LETTRES INÉDITES SUR DIVERS SUJETS
A M. Adolphe Cochery.
1'' «eptembre 1885 (1).
... La situation est admirable dans la Gironde au milieu d'une lutte des plus vives. Ce sont gens de bon sens et de courage. L'accueil qu'ils m'ont fait à la salle de l'Alhambra et la chaleur affectueuse dont ils ne m'ont pas ménagé les marques, par-dessus tout l'écho profond qui répond, dans cette race forte et saine, aux conseils du bon sens, voilà de quoi, je vous assure, me payer de bien des déboires et des amertumes...
A M. Billot.
Paris, 6 janvier 1893 (2).
Mon BIEN CHER AMI,
J'ai pris la plume bien des fois pour vous écrire, mais la tempête qui sifflait au dehors m'enlevait toute liberté d'esprit. Nous avons vécu, nous vivons encore sous une sorte de terreur, sous la dictature de la calomnie. En des temps bien différents et par d'autres moyens, le monde politique a eu la sensation profonde, poignante, mystérieuse que donne un pouvoir occulte, fondé sur l'espionnage et la délation. La Chambre en fut affolée; le gouvernement a perdu la tête. L'acte brutal par lequel il a livré, non pas à la justice, mais à l'opprobre, les plus éclatants de ses membres, est assurément un des coups de démence les plus extraordinaires que l'histoire ait eu à enregistrer. La légèreté de l'accusation, la frivolité des preuves font un tel contraste avec la gravité de la mesure, que la colère, qui gronde sourdement dans cette même Chambre apeurée et énervée, qui blâme les poursuites avec la môme facilité qu'elle les [autorise], ira s'accentuant de jour en jour, au fur et à mesure que la clarté se fera sur toutes choses...
(1) Au lendemain du discours prononcé à Bordeaux, le 30 août 1885, par Jules Ferry.
(2) Voir ci-dessus, p. 480.
AUTRES LETTRES INEDITES 549
A M, Billot.
Foucharupt, 2 octobre 1888.
... Votre beau livre fait son chemin à la façon des beaux livres qui passent par Télite avant de parvenir à la foule. La conspiration du silence ne l'a pas étouffé. L'article de Delpy, celui d'Hanotaux ont compensé le silence systématique de... Les journaux de province s*en sont beaucoup occupés. C'est un effet de révélation, même pour les convertis de notre bord. O peuple de France ! comme le mensonjje est bien orj^anisé autour de toi, et que la vérité est lente à venir (l) !
Lettres à M. Alfred Rambaud.
A rapproche des élections de 1889, comme Jules Ferry pressenlait qu'une des plate-formes électorales pour la coalition adverse serait la question coloniale, il engagea le Comité directeur de Y Association nationale républicaine à publier des brochures de propagande pour justifier devant le pays la politique d'expansion. Il s'adressa en ces termes à l'auteur du présent ouvrage, professeur à l'Université de Paris.
4 juillet (1889).
Mon cher ami,
Le cri de tous les comités républicains des départements est celui-ci : une brochure sur le Tonkin, c'est-à-dire pour le Tonkin. Est-ce que cela ne vous tente pas? Les choses élémentaires ne sont bien dites que par les savants, et il faut être un maître pour parler au peuple...
Ainsi l'idée première était été de porter tout l'effort sur le Tonkin; je fis observer qu'il valait mieux ne pas parler uniquement de cette colonie, bien qu'elle fût alors en vedette dans l'opinion, mais traiter aussi des autres possessions dont l'acquisition avait coûté moins d'efforts et abouti à un «uccès plus immédiat, et qu'enfin il fallait faire apparaître en »on ensemble l'œuvre coloniale de Jules Ferry. Celui-ci m'écrivit :
Dimanche (date incertaine; 1889).
Mon cher ami.
Le Comité directeur de V Association nationale a fort goûté l'idée d'une brochure de propagande qui mettrait en lumière les acqui-
(1) Voir ci-dettat, p. 3Î4, note.
sitions coloniales de la République. Nous serions très heureux que vous en dotiez l'Association, et il importerait, si vous voulez bien vous en charger, que ce fût le plus tôt possible. Vous choisirez l'éditeur et nous réglerons sa facture (1). Il faudra naturellement clicher texte et cartes, car nous comptons les tirages par centaines de mille.
Après que l'auteur lui eut soumis le plan de la brochure intitulée Les Nouvelles Colonies de la République française (2), Jules Ferry fit une critique dont il fut aussitôt tenu compte.
Paris, 13 avril 1889.
Mon cher ami,
... Pourquoi sacrifier le Congo? Il serait bon de rappeler que nous l'avons rapporté, sans frais, de la Conférence de Berlin. Vous avez peut-être oublié vous-même — tant ces choses sont mal connues! — que les Belges nous disputaient la vallée du Niari-Kiliou et que ce fut une conquête de notre diplomatie. La carte spéciale ne devrait-elle pas, comme les autres, rendre sensible aux yeux l'étendue proportionnelle de la colonie et de la France?...
Enfin quand l'auteur eut terminé son travail, Jules Ferry écrivait ces mots qui marquent si nettement un des traits essentiels de sa politique coloniale :
(Date incertaine.)
Legi^ vidi, et je trouve cela très bien. Je vous remercie d'avoir insisté sur le côté de ma politique qui ménageait la Chine. C'est encore )a seule politique, malgré les mésaventures de nos Bons Pères, affamés de martyre. Suum cuique.
(1) Elle fut très facilement réf;lée : l'éditeur, très attaché à la politique de Jules Ferry, entendait ne réaliser aucun bénéfice.
(2) Publié par Armand Colin et C''^ ; 70 pages, avec 5 cartes, 6 graphiques de comparaison, 9 groupes de soldats coloniaux et d'indigènes; 16 portraits d'hommes politiques, de chefs militaires ou d'explorateurs. L'éditeur avait si bien pris ses mesures que l'exemplaire revenait à neuf centimes.
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