LA MUSIQUE A CARPENTRAS
une société élégante, polie, raffinée, artiste, où cette capitale avait eu pour couronne un grand nombre de seigneuries et de baronnies dont les maîtres s'adonnaient avec passion aux choses de l'esprit et devenaient membres del'Académie françaiseou del'Académie des inscriptions et belles-lettres. Dans ce milieu provincial d'une vie intellectuelle aussi intense, l'art s'était développé sous toutes ses formes, mais principalement l'art musical. N'est-ce pas à Carpentrasquefut représenté au xvii^ siècle le premier opéra mis à la scène de ce côté-ci des Alpes? N'est-ce pas à Garpentras que naquirent ou vécurent des compositeurs, qu'une connaissance plus complète de notre passé musical remet en grand honneur, Elzéar Genêt, Lalande, Boudou et Papet?
Bonaventure Laurens, le frère aîné de Jules, avait pu, lui aussi, se former une éducation musicale complète à Garpentras, constituer très facilement des quatuors, des quintettes, de véritables orchestres même, pour exécuter des concerts, et quels concerts! Seuls les grands maîtres, depuis Bach, oui, Bach lui-même, et Beethoven, y étaient joués. Les éléments locaux permettaient de représenter jusqu'à des opéras. Enfin la maîtrise de la cathédrale restait un foyer d'études; elle conservait assez de renommée pour qu'on l'appelât fréquemment au dehors.
Ge milieu avait, il est vrai, commencé à se désagréger, dès que Bonaventure n'avait plus été là pour le cimenter; cependant il n'en constituait pas moins encore un des éléments principaux de la formation de notre jeune artiste, surtout avec l'appoint de sa propre famille. De bonne heure, il y fut apprécié, de trop bonne heure même, et les petits succès de chant ou d'exécution de violon et d'orgue (car on le mit aussi au clavier) qu'il remporta l'auraient quelque peu grisé et l'auraient détourné d'études sérieuses si son caractère l'y avait porté. De petites mésaventures l'avaient rappelé aussi à la réalité, elles avaient contribué à le rendre encore un peu plus effarouché, car il était déjà doué d'une sensibilité très vive.
Ge n'était pas seulement pour la musique qu'il manifestait dès ses jeunes années un goût aussi prononcé. Son frère Bonaventure, qui,
LES DÉBUTS DU DESSINATEUR. il
dans ses moments de loisir, avait constamment un crayon au bout des doigts quand il ne jouait pas d'un instrument, aurait pu lui servir d'exemple continuel, s'il n'avait pas quitté Carpentras pour Montpellier; comme lui, il dessinait déjà partout, mais sans maître ni modèle. C'étaient des scènes réelles, c'étaient des imaginations d'enfant qu'il s'essayait à reproduire, des processions, ce qu'il appelait le pont de la mer, des figures surtout.
De tels goûts avaient frappé son entourage et quand son frère aîné venait rendre visite à ses parents, il n'était pas le dernier à s'en réjouir, il lui donnait des conseils, redressait sa main inexpérimentée, lui apprenait à voir, l'envoyait travailler sur nature. L'enfant n'avait pas encore dix ans et demi que Bonaventure lui faisait cadeau, pour étrennes, d'un album, en tête duquel il inscrivait : « JNIon cher petit Jules, reçois ce petit album comme témoignage de ma satisfaction de tes premiers essais de dessin d'après nature et comme encouragement à les continuer. Travaille souvent à remplir ces feuilles avec soin et espère que par ce moyen tu deviendras un jour assez habile pour faire regarder avec intérêt ces premières études de ton enfance. »
Il est permis cependant de supposer que si Jules Laurens était resté trop longtemps à Carpentras, il aurait manqué de cette instruction première, de cette formation sévère, sans laquelle un artiste ne peut prétendre à la perfection. Sa ville natale possédait bien un collège, il y fut bien lui-même placé, après avoir suivi les classes des Frères; mais les études y étaient relativement faibles, et puis les ressources de la famille Laurens étaient si restreintes qu'elles ne lui auraient pas permis d'y entretenir un de ses enfants, même le mieux doué. Au collège, personne encore n'aurait pu donner des leçons de dessin suffisantes.
Ce n'est pas que Carpentras ne possédât aussi des spécimens d'œuvres magistralement peintes, sinon dans son Musée alors rudimentaire , au moins dans ses églises et chez les principales familles. Les Mignard, les Parrocel et les Vernet de la ville voisine d'A\agnon y avaient placé de nombreux tableaux; sous la Révolution, Joseph-Siffrein Duplessis, le