THÉORIES SUR LE PAYSAGE
d'action et causera plus d'épouvante! Une idée, par parenthèse : laissons. y le serpent qui remonte à gauche, car il en dit plus, comme affres de la mystérieuse nature, que la noyade des bonshommes. »
Il faut donc savoir limiter la part faite à la figure liumaine dans le paysage et lui donner le moins possible d'importance, sinon elle tirera à elle tout l'intérêt, elle intervertira les rôles. Comme au fond, quoi qu'il en eût, Jules Laurens était persuadé de la grandeur de l'homme, puisqu'il était obligé de faire tant de recommandations pour que son apparition ne devînt pas l'essentiel d'une composition picturale! Il avait beau dire que les animaux l'intéressaient plus que les hommes et les choses plus que les animaux, parce que « les hommes bavardent, les animaux expriment, les choses montrent, sont », il n'en est pas moins vrai que les hommes ajoutent aux qualités des choses le rayonnement de leur intelligence et l'expression émotive de leurs pensées. Oui, c'est vrai, à côté des grands monuments, la figure humaine fait piètre figure, mais quels cerveaux ont conçu ces monuments, quelles mains les ont bâtis? Et s'ils sont grands, ne le sont-ils pas en proportion du génie de l'homme?
C'est surtout au peintre de paysage qu'on demande de savoir exprimer la lumière, « peindre l'air» : les plus grands, comme Corot, méritent leur gloire par les qualités d'air et de lumière dont ils ont enveloppé leurs sujets. Nous savons déjà que Jules Laurens demandait au modelé les effets les plus lumineux : « Un ciel, ça se modèle donc?» lui objectait Henner, un jour où il défendait le ciel d'un paysage où l'autre ne distinguait aucune qualité. « Mais oui! » répliquait son ami, « ça se modèle, absolument comme un ventre ou un dos d'académie ! »
Le peintre se traduit lui-même dans ses œuvres. Un portrait, un motif de paysage représentent, cela va sans dire, le modèle et un aspect vrai de la nature; mais comme on y distingue aussi les qualités propres à"^leur auteur, comme celui-ci y traduit son caractère à lui, comme il montre ses facultés d'expression! A vrai dire, c'est ce qui constitue la haute valeur de l'œuvre. Pourtant il en est de ces ouvrages qui étonnent autant par leurs qualités que par le contraste qu'ils offrent avec toute la per-
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sonnalité extérieure et morale de l'artiste. Exemple, ceux d'Eugène Isabey. Lui « était un petit homme frais, à l'apparence d'aimable bourgeois, mais aux manières très vives et à la parole volontiers gamine », c'était «essentiellement» un «enfant de la balle parisienne ». Eli bien! remarquait Jules Laurens, pendant plus de cinquante ans et surtout pendant sa jeunesse, ce peintre qui semblait ne devoir élaborer que de joyeux sujets de genre à la façon d'un Vibert ou d'un Frappa, a exprimé « toutes les poésies romantiques de la mer, avec un pittoresque de l'accent le plus original et [le plus] passionné », il en a rendu avec une incomparable maîtrise de pinceau et de crayon les effets, depuis les plus dramatiques jusqu'aux plus insignifiants.
Si l'art ne doit pas être, de par sa nature même, utilitaire, si la fleur, pour être admirée, n'a pas besoin de produire un fruit, la pratique de l'art doit être aussi envisagée avec désintéressement. Pour créer une œuvre, l'artiste ne doit pas avoir besoin de l'excitation d'une récompense. Bien que les plus grands aient été les plus difficiles à satisfaire, bien qu'ils se soient résignés à ne jamais atteindre l'idéal qu'ils se proposaient et qu'ils n'aient jamais été pleinement contents, ils trouvaient cependant leur joie dans l'accomplissement de leurs travaux. S'efforcer à mériter les honneurs et le succès est une chose louable et avantageuse, mais les rechercher, courir après, c'est agir très mal. Un artiste véritablement digne de ce nom devrait mépriser ces hochets de vanité, ces récompenses officielles, ces médailles et ces décorations : cela ne compte pas et ne devrait pas compter, d'autant moins que cela subit l'influence d'une mode transitoire et irraisonnée. Il n'y a que la petite feuille de laurier tombant à son heure sur le front désigné par la foule éclairée, qui soit enviable.» Michel- Ange, Raphaël, tous les maîtres de la Renaissance n'ont pas eu certainement à travailler pour des médailles de Salon ni des croix, pour un fauteuil à l'Académie ni pour une place de professeur»; si donc l'homme de génie ou de talent n'a pas besoin de cette excitation pour créer son œuvre, pourquoi lui infliger ces ridicules, « le déshonneur de ces honneurs bons pour un cuistre »? J. Laurens, nous le savons, fut conséquent dans