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LETTRES D'ESPAGNE

rer la sierra castillane, évoquez les tableaux les plus âpres, les plus mélancoliques des régions alpestres les moins clémentes : cette montée de Splugen, par exemple, et son funèbre paysage. C'est la même dévastation qui pèse à l'âme, le même désert à perte de vue, le même aspect granitique et solitaire, et jusqu'aux moraines grises, roulées, usées et mises en tas par les cataclysmes séculaires.

La plaine tient de la montagne, et de plateau en plateau, insensiblement, la continue. Les villages sont rares, les maisons semées à longues distances, les ruisseaux plus rares que les maisons. On peut compter les cbênes rabougris, ou les pins de mince venue qui coupent, de loin en loin, l'borizon plat et monotone. Le sol est jaune et dessécbé; le passant peut croire que la culture en est bannie. Mais cette terre, pour être belle, n'a besoin ni de l'homme, ni des arbres, ni des eaux. Un ciel bleu profond se déploie sur ce désert, le soleil lui sert de manteau. Une lumière chaude et transparente enveloppe, colore, transfigure toutes choses. Les contours sont plus fins, les arêtes plus vives ; le roi Soleil est ici chez lui. C'est lui qui donne aux montagnes lointaines ces profils de marbre rose, aux premiers plans leurs tons dorés, à la plaine sablonneuse la majesté d'un paysage oriental. Rien ne trouble le silence des plateaux endormis sous les feux du jour. De temps en temps, une venta avec un peu d'ombrage, un puits, quelques vaches paissant l'herbe rare. Assis sur un une de grande taille, un Castillan en velours noir se voit de loin sur le sentier sans ombre. Dans un pli de terrain, des tentes blanches sont dressées; on dirait d'un douar arabe. Au militui, les bœufs aux longues cornes, attelés deux à deux, foulent lentement les gerbes amassées; un l)ouvier, Taiguillon à la main, est debout sur la planche que l'attelage entraine. Sur cette terre primitive, on bat encore le grain comme dans la Bible; mais le travail n'est ici qu'un accident du paysage; la Vieille-Castille est surtout guerrière. Pour une ferme, on y compte dix châteaux-forts. Les tours sarrasines, aux créneaux pointus, sont la vraie parure de la terre du Cid. Voici Burgos, Médina del Cainpo, Avila, lieux héroï<|ues, cent fois pris et repris, qu'aucun alliage moderne ne déshonore. Ici la folie du chevalier de la Manche apparaît comme la chose la plus naturelle du monde. Avila, on le chemin de fer fait une pause, a neuf portes et je ne sais combien de tours. Pas un créneau ne manque à sa glorieuse enceinte, qui serpente sur le flanc d'un ravin profond, parmi des masses de verdure. Sa cathédrale est un cliâteau-fort;

un grand couvent couvre l'approche du chemin de ronde. Des campagnards, dont le costume n'a pas changé depuis cinq siècles, entrent et sortent sous la haute porte maure. Le monde moderne n'a rien à faire de celte bastille dans un désert, et comme il n'y a plus de chevaliers, Avila se laisse mourir.

Mais je m'attarde, monsieur, et l'on va me laisser en route. Trois invités de la compagnie viennent d'avoir ce triste sort. C'était devant Médina de! Campo. Cette mésaventure, qui nous vaudra un beau dessin, puisque B... est au nombre des victimes, fait le sujet des conversations de cet essaim de Français bourdonnant que le train emporte.

Qui a tort? Le voyageur ou le chemin de fer? Grave question, monsieur, presque un casus heilL M. B... était-il averti ? Avaiton annoncé le départ? Et chacun de dire son mot sur cette Espagne inhospitalière, sur cette Espagne impossible, sur cette Espagne qui a le tort de ne pas se déranger tout entière pour voir passer deux cents Français. J'entends une voix forte qui s'écrie : u Heureusement il y a des journalistes dans le train; la presse fera son devoir! » Je reconnais une voix connue, familière aux habitués du Palais-Bourbon, où elle ne dit point d'ordinaire à la presse tant de douceurs. Oh ! monsieur, les Français en voyage, on en pourrait faire un livre. Quelle philosophie! Quel sens commun ! Quelle bienveillance pour l'étranger ! On traite les hôtels en villes prises d'assaut, et l'on s'étonne de voir ensuite ses extravagances portées sur la carte! Une chose surtout inspire à nos compatriotes une indignation profonde et bien sentie. L'Espagne est une terre primitive et fière où la police ne se montre pas. On ne vous range pas en troupeau dans les gares; on vous laisse, à vos risques et périls, passer sur la voie; on vous traite en hommes, point en enfants. Quelle misère, monsieur, quelle sauvagerie si près de nous ! Quelle insolence ! Un pays aussi dépourvu de sergents de ville n'est-il pas nécessairement le dernier pays du monde?

