LES ANGLAIS EN BIRMANIE
Birmanie des armes de {juerre. Le 11 juillet 1884, Jules Ferry fit, devant lord Lyons, cette remarque que les Français et les Birmans* étaient sur le point de devenir voisins. Lord Lyons répliquait que les Birmans ne seraient jamais, dans l'est, voisins des Français, au même litre qu'ils le sont, dans l'ouest, de l'Empire des Indes. Plus d'une fois, sous des formes diverses, il exprima les mêmes réserves à Jules Ferry. Il n'en restait pas moins inquiet : par le seul fait que le royaume birman allait devenir voisin des Français, il prenait une importance particulière, quasi internationale. Jules Ferry appelait déjà l'attention de lord Lyons sur l'utilité d'un traité destiné à régler les frontières entre la Birmanie et l'Annam, et cela soulevait la question des États shans. Le 15 janvier 1885, il signait avec l'ambassadeur birman une convention additionnelle au traité du 24 janvier 1873.
La chute du cabinet Ferry, le 30 mars, fut donc un vrai soulagement pour la Grande-Bretagne. Toutefois lord Dufferin, alors vice-roi des Indes, estima nécessaire de veiller au retour possible du même danger, c'est-à-dire « d'une influence dominante et exclusive de la France sur la Haute-Birmanie » : d'autant plus que les Anglais faisaient courir le bruit d'une concession de banque, de concessions de mines, faites à la France par le roi Thibaw, et même de cessions de territoire.
Le mot d'ordre donné dans les Indes et dans tout l'empire britannique fut donc celui-ci : « L'action de l'agent français à la cour de Mandalay devenait trop dangereux pour nous ; elle nous a réduits à cette extrémité de faire la guerre au roi Tbibaw. » Vers le même temps, l'ingénieur Halet, dans ses conférences de Manchester et de Glascow, disait : « Il faut prendre le roi de Siam par la main et le conduire dans la grande famille indo-anglaise. » Le fameux Golqhoun n'était pas moins ardent à vouloir nous écarter des Ktats shans, du Yun-Nan, auquel confine la Birmanie, et de tout les pays où le Tonkin pouvait s'ouvrir des débouchés.
Lord Dufferin n'attendit pas l'approbation formelle de son gouvernement. On avait laissé dormir les vieux griefs contre le roi Thibaw; il les réveilla. Il se mita en harceler la cour de Mandalay. L'expédition était déjà préparée. Un moment elle parut devoir être ajournée : lo prétexte se dérobait; par M. de Freycinet, lord Lyons avait obtenu l'assurance formelle qu'il n'y avait rien de sérieux dans les prétendues concessions ou cessions du souverain birman à la France. Dufferin insista. Il fit remarquer que les élections de France allaient avoir lieu : qui sait quel gouvernement en sor-
tirait? Et si elles rouvraient l'accès du pouvoir à Jules Ferry? Donc, le 16 octobre, le vice-roi lança son ultimatum avec des conditions inacceptables pour Thibaw. Le roi les rejeta. Le II novembre, l'armée anglaise se mettait en mouvement, et à la fin du mois le dernier des AUompra se rendait à discrétion. Le 1" janvier 1886, était proclamée l'annexion de la Haute-Birmanie à l'Empire des Indes. — Voir La chute des Allompra ou ta fin du royaume d'Ava; résumé diplomatique de L'annexion de la Haute- Birmanie, par un anonyme (nombre de documents originaux), Paris, Challamel, 1886.
LETTRES d'eSPAGNE (I)
Saint-Sébastien [15 août 1864].
Impossible de rien vous écrire d'ici aujourd'hui. Ni auberge, ni café, ni papier; l'encre est inconnue. Je voulais coucher ici, c'est impossible; le chemin de fer ne va à Madrid qiie pour cette seule fois, comme on dit à l'Ambigu, et la nouvelle ligne ne fonctionnera qu'à partir du 20. Après le banquet, qui se passe en effigie et qui n'en finit pas, le train de Madrid nous enlève.
Sachez seulement, pour aujourd'hui, que S. M. Catholique a été haranguée par M. Isaac Pereire, que le clergé a béni la fête au son d'une musique qui jouait les Lanciers. J'ai vu là des massiers dignes d'escorter Brid'oison, des corregidors en uniforme de colonel, en un mot la fête du 15 août dans un village.
On remarque avec surprise, au milieu des banderolles de toutes couleurs qui flottent à la brise marine et scintillent joyeusement sur le bleu plafond du ciel, l'exclusion systématique du drapeau français. — La salle du banquet est un immense fer à cheval dont la table royale fait le fond; derrière Sa Majesté on joue, pendant tout le [temps du repas, l'air des Lampions sur un tambour de
(1) Voir ci-dessus, p. 4. — Ces deux lettres, adressées à M. Kœmpfen, alors directeur de V Illustration, sont insérées dans les numéros de ce recueil en date des 20 et 27 août 1^64. 11 a été assez difficile de les retrouver à cause des initiales X. Y. Z. sous lesquelles se cache le nom de Jules Ferry.
