SIMPLICITÉ DE SA MISE
son extrême vieillesse, de ne pas changer des habitudes qui lui réussissaient aussi bien.
Répèterai-je que sa mise était toujours extrêmement modeste? Certes, elle était encore bien loin de ressembler à celle de Bonaventure : celui-ci affichait le plus souverain mépris pour l'extérieur de sa personne, mais, par contre, étalait sur sa houppelande poussiéreuse un splendide ruban de la Légion d'honneur, une « véritable oriflamme ». Jules Laurens s'était amusé trop malicieusement de la tenue de son frère, comme par exemple lorsqu'il le voyait dans un salon, la figure encadrée des deux grandes pointes d'une chemise \'ieille de plusieurs jours qui dépassaient celles d'une autre mise à la hâte pour plus de décence; il ne risquait pas de tomber à son tour dans de pareilles excentricités. Son but était de passer inaperçu : il fallait donc que rien dans son accoutrement ne le signalât à l'attention, rien, pas même la décoration de la Légion d'honneur qu'il ne portait que fort rarement. Son grand bonheur, l'été, était de revêtir un costume de toile bleue, de prix très modique, et ainsi fait de courir les champs et les bois à la recherche d'un site, d'un arbre, d'un rocher, d'un cours d'eau, d'une ruine, qui tentât ses crayons.
Cet accoutrement rappelait celui de Corot, Français et Gaspard Lacroix, frappant près de MontpelUer à la porte d'un mas et se voyant éconduits par une vieille fermière avec ces mots : « Nous ne pouvons pas vous donner, allez plus loin! » Il lui valut d'ailleurs plusieurs aventures qui l'amusèrent beaucoup. Une des plus drôles fut la réception, plus que mal gracieuse et bourrue, qu'on lui infligea dans le bureau de poste où il venait télégraphier au maréchal Vaillant qu'il lui était impossible d'aller déjeuner aux Tuileries avec les artistes récemment décorés par l'Empereur. La stupéfaction de l'employé recevant le texte de la dépêche et les excuses sans fin par lesquelles il voulut racheter son insolence première, provoquèrent un accès d'hilarité, qui se renouvelait toutes les fois que le souvenir en était rappelé. Jules Laurens adorait cela : dissimuler ce qu'il était. « Être très individuel comme esprit et comme talent, disait-il, et le moins personnel extérieurement, voilà mon rêve d'homme sentimental et social. » 1 9