'école laïque, des collèges, lycées, facultés de l'État, Jules Ferrv entendit maintenir la liberté de l'enseignement; qu'il affirma le besoin pour l'Université et pour nos écoles d'une libre concurrence ; que même il l'organisa en contraignant les maîtres de l'enseignement libre à se munir de diplômes, en faisant voter la loi de 1880 sur la liberté de l'enseignement supérieur(l). Il avait voulu établir l'indépendance de l'instituteur vis-à-vis du curé, mais non pas faire de lui, comme le veulent certains de nos politiciens, et suivant l'expression de M. Thiers en 1848, un « anti-curé » . Nous avons vu combien il était opposé à ce qu'on fit de l'instituteur, ou à ce que celui-ci devint spontanément, un agent électoral (2).

On ne pourrait dénaturer le vrai caractère de son œuvre scolaire qu'en effaçant de ses discours tant de déclarations, d'affirmations, de promesses, d'engagements en faveur de la liberté d'enseignement, de la liberté de conscience, — ou en prouvant que ce furent de simples artifices oratoires : bien osé celui qui risquerait une pareille inculpation envers l'homme que fut Jules P>rry!

« La vérité... est dans un système qui concilie et qui fasse vivre côte à côte, dans une émulation nécessaire et féconde, l'État enseignant et la liberté d'enseignement. Telle

(i) Voir ci-dcMUf, p. 83, 117, 131, 133, 173-174. (t) Voir ci-detio», p. 152, 153-156, 162-165, 190.

est la vraie doctrine républicaine ; telle fut la conception large et saine des Ferry, des Spuller, des Goblet... qui ne furent pas moins fermes sur les droits de la liberté que sur ceux de l'État (1). »

L'antagonisme entre les deux écoles politiques n'a jamais été mieux exprimé que dans ces paroles éloquentes d'un jeune et déjà illustre membre du parlement, aux débuts de qui Jules Ferry avait pu encore assister et applaudir :

«Est-ce que, par hasard, la lutte de la République contre la réaction, est-ce que la défense de la société civile contre le cléricalisme sont choses nouvelles dans l'histoire de la troisième République? Est-ce que Gambetta, est-ce que Jules Ferry, pour ne citer que ceux-là, ne furent pas aussi ardents que personne dans cette lutte? Est-ce que, pour cela, ils pactisèrent jamais avec les théoriciens de l'abdication nationale?... Ils eurent la gloire de les trouver contre eux et de succomber sous leurs coups. Ils eurent pour implacables ennemis les hommes qui livrèrent l'E^jfypte à l'Angleterre et qui faillirent livrer Bizerte à la Triplice!... Ces grands républicains avaient l'âme profondément laïque et en même temps profondément nationale, c'est-à-dire l'àme même de la Révolution, avec son ardent souci de la grandeur française, avec sa fierté et sa flamme patriotiques. Ils tenaient également à ces deux principes : l'indépendance de la société civile à l'égard de l'Eglise, et l'indépendance de la politique française à l'égard de toutes les influences et de toutes les organisations étrangères... (2). »

Nulle carrière n'a été plus tourmentée que celle de Jules Ferry. Il disait de lui-même que « toute sa vie publique n'avait été qu'un long combat » : maire de Paris, il est voué à l'impopularité par les mesures mêmes qui avaient assuré la glorieuse résistance de la cité; président du conseil pour la première fois, il est, en novembre 1881, renversé du pouvoir, en dépit de sa lutte victorieuse en faveur de l'enseignement national, en dépit de son succès complet dans les affaires de Tunisie, mais simplement parce que la Chambre avait

(1) Charles DupUY, la Liberté de Venseiynement dans la Revue politique et parlementaire du 10 mai 1903.

