LIBÉRALITÉ A CLERMONT-FERRA.ND ET AVIGNON
On sait qu'il avait recueilli en Auvergne une autre collection de dessins et aquarelles. Elle ne pouvait, certes, prétendre à un intérêt documentaire aussi précieux, mais elle constituait quand même un ensemble des plus importants. Il n'avait pas consenti à sa dispersion et c'est tout au plus s'il avait déposé au Musée deCarpentras quelques feuilles, spécimens de ses travaux dans cette région de la France; pour leur variété, il les qualifiait en effet lui-même « de petite illustration pittoresque et ethnographique d'une certaine région auvergnate ». Le tout ne pouvait être mieux apprécié que dans le pays même. C'était le sentiment de M. Jules Laurens. Aussi, en 1896, timidement comme toujours, proposa-t-il au Conseil municipal de Glermont-Ferrand le don à son Musée de sept œuvres représentant des sujets d'Auvergne. L'accueil qu'elles reçurent l'engagea à récidiver par l'envoi, en 1898, d'une centaine d'aquarelles et dessins, avec deux toiles peintes, qui font depuis l'admiration de ceux qui ont la faveur de les contempler.
Dirai-io encore les dons de dessins, tableaux ou lithographies qu'il fit aux Musées d'Avignon, do Marseille et d'Arles (Museon Arlaten), les générosités envers toutes les Sociétés qui s'adressaient à lui? Une nomenclature complète n'ajouterait rien à ce que l'on sait maintenant de lui.
J'insisterai pourtant sur ses dons au Musée d'Avignon, qui sont d'autant plus méritoires qu'il eut à surmonter une certaine rancune contre les administrateurs de cet établissement. La chose est trop honorable pour qu'on en fasse mystère. Dans le même temps que Nimes s'était adressée à Pradier et à Hippolyte Flandrln pour la décoration de sa place publique et de son église de Saint-Paul, Avignon avait confié à Eugène Devéria le soin de peindre à fresque des chapelles en Notre-Dame-des- Doms. Mais cette œuvre, « aussi considérable que brillante », à peine terminée, avait commencé à dépérir, par suite de l'imperfection des enduits. En présence de ce désastre, la collection de plusieurs grandes aquarelles, reproduisant les compostions les plus importantes et exécutées dans l'atelier du maître et sous sa direction par Eugène Baudouin, était devenue fort précieuse. Baudouin l'avait abandonnée à
136 SENTIMENTS A l'APPROCHE DE LA MORT
Jules Laurens, sans aucune condition; mais Laurens avait cru devoir lui proposer de la vendre à un prix extrêmement modeste. Il s'était empressé de la présenter à l'administration du Musée d'Avignon, dont il était bien connu et à laquelle il avait déjà fait quelques dons; il avait éprouvé la mortification de se trouver éconduit et il avait décidé alors de réserver ses largesses au Musée de Carpontras. Le sentiment de justice qui l'animait et les relations amicales qu'il entretenait avec le conservateur du Musée d'Avignon le décidèrent, sur la fin de sa vie, à oublier sa déconvenue do jadis, à ne pas oublier le chef-lieu de son département dans la répartition de ses libéralités et à donner pour commencer le portefeuille do ses dessins d'Italie. Il est bon cependant que l'on sache que c'est sans y avoir aucunement été encouragé qu'il se montra si généreux. Aussi ai-je cru devoir rappeler le fait ci-dessus; Laurens avait eu la pudeur de n'en pas parler même à ses intimes, mais il avait pris la précaution de le noter dans ses cahiers, et c'est ainsi qu'on l'a su.
A ce propos, remarquons encore qu'il n'était pas hostile à l'annonce dans les journaux de certaines de ses libéralités. Ce n'était certes pas par vaine gloriole ou par fatuité ; il espérait que son exemple déterminerait d'autres donations semblables et il aurait fort bien consenti à ce que l'on publiât tout simplement des notices où on lui aurait conservé l'anonymat.
Il avait donc ainsi pris ses dispositions dernières bien avant que la mort ne vînt le frapper. C'est avec une parfaite résignation, du reste, qu'il voyait approcher le terme de sa vie : il y avait trop songé pour le redouter. Dans les premiers temps cependant, il avait éprouvé comme une espèce de terreur et de révolte; il consignait dans ses carnets des notes comme celle-ci (23 janvier 1889) : « Et lorsque nous avons appris, [lorsque] nous possédons tout ce qui complète, affirme notre être intellectuel, [tout ce qui] lui a donné chaque jour, chaque heure, sa conscience et sa valeur,
PAVILLON DANS LES JARDINS ABANDONNÉS D'ASCHREFF (Perse). Tableau du Musée de Carpentras.
alors... eh bien! alors... il faut mourir : le fil de notre existence se trouve tout dévidé. »
Plus près de son dernier jour (1897), il se détachait philosophiquement de la vie : « Avec ou sans souffrances de maladie et d'agonie, mais simplement rien que par la vieillesse et les fatigues morales et physiques de la vie arrivées à leur heure, je sens déjà, avec une douce résignation ou même satisfaction, la bienvenue de la mort qui vous en décharge du fardeau. »
Ou bien encore : « Maintenant, je bois à pleins bords à la coupe des tristesses des derniers jours. La nature et les hommes ne me sont plus qu'un spectacle, à l'action duquel je ne prends plus part. Tout ne m'est sensible qu'à l'état de rêve plus ou moins intense. Je sors du banquet de la vie, où je ne fus d'ailleurs jamais guère assis, sans même déranger d'un mot d'adieu ceux qui ne m'y retiendraient pas même d'un mot de regret. Il y a bien encore dans mon ciel de la lumière et de grandes visions, mais teintées progressivement dans le haut et le bas de... vapeurs crépusculaires d'un soir auxquelles ne succéderont plus celles d'aucune aube. »
C'était une douce résignation, dis-j e, et non plus la révolte. Il avait éprouvé tant de jouissances intimes dans sa vie artistique qu'il sentait encore et toujours le besoin d'exprimer sa reconnaissance envers la bonne nature qui les lui avait dispensées. Il jugeait avoir eu sa part, et sa très large part, de joie en ce monde, non pas au point de vue de la généralité des hommes qui font consister le bonheur dans la richesse et les honneurs, mais à son point de vue beaucoup plus élevé et plus moral. Même encore dans ses derniers mois, il écrivait : « Je n'ai jamais été jeune par les expansions et souvent les folies de [la jeunesse]. Je n'ai pas encore, à soixante-quinze ans, été vieux, et je me trouve sans infirmités physiques de plus en plus actif de pensée et épris de nature et d'art. Les mots qui, sur mes lèvres, traduisent le plus fréquemment mon état d'âme ou d'esprit sont : Que c'est beau ! Que c'est bon ! Que c'est intéressant ! »
Une telle vieillesse, couronnant une existence aussi digne et aussi active,