LETTRES INÉDITES DE GRKCE ET D'lTAr,IE(l)

Athènes, 25 juin 1872.

A M. Charles Ferry, préfet à Toulouse.

... J'ai mis juste quinze jours à faire la traversée d'une Athènes à 1 autre par la voie la plus courte. Il faut dire que j'ai passé quatre jours à Rome et autant à Naples, moitié touriste et moitié ministre. J*ai fait beaucoup de politique à Rome et beaucoup de farniente sous le soleil de Naples. Il faut que tu voies cette triomphante, luxuriante et païenne nature, ce débordement de vie qui s'encadre entre deux cataclysmes, celui du monde ancien, enterré sous le sol, et celui du Vésuve toujours jeune et toujours renaissant. Il faut que tu te donnes, avant de vieillir, le speclacle de cette prodigfieuse, silencieuse, pénétrante évocation qui s'appelle Pompéi et qui demeure une des plus grandes, des plus profondes impressions de ma vie; il faut que tu respires, ne fut-ce, comme moi, qu'en passant, le parfum de cet art incomparable dont le musée de Naples a le monopole, l'art du bronze grec, une collection de chefs-d'œuvre arrachés à la lave d'Herculanum, cette petite ville dont un seul coin, mal exploité, à suffi à peupler d'œuvres de premier ordre un des plus grands musées du monde ! Quand tu seras las des vivants, nous irons vivre parmi les morts.

Des vivants, je le dis bien vite, je n'ai d'ailleurs <(u'à me louer. Depuis que j'ai secoué la poussière de ma bienveillante patrie, je n'ai trouvé que des roses dans mon chemin. M. Visconti Venosta m'a comblé de caresses; j'ai trouvé dans M. Fournier, notre ministre à Rome, un esprit aussi libre que distingué et qui fait des efforts infinis pour remettre notre politique italienne sur le bon chemin. F'errari, que tu as si bien reçu à Màcon en avril 1871, m'a piloté parmi les parlementaires qui délibèrent, rari nantes, dans une salle en papier couleur chocolat. La gauche et la droite ont rivalisé de bonne grâce et d'empressement. Hélas! gauche et droite ne sont point ici gauche et droite de chez nous : dans la politique générale, on ne les reconnaîtrait pas l'une de l'autre, et,

( I) Voir ci-<leMut, p. 71-79, Î55, 400JM)3.

des deux côtés j'ai noté, avec une satisfaction profonde, des sympathies pour la France qui ne ressemblent ^uère aux tableaux de nos ultramontains.

Je crois comme M. Fournier (parce que la chose est si claire qu'elle crève les yeux, parce que le langage est trop concordant et trop net chez des hommes de partis et d'origines si divers pour être une hypocrisie), je crois qu'il n'existe entre l'Italie et l'Allemagne qu'une connexité passagère d'intérêts et que, pour conquérir la conliance et l'amitié de l'Italie, il suffirait à la France de dire, sans ambages, qu'elle a pour toujours passé l'éponge sur la question du pouvoir teuiporel. Il faudrait le dire une bonne fois parce que M. Thiers, gêné par la droite, ne l'a pas dit assez coniplètement, et qu'avec les Italiens la pire duperie est de jouer double jeu, vu qu'à ce jeu-là ils sont et seront toujours plus forts que nous...

A M. Jules Herbeltc.

Athènes, 4 juillet 1872.

... Si les monarchistes du département des Affaires étrangères ont la tête basse, les républicains peuvent se montrer en Europe la tête haute. L'accueil que j'ai reçu à Home, que je reçois ici du monde officiel et extra-officiel, est exceptionnellement empressé et sympathique. Les Hellènes me comblent; mais aussi je fais ce que je peux pour leur plaire. Notez ceci : en Grèce comme en Italie, un double sentiment domine le parti national (et dans ces deux pays tout est national) : la haine de l'Empire qui a tout gâté, et l'aversion pour l'ultramontanisme, représenté par la majorité de l'Assemblée. Voilà de quoi rompre la glace. C'est pourquoi l'on est enchanté d'un ministre républicain. Il suffit de ne pas être l'Empire, et de donner à penser qu'on ne fera pas comme l'Empire, pour reconquérir des sympathies toujours vivantes, et qui ne s'en prennent pas à la République des mécomptes et des trahisons (l'affaire de Crète par exemple) qui ont marqué, pour la Grèce, la politique du dernier règne...

