‹ Jules LaurensChapitre 107 sur 230 · SON CARACTÈRE RÉSERVÉ · texte numérisé non relu

SON CARACTÈRE RÉSERVÉ

Différents traits épars dans les pages précédentes ont déjà montré que cette modestie dans le costume correspondait à une réelle modestie de caractère et à un goût de solitude, au moins à une véritable aversion pour ce qu'on appelle le monde. « Chaque fois que j'ai été dans le monde, inscrivait-il sur ses carnets, [je suis] m.écontent de moi, en pensant qu'on a dû m'y trouver piètre et déplaisante figure [et] je me dis n'avoir qu'à y aller de moins en moins. » Ou encore : « Je trouve les réunions, les dîners, les bals, charmants, très désirables... pour les autres et je n'y prends point part. »

Il avait donc à se faire violence pour accomplir même ses devoirs de convenance. Il n'aurait tenu qu'à lui de vivre sur un pied d'intimité très grande avec Victor Hugo, pour ne citer que cet exemple célèbre, et il semble que son admiration pour le dieu aurait dû l'inciter à fréquenter ses salons assidûment lorsque le proscrit rentra en France, d'autant plus que celui-ci gardait une véritable reconnaissance envers ceux qui l'avaient visité dans l'exil; mais il se tint toujours sur une grande réserve et répondit rarement aux multiples invitations du poète. Dirai-je qu'il agit de même à l'égard d'Adolphe Thiers? Il le voyait fort souvent sous l'Empire, soit dans son propre atelier, soit dans l'hôtel de la rue Saint- Georges : il évita de le rencontrer et surtout de lui demander quoi que ce fût, lorsque son illustre ami devint chef du pouvoir exécutif et président de la RépubHque. De tels exemples sont à citer, parce qu'ils sont une preuve évidente de l'absence d'intrigue qui caractérisait l'artiste.

C'était principalement devant les personnages qu'il considérait comme les maîtres de l'art, de la littérature et de la science, qu'il se reconnaissait timide et embarrassé. S'il osa approcher Victor Hugo, après avoir refusé de lui être présenté à Paris, c'est parce que Hugo était proscrit et qu'il ne pouvait lui départir aucune faveur. Mais il se trouvait « foudroyé » devant Balzac, auquel il ne pouvait se décider à parler; il abordait Ingres

Page 1