PORTRAITS PAR BRACQUEMOND ET HENNER
le buste penché vers le chevalet qui soutient une toile. Bien que d'assez petites dimensions, ce crayon est d'une véritable sincérité documentaire.
Vers 1853, Bracquemond, « le paradoxe incarné », gavroche des ateliers d'artistes et des cabinets do littérateurs, mais le régénérateur de la gravure, commençait, dans l'atelierde Jules Laurens, une série de portraits à l'eauforte, qui tournaient quelquefois à la charge. Pour enlever à ces œuvres toute prétention, on se résolut à les présenter sous la rubrique de « Galerie des jolis garçons »! C'était encore, si possible, en accentuer le caractère amusant et drôle. La série ne comprit que peu de sujets : Emile Zola, Alfred de Curzon, Jules Didier, Bracquemond lui-même et Jules Laurens (1); si elle fut ensuite abandonnée, c'était, disaient les personnages représentés, parce que les modèles de si jolis garçons n'étaient pas si faciles à racoler. Jules Laurens, dont le portrait nous intéresse ici tout spécialement, est montré jusqu'à mi-corps, revêtu, par dessus son habillement de travail, d'un grand manteau kurde, la main droite faisant un geste qui accompagnait sans doute un récit de voyage. Dans l'angle supérieur de gauche, des caractères persans indiquent le nom du voyageur. Bracquemond n'a presque pas poussé à la charge ; il a cherché à exprimer le caractère de malice froide que la physionomie de son héros savait prendre en certaines circonstances.
Une autre œuvre d'art, vraiment belle et impressionnante, est le portrait que fit Henner, un peu après, pour exprimer sa reconnaissance des bons offices de Jules Laurens à son endroit. C'est pendant qu'il l'exécutait qu'il posait à son modèle la question sur la mort qui a été rapportée ci-dessus. Si le tableau est petit, la tête ayant été réduite environ aux trois quarts, c'est vraiment par contre une des plus belles choses qu'ait exécutées le pinceau d' Henner. La coloration en est claire, réjouissante;
(1) Cette indication a été donnée par Jules Laurens lui-même. M. Beraldi, dans son Catalogue de l'œuvre de Bracquemond, ne signale ni le portrait de Zola, ni celui de Bracquemond; en revanche, il mentionne celui de Char'cs Méryon, qui aurait été fait dans le même genre que ceux de de Curzon, J. Didier et .J. Laurens.
le dessin en est extrêmement précis. Avec une science de très grand maître, Henner a rendu la physionomie sérieuse, l'œil scrutateur, le front pensif, la bouche spirituelle, le menton volontaire de celui qui devait rester un de ses meilleurs amis et un de ses plus francs admirateurs.
Il serait peut-être difficile d'énumérer tous les autres portraits pour lesquels Jules Laurens a posé, et d'ailleurs il n'est pas utile d'en dresser une nomenclature complète. Cependant quatre derniers sont encore à signaler d'une façon spéciale : un crayon de Paul Flandrin, daté du 24 juin 1866, « bien remarquable », avouait notre artiste dans une lettre à l'aquafortiste Bouvenne; une peinture de Louis Desmaret, où le modèle vêtu d'une veste rouge, est vu de profil, le bras gauche appuyé sur une table de bois; un autre dessin que Jules Laurens fît encore d'après lui-même pour figurer avec les portraits des premiers exécuteurs testamentaires de Barjavel, chargés de surveiller les précieuses collections léguées à la Bibliothèque de Carpentras; enfin, un panneau qui a été peint à Saint- Didier par M. René Devillario, élève du maître, peu'de temps avant sa disparition, et qui le montre avec toute la neige de ses cheveux et desa barbe.
Depuis le portrait dû à Gabanel, jusqu'à celui de Devillario, ces œuvres traduisent les unes et les autres la forte individualité du modèle. La figure n'avait guère changé de la jeunesse à la vieillesse. Ce qui frappait au premier abord, c'était le développement du cerveau, le front haut et large, et en même temps l'acuité de vision des yeux bleus, qui semblaient, selon l'expression d'un de ceux qui l'ont fréquenté, pénétrer jusqu'à l'âme de ses interlocuteurs. Mais n'est-il pas vrai de dire que l'exercice de son art avait développé au plus haut degré cette force de pénétration et cette habitude de voir profond? On remarquait aussi, dans le bas du visage plus amenuisé, plus fin, une bouche bien arquée au-dessous d'un nez plutôt gros; le menton, agrémenté d'une fossette, témoignait par son contour que son propriétaire était doué d'une volonté bien à lui.
La figure était habituellement rasée, sauf une petite moustache blonde, qui fit son apparition pendant le voyage en Perse et contrastait singulièrement avec l'opulente chevelure noire.