‹ Jules FerryChapitre 98 sur 99 · LETTRE INÉDITE SE RAPPORTANT A LA CRISE BOULANGISTE · texte numérisé non relu

LETTRE INÉDITE SE RAPPORTANT A LA CRISE BOULANGISTE

Jules Ferry à M. J. Magalhaes, Lima.

Parîs, 23 février 1889.

Monsieur,

Vous m'avez fait l'honneur de me dédier, en des termes trop flatteurs, votre ouvrage sur la Démocratie (l). J'ai voulu le lire avant de vous adresser mes remerciements. Je vous félicite d'avoir si bien compris, au milieu de l'évolution démocratique qui entraine toute l'Europe occidentale, et qui développe paisiblement et régulièrement sa marche progressive dans votre noble pays, qu'il y a autre chose à faire aujourd'hui pour les hommes politiques, comme pour les philosophes, que célébrer le mérite de la Démocratie, l'encenser comme une idole, la servir en courtisan, et que ce qu'on lui doit avant tout, c'est la vérité. Vous avez pris pour guide, dans votre intéressante étude, un puissant esprit, un analyste profond, un g^rand érudit, non exempt parfois de quelque parti pris, mais dont les leçons sévères sont bonnes à faire entendre aux générations nouvelles. Il serait temps pour les vrais amis de la Démocratie, pour ceux qui n'ont pas cessé de croire et d'espérer en elle, de se dégager des idolâtries surannées et des fausses théories de la métaphysique révolutionnaire. La philosophie n'a pas détruit rinfaillibilité du droit divin pour y substituer l'infaillibilité du droit populaire. Tous les républicains n'ont pas encore compris, selon la formule si juste de M. Henry Summer Maine, que la Démocratie n'est, en elle-même, qu'une forme de gouvernement, astreinte aux mêmes devoirs, à tenir et remplir les mêmes fonctions que tous les autres gouvernements. Aux yeux d'un trop grand nombre de nos radicaux, tout ce qui donne au régi nie démocratique figure de gouvernement est à rejeter comme suspect de monarchie, et la République leur apparaît comme le minimum d'action gouvernementale. Erreur funeste, qui se heurte à la puis-

(1) Cet ouvrage était en inanuscriL On a dû le renvoyer & Lima.

sance des traditions, à la force des choses, et la force des choses finit toujours par prendre sa revanche : nous ne le voyons que trop à l'heure présente. Entre un pays qui veut qu'on le gouverne et un parti qui semble n'avoir d'autre goût, ni d'autre règle, que de désarmer le Pouvoir, le malentendu est profond. Il peut devenir désastreux. Malheur à nous si nous ne le voyons pas !

Vous êtes heureux, Monsieur, de pouvoir en toute liberté d'esprit philosopher sur toutes ces choses. Les problèmes que vous posez, nous devons, nous, les résoudre, en quelque sorte, sous le feu de l'ennemi. Nous sommes avertis, de la manière la plus soudaine et la plus cruelle, du peu de progrès qu'a fait dans l'espace d'un siècle l'éducation politique des masses. Ceux qui y travaillent, comme vous. Monsieur, avec courage et franchise, méritent toute notre reconnaissance. C'est dans ce sentiment que je vous prie d'agréer l'assurance de ma haute considération.

Jules Ferry, Député.

Page 1