DE LA CONSERVATION DES TABLEAUX
ses idées : fuyant le tapage et la réclame, il ne tenta jamais rien pour s'attirer les récompenses officielles, et quand elles furent venues le trouver il n'en fit aucune parade.
Les œuvres d'art, principalement celles qui ont échappé à toutes les causes de destruction et qui nous ont été léguées par les siècles passés, doivent être entourées d'un culte intelligent. Un beau Musée n'est-il pas un sanctuaire encyclopédique de l'humanité? Ne compromettons donc pas la valeur même des plus humbles fragments par des restaurations maladroites et inopportunes. « Étayer, entretenir une ruine de monument, de sculpture, de peinture, historique et belle, c'est bien; mais la remettre en l'état primitif, c'est un crime, une barbarie sans nom, dont une nation civilisée devrait s'abstenir et qu'elle devrait punir hautement. » Pourquoi restaurer une statue antique? A quel besoin d'art cela correspond-il? Et quelle profanation que de remettre une ruine à neuf, c'est-àdire de la détruire! En cela Jules Laurens s'accordait avec tous les gens de goût, avec Henner en particulier qui abondait dans son sens et aurait voulu que l'on respectât le travail des siècles. De même pour les tableaux, et c'était un sujet de controverse entre Jules Laurens et ^L Emile Durand: Laissez donc tous les vernis tranquilles, clamait le premier ! « Dévernir les tableaux, c'est comme racler la patine des vieux monuments. Dévernir, nettoyer, restaurer un tableau n'est pas le ressusciter, ce n'est dangereusement qu'une galvanisation macabre, funambulesque. » Si tous les conservateurs de Musées avaient entendu sa voix!
11 s'élevait de même contre la vieillesse factice donnée aux tableaux au moyen de manipulations dépravées. « MM. Robert Fleury, disait-il, Decamps,Th. Rousseau, Ricard, Courbet, Ribot,Moreau, Roybet et autres peintres cuisiniers-rôtisseurs, plongent leurs toiles, par anticipation de plusieurs siècles, dans toutes sortes de ragoûts, à cette fin immédiate de les faisander, rouir, épicer, mitonner, mariner, momifier. Ce qu'elles seront,
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c'est-à-dire ne seront pius vers l'époque d'une vieillesse réelle ajoutée à cette vétusté factice, on peut se le demander. Voir, au contraire, ce qu'a déjà gagné et gagnera encore, à la libre et saine action de l'âge, la peinture d'Ingres, à laquelle on serait tenté de reprocher dans l'atelier la fadeur crayeuse de ses lumières et la crudité de certaines colorations locales. Il se pourrait bien qu'après avoir été jugée hier, a priori, comme œuvre de dessinateur seulement, elle devînt demain et restât la seule coloriste. Que ne doit pas déjà Corot, aussi d'abord farineux etlilacé, à cette patine du temps ! »
On conçoit qu'un artiste, portant de pareils jugements et raisonnant comme on vient de le voir, se soit élevé au-dessus des préférences momentanées d'un public ignorant et qu'il ait montré une grande sévérité pour certaines productions de l'art contemporain. Je ne voudrais pas citer toutes ses appréciations sur ceux qu'il appelait des ratés, dont il apercevait les défauts plus que les qualités et qui, selon lui, «répudient par parti pris et impuissance les vraies beautés de la vie supérieure »; il serait trop long de rapporter les imprécations de Georges Brillouin contre Millet et ses paysans, que Jules Laurens a citées et qu'il aurait bien adoptées pour son propre compte; je me contenterai de rapporter ce petit trait anecdotique : « Un calfat, employé au déménagement du Panthéon désaffecté, s'arrête devant les peintures de Puvis de Ghavannes, les considère et les croit « pas encore finies.» — «Mais si, lui dit-on, c'est signé, reçu, payé.» Il repart, continuant son impression. « Alors, c'est du provisoire ». Hélas! oui, mon honnête garçon, tu qualifias bien de dessin provisoire, de modelé provisoire, de couleur provisoire, d'exécution provisoire. Le provisoire est peut-être un style aussi, tout comme un autre... provisoirement. » Cependant la sincérité de sa nature et la rectitude de son jugement l'empêchaient de tomber dans le parti pris : après l'exposition de certaine toile de Puvis de Chavannes, il déclarait que cela allait amener bien des conversions. Il revenait même sur ses anciennes opinions au sujet de François Millet, il ouvrait davantage les yeux à ses immenses qualités, il admettait un de ses tableaux dans la série des