A M. Jules Herbette.

Athènes, 9 janvier 1873.

Mon cher monsieur Herbette,

... Je vous jure que je ne cherchais point à réveiller l'attention de MM. de la droite, en disant de la République des choses aussi naturelles, aussi correctes. Vous n'ima^^jinez pas l'aspect de Charenton déchaîné que revêt à distance le spectacle des énergumènes versaillais. Ce n'est pas moi qui les juge, c'est l'Europe conservatrice, en la personne des diplomates russes, allemands, autrichiens, {jens peu suspects de radicalisme, mais pénétrés du danger que le parti légitimiste et clérical fait courir au repos du monde, qui redoutent Gambetta, mais qui considèrent le parti des ducs comme des intrigants et des cerveaux brûlés. Et ces bonnes gens qui se croient du crédit en Europe! O Franclieu, ô Lorgeril ! si vous entendiez ce que l'on dit de vous !

Quel nouveau pétard prépare-t-on à l'occasion de l'incident Bourgoing-Fournier (1)? Quelle solennelle et impuissante niaiserie M. Dupanloup va-t-il nous servir (2)? On va obliger M. Thiers

(1; M. Thier», pour faire une concession au parti catholique de France, nomma ambassadeur au Vatican le comte Bernard d'Harcourt, puis le baron de Bourgoinp, tous deux très dévoués au Saint-Siè{;e, et maintint à Civita- Vecrhia, à la disposition «lu pape, la fréjjate l'Oreno(fue. Il v avait déjà de quoi inquiéter les Italiens, qui crai{»naienl que le pape ne s'enfuît de Rome. Considérant que VOrénoque était, après tout, dans les eaux italiennes, M. Thiers prescrivit que les officiers feraient, au 1" janvier, visite à la fois au roi et au pape, l'ie IX protesta.

Le I>aron df> nour{;oing donna «a démission. On devine dans quel embarras se trouva M. Fournier, notre ambassadeur auprès du Quirinal, et qui avait conseillé la mesure concernant VOrénoffuc. En outre, M. Thiers se trouva menacé d'une interpellation à lacpielle il risquait de succoniher. Tout s'arran{;ea par Thabileté de M. Des Michels, qui s'entendit avec M. Fournier, et obtint de l*ic IX qu'il reçût à sa cour un nouvel ambassadeur français.

(2) Mgr Dopaoloup, un des promoteurs de la fusion, encouragea la pétition des évèques qui réclamait l'intervention du {gouvernement français pour le rétablissement du pouvoir temporel, démarche fjui, logiquement, eût abouti, an lendemain de la guerre allemande, à une guerre contre l'Italie, très certainement appuyén de l'Allemagne.

Le mot employé par Julrs Frrr\- ne paraîtra donc pas excessif; on pourrait y joindre une épithcte enccjrc plus sévère, car les démarches du prélat créaient an grave danger pour la patrie. La pétition fut discutée le 22 juillet 1871;

à renier encore une fois, des lèvres, i'uniié italienne, qu'au fond du cœur on traite en alliée, et qu'il faut, à tout prix, amener à notre alliance ! J'ai le ferme espoir qu'il tiendra bon, sur ce terrain-là comme sur celui du message. Il ne s'agit pas de M. Fournier (qui gagne un bon point par jour); il ne s'agit pas même de M. de Rémnsat, pas même de M. Thiers, mais de la patrie et de son avenir, de sa sécurité présente, de son plus prochain lendemain. La monarchie, c'est décidément, pour l'Europe libérale (et'il y faut, hélas! mettre l'Allemagne de M. de Bismarck), la guerre à courte échéance.

Et Gramont?

Après celui-là, il faut tirer l'échelle.

Je suis sans doute un novice dans la carrière, mais je suis profondément révolté de cette coupable et systématique indiscrétion. On a le droit de la qualifier de haute trahison (1). Qui fera désormais de la politique avec la diplomatie française, pour s'exposer à la même aventure qui vient d'atteindre M. de Beust? C'est simplement une infamie, une infamie pour l'infamie — carie malfaiteur convient que l'Autriche n'a point encouragé la guerre, qu'elle en a été péniblement surprise. De sorte que pour récompenser l'Autriche d'un bon vouloir rendu impuissant par votre démence, vous lui faites avec la Prusse une difficulté rétrospective afin de la jeter, plus humble encore, aux pieds de l'Allemagne et de la mieux séparer de la France! Oh! mon cher ami, que n'ai-je une plume libre! et quand pourrons-nous fustiger tous ces coquins bouffis d'orgueil et d'impudence?

