DONATIONS AU MUSEE DE CARPENTRAS
Conseil municipal de Carpentras ait modifié le nom de la rue des Logis, où l'un et l'autre étaient nés, et l'ait transformé en celui de rue des Frères-Laurens. Cela réjouissait fort le Père de la nature : « Il faut dire, déclarait-il à Jules, le 9 janvier 1889, que si nous aimons notre patrie, elle nous aime beaucoup, puisqu'elle nous décerne de notre vivant des honneurs que d'ordinaire on ne rend qu'après décès. Je suis donc bien grandement honoré et profondément touché de voir mon nom signalé au souvenir de la postérité en étant associé au tien... Nous n'avons alors qu'à continuer ce que nous avons fait. »
Pour son compte, Jules Laurens n'y faillit pas : il se dépouilla littéralement, jusqu'à son dernier jour, de tout ce qu'il pouvait avoir en fait de livres, des dessins, gravures et lithographies, exécutés et conservés par lui, des toiles offertes par ses amis, pour en faire profiter la Bibliothèque et le Musée de Carpentras. 11 aurait pu ajouter de nombreux tableaux peints par lui-même, s'il n'avait craint d'occuper une trop grande place sur les parois d'une galerie forcément restreinte. Voici cependant un entrefilet de journal local, du mois de juillet 1894, qui en signala une certaine quantité à propos d'une nouvelle largesse : « Notre compatriote M. Jules Laurens
vient d'offrir au Musée de la ville un nouveau tableau A côté d'une
Étude d'arbre à propos de la première Églogue de Virgile, sujet de concours pour l'entrée en loges du grand-prix de Rome (1845), à côté d'une vue des Ruines du Temple antique de Vernègues, effet de lune (Salon de 1878), d'une Vue du Mont-Venioux, prise de la route de Bédoin (Salon de 1884), d'un vase de C^r2/5a«tAème5, d'esquisses d'après Ruysdaëlet Th. Rousseau (sans compter des études peintes et de nombreux dessins et aquarelles, lithographies et eaux-fortes sous cadre, en portefeuilles ou en volumes), il manquait une production due aux voyages et travaux en Orient, qui sont le côté tout particulier et le plus méritant de notre artiste peintre. Or, la toile en question représente un des pa\àllons du palais de Schah- Abbas dans les jardins abandonnés d'Aschrefî (Perse septentrionale), dans des dim^ensions modestes. »
S'il donnait tant et s'il se privait ainsi lui-même de son propre bien,
134 DISTRIBUTION DES PORTEFEUILLES D'ORIElSfT
c'est qu'il professait un principe qu'il a exprimé dans les termes suivants : « Tout ce que vous pouvez faire au bénéfice des autres, veuillez le faire au plus tôt de votre vivant. Ce qui peut être fait plus particulièrement à votre bénéfice, n'en disposez qu'après votre mort ou dans votre pensée. »
Cependant, il n'avait pas cru devoir borner ses générosités à sa ville natale. En 1875, il avait, par égard pour M. Ed. Marciîle, qui s'occupait de la réorganisation du Musée d'Orléans, offert à cette galerie son tableau de Sodomc. En 1889, il avait donné à la ville de Paris, pour le musée de l'École Estienno, la collection des gravures et lithographies, qui avaient constitué sa participation à cette section de l'Exposition universelle.
En 1892, sur l'invitation qui lui en fut adressée par l'architecte Poussin, le médailleur Roty, le bibliothécaire Mûntz et autres personnes, il avait fait un choix, pour la Bibliothèque de l'Ecole des Beaux-Arts de Paris, dans ses dessins et aquarelles d'Orient qui représentaient des motifs d'architecture ou d'ornementation. Il n'avait voulu mettre aucune condition à sa donation et il avait tout simplement exprimé le désir de voir un ou deux échantillons exposés pour servir d'enseigne à l'ensemble. Et encore, dans sa modestie, s'excusait-il de la hardiesse grande de déposer ses œuvres dans un tel sanctuaire; il se croyait obligé, dans sa lettre d'envoi, de rappeler les conditions très défavorables où il les avait exécutées et la détérioration subie par certaines planches trop feuilletées, il signalait des erreurs d'effets, des inadvertances de perspective : « ma pauvre architecture de croquiste, disait-il, ne saurait donc être que tout au plus méritoire au lieu d'émérite et méritante, mais bah! les architectes s'y reconnaîtront eux, tant bien que mal, et c'est l'essentiel. »
Il compléta ce premier envoi par un deuxièm.e, aussi important; puis, comme «il est souvent plus difficile, plus délicat et toujours plus prétentieux d'offrir que de recevoir », il pensa devoir donner une autre destination à ce qui restait de ses portefeuilles de Turquie et de Perse. Il en fit deux parts à peu près égales pour les Musées d'Avignon et de Carpentras, et laissa à Madame Laurens la liberté de les remettre quand elle le jugerait à propos. ; ']