TIMIDITÉ, DIGNITÉ, AMOUR DE LA LIBERTÉ
avec les marques du plus profond respect, il conservait une attitude gênée même devant son maître Paul Delaroche, il n'allait voir M. de Humbolt qu'avec l'émotion la plus passionnée (c'est sa propre expression).
Combien lui auraient fait le plus charmant accueil, s'il avait pu dompter cette timidité qui l'oppressait devant eux ! A ce point de vue, il arrivait à s'exagérer bien des choses; quoique profondément reconnaissant de toutes les attentions dont il était l'objet, des avances qu'on lui faisait, il croyait lasser rapidement l'affection par sa sauvagerie.
C'est qu'en même temps une certaine défiance s'y mêlait, défiance de lui-même et scepticisme sur les sentiments des autres à son égard. N'écrivait-il pas cette maxime dans la Légende des ateliers : « Dans les comptes d'argent, nous regardons méticuleusement si le papier ou la monnaie à recevoir ne sont point faux; mais nous sommes moins méfiants, ou même pas du tout, pour les éloges, compliments, flatteries, toujours empochés droit, en béate confiance. » Quant à lui, il n'empochait pas sans regarder de très près la qualité de ce qu'on lui disait ou de ce qu'on lui écrivait.
Il était en effet, malgré sa modestie, d'une fierté fort chatouilleuse : il n'aurait pas su pardonner un manque d'égards dont il aurait cru être l'objet. Cela faisait dire à un de ceux qui l'ont connu le mieux que son humilité très réelle était une qualité qu'il avait acquise à force de dompter sa nature : il aurait été orgueilleux s'il ne s'était combattu constamment et durement. Et il avait si bien réussi à se vaincre que la vanité n'avait absolument aucune prise sur lui.
Il redoutait aussi dans ses rapports avec le monde d'être indiscret. « Ne jamais craindre de toujours embêter son prochain, quelle force! » disait-il. 11 veillait d'autre part à ne pas aliéner une parcelle de son indépendance. On n'avait pas pu l'enchaîner et le retenir à Montpellier, où des affections vigilantes auraient voulu lui ménager une vie calme et tranquille, à l'abri des besoins; à plus forte raison, plus tard, n'y serait-on pas arrivé. Être libre, vivre dans la médiocrité, travailler beaucoup, mais à sa fantaisie, et rester maître de ses mouvements, c'était son rêve et il montra bien qu'il était capable de lui donner corps. Libre vis-à-vis du monde,
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libre vis-à-vis des pouvoirs publics (et quelle preuve n'en donna-t-il pas en allant à Jersey sous l'Empire!), affranchi de mille et mille nécessités de la vie, tel il fut dès le début de sa carrière et jusqu'à la fin. C'est au même sentiment qu'il obéissait lorsqu'il notait sur ses cahiers : « Je me passe volontiers de bien des choses absolument nécessaires ou voulues chez les autres, j'éprouve même une sensuelle satisfaction de platonisme à cette élimination ; mais je serais malheureux, déprimé dans ma liberté et dignité, si je me sentais, faute d'argent, forcé à cette réserve. C'est pourquoi j'aime l'économie... « Et dans un petit carnet intitulé « Mes confidences », à la question : « Quel est, selon vous, l'idéal du bonheur terrestre ? » il répondait : « Ne pas avoir de dettes », c'est-à-dire avoir son indépendance absolue.
Il est à noter cependant qu'il était fort désintéressé : ayant peu de besoins, il sauvegardait plus facilement sa liberté, en s'abstenant de courir après des commandes. On a lu, dans le chapitre précédent, avec quelle facilité il se dépouilla, en faveur d'établissements publics, de ses collections d'art, qui représentaient pourtant un certain capital. Mais il y a mieux que cela, car ce désintéressement le rendait plus difficile à contenter dans l'exercice de ses travaux : on le vit un jour refuser obstinément de livrer une lithographie d'après Cabanel, qui lui avait été commandée par l'État et dont l'exécution ne le satisfaisait pas complètement. Et c'était ainsi que ses qualités artistiques se trouvaient accrues par le scrupule qui le tourmentait de ne jamais faire assez bien, de gagner sa vie le plus honnêtement du monde et de sauvegarder son indépendance.
Cette indépendance s'il la voulait pour lui, il ne se reconnaissait pas le droit d'empiéter sur celle des autres. Mieux que cela, il considérait comme sacré le droit à la hberté que possèdent même les animaux, surtout ceux qui peuvent le moins se défendre contre l'homme. Un trait bien charmant est celui-ci : il avait suspendu aux murs de son atelier une cage vide : « Voici, disait-il, au moins une cage qui ne servira jamais de prison! »
S'il fuyait le monde pour bien des raisons, il aimait par contre une
RECHERCHE d'uNE SOCIÉTÉ CHOISIE d'AMIS 149
société d'amis choisis, de compagnons partageant les mêmes goûts, exécutant des travaux analogues et vivant sur le pied de semblable liberté. On sait déjà quelles réunions d'artistes avaient lieu dans ses ateliers des rues Visconti et Bonaparte, quelle familiarité régnait dans ce milieu; on connaît aussi les joyeuses escapades hors de Paris avec des artistes ou des littérateurs, l'étroite amitié qui liait Jules Laurens avec Cabanel, Alfred de Curzon, Cicéri, Férogio, Castil-Blaze, Jules Didier, l'imprimeur Lemercier, l'intimité de ses relations avec Henner, Gustave Doré, Alfred Bruyas et combien d'autres qu'il serait trop long d'énumérer ! J'ai dit avec quelle affection il se donnait, avec quel plaisir il aimait à se rendre utile, même envers des personnages placés beaucoup plus haut que lui dans l'échelle sociale, il n'est donc pas besoin d'y revenir. Mais il était bon de noter que Jules Laurens n'était pas le sauvage inapprivoisable que certains traits pourraient faire croire. D'ailleurs un caractère comme le sien n'est pas tout d'une pièce : il a divers aspects où il se montre avec une égale franchise et que nous devons envisager si nous voulons l'apprécier avec justice. Cependant, même avec ses plus proches et ses plus intimes, il déclarait qu'il fallait « savoir momentanément baisser le rideau » sur sa vie, pour donner plus de charme et d'attrait aux relations réciproques. Le mets le plus savoureux, disait-il, entamé avec appétit, peut arriver, si vous en abusez, à fatiguer et à dégoûter. Ainsi des hommes et de tout : il faut «savoir rester sur notre appétit», pour les mieux apprécier ensuite.
C'était un conteur agréable, dont la conversation, pétrie d'esprit, nourrie d'anecdotes, remuait une foule d'idées et ne laissait jamais languir l'intérêt. Mais il savait, quand on le choquait, garder le silence, « une des plus grandes forces de la sagesse... dont nous usons le moins » : « lorsque, disait-il, dans les faits courants de la vie ou dans les discussions, je me trouve contrarié, révolté, près d'être indigné et surtout personnellement désobligé, je m'arrête ou ne me. défends que dans une très petite et diplomatique mesure, ne voulant pas avoir à compromettre l'humeur des autres ni la mienne, c'est-à-dire la douceur nécessaire des