CLAIRVOYANCE ET BIENVEILLANCE
qui ne pouvaient faire souffrir. Il écrivait le Barbier de Siize ou le Chat angoula, pour s'amuser et faire sourire les autres; jamais il n'aurait consenti à causer la moindre peine.
L'affection qu'il avait pour ses proches et ses amis ne l'aveuglait pas sur leurs travers ou leurs défauts. Je n'en veux pour preuve que ses remarques d'« enfant terrible», que le respect et la reconnaissance n'arrêtaient pas sur ses lèvres devant le Père de la nature. Quand Henner se lamentait auprès de lui de son impuissance, il ne le prenait au sérieux que juste ce qu'il fallait, il savait que c'était une des manies du grand artiste pour quêter des compliments. Aussi pouvait-il noter que « le propre et la marque des natures bien douées et heureuses, c'est d'être d'abord sensibles et croyantes au bon, au vrai, au beau, sans préjudice ensuite de leur clairvoyance du mauvais, du faux, du laid». Il aurait donc pu, s'il avait donné libre cours à ses réflexions, être souvent mordant et satirique, mais il préférait s'abstenir : « la forme d'un caractère vif et d'une humeur gaie sur un fond d'âme douce et d'esprit bienveillant, voilà les meilleurs éléments pour le commerce de la vie humaine. » Ce principe, il le mettait en action, car « rien d'écœurant comme l'esprit sans le bon sens et surtout sans le cœur ».
Cette gaîté de bon aloi, aiguillonnée par l'esprit, tempérée par l'indulgence ou la bienveillance, se manifestait davantage quand l'atmosphère et la température l'y prédisposaient. Or, ce méridional supportait mal l'été et se réjouissait de l'hiver, et ce n'était certainement pas par amour du paradoxe qu'il se trouvait gai quand le temps était maussade et pluvieux : il se déclarait lui-même « très hollandais par besoin et goût d'humidité », comme il se jugeait « très oriental par répulsion pour les boissons fermentées ».
Si, d'autre part, nous analysons ses sentiments philosophiques, nous relèverons une certaine dose de pessimisme qu'il avait rapportée très développée de son voyage en Orient. Mais ce n'était que la résultante de sa