(2) Paul Descha:sel, discours du 19 janvier 1903.

hâte de voir Gambetla prendre le pouvoir, comme si elle ne devait pas 1 en renverser deux mois après; de nouveau président du conseil, il est, le 30 mars 1885, renversé pour avoir engagé la France dans une lutte qu'on jugeait interminable et qu'il venait de terminer; candidat à la présidence de la République, il en est, en décembre 1887, écarté, simplement parce que nombre de parlementaires redoutaient les uns les violences de l'émeute, les autres le triomphe du seul citoyen qui aurait eu la main assez ferme pour la dompter. Il fut écarté précisément parce qu'il avait les qualités d'homme d'État qui convenaient le mieux à une situation troublée. Lorsque, cinq ans après, un retour de popularité lui apporta la seconde magistrature de la République, il était trop tard.

Si dans les affaires humaines il y a réellement une part pour cette force aveugle qu'on peut appeler la chance, la fatalité, la fortune, on peut affirmer que cette force fut presque fonstamment contre lui. Personne n'acheta plus cher les succès et n'en profita si peu de temps.

Ce fut sur un cercueil pavoisé aux trois couleurs que les éloquences officielles lui rendirent un hommage complet, intégral, sans réticence, parfois teinté de regrets et presque de repentir, et qu'elles s'efforcèrent de faire revivre l'homme à la vaste intelligence, au grand cœur, au dévouement sans bornes: l'homme qui avait défendu la République contre l'Empire, contre l'Allemagne, contre la Commune, contre les réactions coalisées, contre le césarisme ; l'homme qui l'avait enracinée, par ses lois scolaires, dans le cœur des générations nouvelles; l'homme qui l'avait faite maîtresse de tant de royaumes africains et asiatiques.

Il n'a été accordé à Jules Ferry que vingt-deux ans de vie sous la République, que cinq ou six ans d'action comme chef ou comme membre d'un ministère républicain. C'est en si peu de jours que tient cette ceuvre immense et cette existence qui semble si pleine.

Encore a-t-on la certitude qu'il ne lui a pas été permis de donner sa vraie mesure et d'accomplir toute sa destinée.

En d'autres pays, ou en d'autres temps, il eût égalé, surpassé les plus grands parmi les hommes d'Etat.

Quant à ceux qui le harcelèrent de leurs injures et de leurs calomnies, et qui furent ses vainqueurs d'un jour, combien sont déjà descendus, quelques-uns par de mauvais chemins, dans les limbes de l'oubli! Combien dont l'histoire, la grande fossoyeuse, l'ensevelisseuse infatigable des médiocrités même malfaisantes, dédaignera de retenir les noms!

Jules Ferry s'est toujours élevé au-dessus des mesquineries ou des contingences de la politique quotidienne ; il a toujours eu présents à la pensée les intérêts supérieurs de la France, avec ceux de l'humanité; toujours, dans sa pensée, il y eut de l'idéal, du permanent, de l'éternel; nous l'avons entendu hâter de ses vœux l'apparition de « ce juge inconnu... de cet historien... sévère ou bienveillant... » qu'il attendait « avec confiance » . Insoucieux de la popularité ou de l'impopularité d'un jour, il eut la constante préoccupation des siècles à venir et des jugements de l'histoire; il s'est senti vivre et agir sous l'œil de la postérité et c'est à elle qu'il en appelait du «jugement sommaire des partis (l) ».

L'histoire et la postérité, dont il invoqua de tous ses vœux l'impartiale sentence, lui rendront certainement la justice que les passions contemporaines lui refusèrent. Dans le tri sévère qu'elles feront des hommes, quand elles coteront chacune sa valeur réelle, qui, pour beaucoup, se trouvera réduite à l)ien peu, elles placeront Jules Ferry très haut dans le panthéon national, entre Thiers et Gambette, parmi les créateurs de la République; elles placeront le fondateur de notre enseignement populaire, le fondateur de notre empire colonial au même rang que les plus nobles serviteurs de la France; elles le placeront parmi ceux qui, sous quel régime que ce soit, la voulurent puissante et glorieuse, et qui surent, quand il le fallait, s'immoler à sa grandeur.

(1} Voir ci-dessus, p. 384.

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