Thiers malmena très fort M. Keller; mais l'Assemblée vota le renvoi de la pétition au ministre des affaires étrangères. Encore le 23 janvier 1873, Dupanloup écrivait au pape pour le prier d'intervenir auprès du comte de Ghambord afin que celui-ci acceptât le drapeau tricolore avec des fleurs de lis.

(1) Le duc de Gramont venait d'affirmer, dans une lettre rendue publique, que l'Autriche-Hongrie avait, en 1870, promis son concours effectif à la France : ce qui amena une polémique et des productions de documents, fort désagréables pour le comte de Beust, qui avait effectivement agi en ami de la France.

Depuis 1871, Beust n'était plus ministre, il était ambassadeur à Londres. Le duc de Gramont perpétua jus(|u'en 1878 ses polémiques sur le partage des responsabilités dans la déclaration de guerre de 1870. Il est mort le 18 janvier 1880.

À M. Charles Ferry, député.

Rome, 4 mai 1885.

C'est aujourd'hui que vous reprenez vos exercices; une de mes joies les plus pures est de n'y pas assister. Gela seul vaudrait le voyag^e de Rome, où d'ailleurs tout se retrouve, depuis la roche Tarpéienne jusqu'au parlementarisme émietté et hâbleur, jusqu'à l'opposition interpellant à jet continu, harcelant, chicanant, mentant avec la parfaite conscience de sa mauvaise foi. Ce qu'on n'y voit pas cependant, au grand avantage de cette jeune nation, c'e^ un groupe sérieux, ou même représenté en quelque façon, qui conteste soit la forme du gouvernement, soit l'unité nationale. A plus forte raison n'y est-on pas exposé à ces coalitions coupables et cyniques qui tueront quelque jour la République et la France. La tête de Turc des oppositions, ou plutôt de l'unique opposition, celle des chefs des gauches coalisées, appelées Pentarcliie (tous dynastiques bien entendu), c'est, tout comme chez nous, la politique coloniale !

Le pauvre M. Mancini est allé à Massaouah quelques jours trop tôt, sans engagements avec personne, comme il vient de le déclarer, et, partant, sans promesses — mais il y est allé poussé par l'opinion, poussé par la Chambre et par l'armée. Et comme il apparaît aujourd'hui que, non seulement le but est inintelligible, mais la position dangereuse en cas de conflit de la baleine et de l'éléphant, on est tout prêt à faire endosser au ministre tous les péchés d'Israël. Il ne semble pas qu'on y réussisse, car si M. Mancini ne tient pas la majorité, elle est dans une main puissante et patriarcale, et M. Depretis, avec ses 75 ans et la goutte qui le torture, est le vrai roi de la jeune Italie, le dernier survivant de la grande génération, parti de l'extrême gauche avec le gros du parti qu'il conduit depuis les élections dernières dans les voies du plus pur conservatisme, passe avec raison pour le grand maître de la tactique parlementaire. Régnant par le silence plus que par la parole, n'hésitant pas à jeter de temps en temps la tête d'un de ses collègues aux appétits parlementaires, tout son secret, me disait-il hier, comme je l'interrogeais sur l'art qu'il possède à un si haut degré de rendre les majorités stables, le secret, c'est la patience et le temps. C'est surtout, je crois, d'avoir soixante-quinze ans, quarante ans de service» parlementaires, et pas de concurrent

possible, ni même imaginable. J'aime encore mieux, je l'avoue, ma roche Tarpéienne.