LETTRES D'ESl'AG.NK :*M
basque. Voici le repas fini : les dames de Saint-Sébastien se précipitent sur les reliefs de nos friandises, d'après un usage espagnol que vous ne savez pas. — Le canon gronde, les cloches sonnent ; l'heure presse, je me sauve. Je vous écrirai ce soir de Vittoria.
On remarque, parmi les invités français, MM. Théophile Gautier, Jules Simon, Oscar de Vallée, de Lesseps, Desmarets, Bixio, Hetzel, Victor Lefranc, le duc de Grammont-Gaderousse, la duchesse de Persigny, M. Léopold Javal, et beaucoup d'autres personnes que je n'ai pas le temps de vous nommer. Votre serviteur,
Le chemin de fer de Paris à Madrid,
Madrid, 18 août 1864.
Au Directeur,
Monsieur, cela s'appelait rêver autrefois; aujourd'hui cela se nomme voyager. Le magicien qui nous conduit se plaît aux choses impossibles; il en a l'audace, la puissance et, ce qui est bien heureux pour les curieux de notre sorte, la coquetterie. Le voyage est remplacé par le tourbillon : on s'endort à Orléans, on se réveille devant l'Escurial. Quand j'étais petit, j'accrochais au nuage qui passait mes songes enfantins, et je m'en allais sur les ailes du vent vers les terres inconnues. Mais quelles légendes, bon Dieu ! resteront à nos enfants?
L'hippogriffe est en retrait d'emploi, la sorcière a brisé de dépit sa folle et classique monture. Nous avons mieux que cela. On n'entend plus passer dans les nuits obscures la ronde infernale des chasseurs noirs : pour aller plus vite, la ballade a pris place dans les bagages du train rapide. Depuis longtemps déjà il n'y avait plus de Meuves ; aujourd'hui ni Alpes ni Pyrénées n'y tiennent; le serpent de feu gravit les cimes les plus hautes, il rampe à 800 mètres dans les F*yrénées, à I iOO mètres dans le (Wiadarrama; il se joue des courbes et des pentes. De Saint-Sébastien à Madrid, ce sont des merveilles, des audaces, des vertiges : ce chemin-ci fait des folies. J'ai compté, dans nn espace de 50 kilomètres, dix-huit ponts et vingt-sept tunnels, qui se mêlent et s'entrelacent; on pas6c incessamment du souterrain au précipice et du précipice au souterrain. Entrevue de la sorte par échappées,
interrompue par les ténèbres, accompagnée du bruit formidable qui remplit les voûtes sonores, l'impression de l'abîme est à son comble. Nous franchissions, les premiers, des défilés faits de main d'homme; un clair de lune incomparable éclairait la scène : M. Pereire n'avait rien oublié. Ce n'est point l'astre blafard de nos nuits grises du Nord; mais la vraie Phœbé, sœur du jour, auprès de laquelle le soleil de Londres n'est qu'une lanterne humide et pâle; la vraie lune des balcons et des sérénades, qui n'efface pas les contours, mais les accuse, et qui laisse à chaque chose sa couleur. Nous passions, comme l'ouragan, au travers de cette vision. Sous nos pieds défilaient, comme un mirage, les vallées ombreuses du pays basque; les villages perchés au bord de l'eau, avec leurs toits plats et leurs vieilles églises; les torrents bondissants, blancs d'écume au pied des grands rochers bleuâtres. Cette montagne est un jardin. Le châtaignier descend ses pentes en cascade ; jusque sur les sommets les pommiers plient sous les fruits. Cependant, la route s'élève. Elle ne jouait d'abord qu'avec la rivière, qu'elle franchit comme à plaisir. Après les ponts sur l'eau et les viaducs sur les hautes vallées, les cimes désolées apparaissent, les escarpements deviennent immenses, c'est le désert : nous sommes au col.
C'est là vraiment que l'Espagne commence. Contraste étrange ! Entre tous les pays du soleil, celui-ci est unique en son genre. Ou plutôt, il y a deux Espagnes, celle de Séville et de Grenade, qui est l'Espagne africaine, et l'Espagne du Nord, qui est la vraie; la première, qui n'a jamais su que chanter et jouir; l'autre qui seule a combattu, pensé, vécu, mené le monde. Celle-ci réunit tous les extrêmes; sous la latitude de Naples, elle est juchée plus haut que le Mont-d'Or. Du midi, elle ne connaît que les ardeurs implacables. Le soleil la brûle, il ne la caresse pas. Elle grille en été; elle a froid en hiver. De toute façon les cieux lui sont rudes. Delà, tout l'inattendu du paysage. La rapidité du trajet en chemin de fer n'atténue pas, comme bien vous pensez, la brutalité des transitions: cette vue à vol d'oiseau les accentue et les condense, La ligne du Nord-Espagne a deux chaînes à franchir, une à chaque bout : les Pyrénées au nord, le Guadarrama au sud. Celle-ci sépare la Vieille-Castille des plaines où Madrid est assise. Mais la plus méridionale des deux n'est pas celle qu'on pourrait croire. Comme tous les versants des hautes chaînes tournés vers le soleil, les Pyrénées espagnoles sont riches de verdure, pleines de promesses, que la plaine ne tiendra pas. Au contraire, pour figu-