PESSIMISME, DÉDAIN DES JALOUX
clairvoyance et de l'habitude de ne pas se bercer d'illusions. « En dehors de ce que vous pcAivez, doce dont vous êtes certain par vous-même, personnellement et tout seul, n'ayez aucun rêve, aucun désir, aucune espérance : tout [vous] trahira. Ceci n'est pas du pessimisme pur. Il y a autant, on peut croire, de hasards heureux qu'il y en a de malheureux : il s'agit de ne pas contrarier [les premiers] par nos calculs trop intéressés, trop avides. » Il savait aussi que nos facultés pour la souffrance, et cela surtout chez les natures d'élite, sont plus subtiles et plus parfaites que ne le sont celles pour le plaisir c- le bonheur. Quand il se laissait aller à ces boutades désillusionnées, il alkùt parfois très loin : « La famille ultra civilisée est un faisceau d'intérêts et d'égoïsmes collectifs, dont la cohésion est même des plus précaires. Les affections y sont faites de tant de raisons et de nécessités, d'habitudes et de conventions légales, qu'on ne saurait vraiment y faire la part ni la preuve de l'affection proprement dite. » Ou encore : « Il est naïf de croire que nos ennemis disent plus de mal de nous que nos amis », car, déclarait-il, « médire de son prochain, le calomnier même, est incontestablement un des plus grands plaisirs de l'espèce et surtout de notre société humaine. On ne s'en lasse pas plus que de manger et de boire. Et en cela il y a aussi les gourmands et les gourmets, ceux-ci se gardant seulement de ne pas gâter ce plaisir par l'abus trop fréquent qu'en font les premiers, au risque de tomber par la monotonie dans le genre ennuyeux. »
Mais s'il sentait tout cela d'instinct, s'il ne pouvait aimer les enfants parce qu'ils avaient au suprême degré les défauts qui lui étaient le plus odieux, la personnalité débordante et l'égoïsme féroce, c'était précisément pour réagir contre des tendances trop communes.
Il faut aussi se mettre au-dessus de l'envie, de la jalousie, la dédaigner : «Toutes les fois que vous édifierez quoi que ce soit, il y aura toujours une galerie de spectateurs ou même de simples passants pour jeter une poignée de haine, d'injures ou de ridicule dans chacune de vos truelles de mortier. Mais le mur ou le dôme élevés, a'^ous êtes monté avec et les autres restent au bas. » Et puis, malgré une philosophie faite,
INCRÉDULITÉ, ATHEISME 153
vis-à-vis des tiers, « d'acceptation et d'opportunisme », il y a toujours les consolations de l'art qui font oublier les misères humaines : « Ne pas désespérer, ô ma misanthropie, de la vilaine humanité, tant que tu la verras encadrer une mansarde de volubilis et utiliser une vieille marmite en y plantant des balsamines. »
C'est pour cela que malgré tout il restait idéahste, qu'il recherchait, en art comme en autre chose, le beau et le bon, les qualités qui relèvent l'homme et qui haussent les sentiments au-dessus de l'animalité ou de la vulgarité. Le souverain bien, il le mettait dans l'accomplissement du devoir; quoiqu'ayant conscience de ne pouvoir toujours faire ce qu'il voulait ou d'agir imparfaitement, il y tendait naturellement et par l'éducation de sa volonté : « Lorsque, semant le bien pour les autres, disait-il, il ne s'en est levé pour vous que le mal, vous n'en récoltez pas moins la plus haute et la plus pure des satisfactions véritablement chrétiennes, celle du devoir accomph. »
Chrétien, il ne l'était pourtant pas. Le voltairianisme de son frère Bonaventure avait fortement déteint sur lui dès sa jeunesse, d'autant plus facilement qu'il avait eu affaire à des prêtres grossiers et maladroits, incapables de le comprendre et de le diriger. Son voyage en Turquie et en Perse donna le dernier coup aux sentiments religieux qu'il pouvait avoir gardés. La diversité infinie des sectes et des rites observés par lui l'avait conduit peu à peu à la négation de toute vérité en fait de religion : «A propos de Dieu, écrivait-il de Téhéran à son frère, je te dirai que je suis tombé, depuis vingt-six mois surtout, dans les réflexions les plus damnables, en observant la déplorable variété d'absurdités imposées à chaque peuple sous le nom de religion. Il était par trop simple, vrai, religieux, mais maussade, de s'en tenir tous à la croyance primordiale et universelle de Dieu, ni plus ni moins. Quoi qu'on en dise, la fraternité n'est point le propre de notre nature humaine. Nous avons inventé pour notre usage particuHer de nation, de race, de caste et d'individu, des magots et magottes qui veulent tous se rendre des points mutuellement en beaux et bons mots, tours d'adresse et de force, et avec lesquels nous