L'autre roi, le jeune, le roi nominal, qui m'a reçu avec un grand empressement et force courtoisie — reconnaissant, dit-il, de ,ce que j'ai fait pour apaiser et régler les questions qui divisaient la France et l'Italie, et parlant de mon retour aux affaires comme d'un événement prochain — est un homme modeste, d'intelligence ordinaire, mais d'un bon sens solide, qui ne s'en fait accroire sur rien, ni sur les progrès de l'Italie, qu'il ne nie pas, mais qu'il ne souffre pas qu'on exalte; ni sur le milieu où il mène habilement sa barque royale, milieu remuant et politiquant, mais pauvre en hommes, ni sur ses propres mérites, car, ayant rappelé le souvenir de sa belle conduite durant le choléra de Naples, il m'a répliqué, avec une vivacité qui m'a charmé, qu'il avait fait son devoir, sans aucun mérite puisqu'il n'a pas peur, et avec moins de vertu que le plus humble des infirmiers. C'est un roi constitutionnel parfait. Le métier est très beau, et si facile, comme dit l'autre! Il n'y faut qu'un homme sensé, prudent, père de famille et dépourvu d'initiative. Les jeunes gens y excellent, parce qu'ils n'ont pas d'autorité personnelle. Le roi Humbert paraît s'être entièrement Depretisé; il parle de celui qu'on appelle ici le Magicien, parce qu'il a changé la vieille Gauche en parti conservateur, comme du seul support de l'édifice gouvernemental, et l'on voit qu'il considère mélancoliquement le moment où il faudra (jue le roi, travaillant de son état, lui cherche un successeur.

Que de Rome, prenant la plume, la vagabonde te parle de M. Depretis au lieu du Golisée, c'est assez pour te faire entendre qu'un profond changement s'est opéré dans la Rome que nous avons explorée, fouillée, adorée, il y a plus de vingt ans. Sur toutes ces civilisations superposées, dont l'enchevêtrement pittoresque fait le charme infini et pénétrant, en voici une de plus qui s'installe, s'organise, bâtit des palais, beaucoup plus laids que ceux du Bernin, des maisons beaucoup plus banales et non moins vides que celles du quartier Marbeuf, des rues beaucoup plus larges que le Corso, mais beaucoup moins vivantes. Heureusement pour les romantiques, il faudra beaucoup de générations pour faire de Rome une capitale comme toutes les autres. Il y a un tramway dans notre rue du Babuino, et les Romains ne mettent plus bas culotte en pleine rue. On balaye et on arrose. Le Forum, incessamment fouillé, presque doublé d'étendue, a perdu un peu de son aspect abandonné, de son vieil air de Campo vaccino, pour

prendre celui d'un étonnant musée, nettoyéj étiqueté, échantillonné et soigneusement clos du Gapitole à l'arc de Titus. Restent plus grands, plus formidablement beaux, plus parés de verdure que jamais, le Colisée, où les fouilles nouvelles ont mis à nu tout un monde souterrain de substructions immenses et indéchiffrées; le Palatin, qui est à lui seul tout un monde; les thermes de Garacalla.

Restent aussi, malgré les îlots de maisons neuves que l'audace des spéculateurs s'efforce d'y semer, les grandes solitudes pleines de souvenirs qui s'étendent du mont Aventin à Sainte-Marie-Majeure, en passant par cette incomparable place de Saint-Jean-de- Latran, éternellement belle de ses beaux chênes verts, de ses mendiants qui ne changent pas, de ses horizons immuables surl'Agro RomanO; la voie Appienne et les monts Albains, et que traverse toujours le même et pittoresque cortège de voitures villageoises, au trot des petits chevaux qui portent une rose sur l'oreille, ou au pas majestueux des petits bœufs aux longues cornes. Ce qui n*est pas parti non plus, c'est le prêtre. On ne voit plus de cardinaux dans les rues de la ville éternelle : ils sont prisonniers comme le Saint-Père. Leur livrée, noire désormais, ne se montre plus qu'en dehors de la Porta Pia. Mais des prêtres de toutes couleurs, des moines de tous costumes, des théories de séminaristes bleus, violets, écarlates, se découpent sur la verdure éclatante du Pincio. Tout cela subsiste et grouille et se sent chez soi, sans que personne V trouve à redire, sous la tyrannie intolérable des geôliers du Saint-Père.

Cette u coiiibinazione » extraordinaire, cette coexistence de deux pouvoirs rivaux et ennemis, face à face, n'est possible qu'en Italie et avec des gens aussi philosophes, aussi diplomates, aussi sceptiques dans le fond des moelles, que les générations formées à l'école de la Rome papale.

?îous sommes loin d'avoir tout vu; nous prenons notre temps et rien ne manquerait à notre joie si nous pouvions t'avoir quelques jours ù nos côtés. Mais tu as raison; ta place est à f*aris, à la commission du budget surtout, où je vois avec douleur qu'on continue à faire des sottises sur le budget des cultes. On peut perdre à ce jeu d'imbéciles et de fanatiques quinze départements! Uh, qu'il fait lion d'être loin d'eux !

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