‹ Jules LaurensChapitre 105 sur 230 · MODESTIE DE SES GOUTS · texte numérisé non relu

MODESTIE DE SES GOUTS

Victor Hugo avait constaté à première vue sa ressemblance avec Paul Meurice, qui lui-même paraissait être une réplique de Laurent de Médicis. Il avait caractérisé sa figure de « masque de penseur », qualification que la modestie de notre artiste corrigeait en « masque de pensif ». « Notez d'ailleurs, disait-il, que le susdit Magnifico (Laurent de Médicis) ne l'était que rien moins de beauté plastique. » Et c'est exact : les traits étaient trop accentués, certaines formes présentaient trop peu d'équilibre avec d'autres pour produire un ensemble régulier.

Malgré les caractères de réflexion, d'observation aiguë et de volonté qu'elle gardait, la physionomie tout entière s'éclairait bien souvent d'éclairs de gaîté, revêtait facilement un aspect humoristique, savait notamment s'imprégner de douceur. Elle provoquait la sympathie, surtout lorsque l'âge eut poudré à frimas sa forte chevelure.

îl était de taille petite. Mais son corps fluet et alerte était infatigable. Il aimait en effet les exercices physiques, la marche principalement : le récit de certaines de ses excursions est vraiment surprenant par l'endurance de ses nerfs.

Il est vrai qu'il était d'une sobriété qui ne pouvait être comparée qu'à celle de son frère Bonaventure. Pourvu qu'il eût dans sa poche un morceau de pain avec quelques noix ou des figues sèches, pourvu qu'il pût s'abreuver au cours d'un ruisseau clair, il était capable de marcher toute une journée, de passer de longues séances à peindre ou à dessiner. On était en droit de dire qu'à ce point de vue, il avait réduit au strict minimum les nécessités de la vie. En revanche, les grands dîners lui étaient odieux : ils lui coupaient d'avance l'appétit, avouait-il. Sa tempérance le rendait encore ennemi de l'alcool autant que du tabac.

Il se trouva du reste fort bien d'avoir naturellement des goûts aussi modestes et une endurance aussi grande. Lorsqu'il fit son voyage en Turquie et en Perse, il fallait vraiment qu'il fût aussi robuste et aussi aguerri contre la fatigue, pour résister aux fièvres, aux insomnies, aux longues chevauchées, aux excès du froid ou delà chaleur; sa jeunesse n'aurait pas suffi à le maintenir __debout. Aussi prit-il garde, jusqu'à

Page 1