INCOMPRÉHENSION DE CERTAINS ARTISTES
autant remarqué cela. — Vous rappelez-vous, lui disait-il encore un autre jour, quand vous me parliez de Corot et que je ne le connaissais pas? C'est vous qui m'avez appris à l'aimer. «
Pourtant, quelque estime qu'il eût pour son génie, son admiration pour le maître était raisonnée et non aveugle. « Corot, notait-il, plus que personne, le premier et le seul on pourrait presque dire, a exprimé l'air, cette enveloppe ambiante do la nature. D'autres en ont peint le corps, n'en ayant trop vu que cela, lui en a donc peint comme l'âme. Or, ceci est peut-être supérieur et du génie. Mais si la création vit d'air, elle n'est pas que cela. Elle a des formes et lesquelles? La plastique d'un terrain, d'un rocher, des arbres, des plantes, des nuages aussi comporte une charpente, une anatomie, un galbe en os et en muscles, une silhouette aussi absolue et plus riche, plus variée même que celle du corps humain. Corot hélas! n'a jamais guère mis au monde de ses paysages que des bûches au heu de troncs d'arbres et des broussailles à chauffer les fours au heu de branches, que des mottes de terre glaise au heu de montagnes... Et voilà pourquoi, avant, pendant et après ce maître, ne sont pas moins magistraux les admirables Guaspre Poussin de la galerie Colonna. »
Ses jugements reposaient sur une longue pratique de métier, sur une étude approfondie des maîtres, sur une raison droite et une intelligence ouverte. Pourtant il reconnaissait lui-même des limites à cette intelligence : « Je n'apprécie, disait-il, ni Dante, ni Rabelais, ni Shakespeare, ni Milton, ni Bossuet, ni Cervantes, ni Molière, ni Claude Lorrain, ni Bach, ni Pradier, ni François Millet... et c'est, avouait-il, au moins courageux à confesser. « 11 savait que ces auteurs et ces artistes étaient dignes de leur célébrité, mais il ne parvenait pas à comprendre suffisamment leurs qualités pour oubher leurs défauts : ainsi Claude Lorrain, écrivait-il, « aimait peu et mal la nature, puisqu'il la profanait avec ses guignols de figures; puis, son dessin est maigrichon, sans charpente, ni caractère. Le paysage ainsi utilisé n'est pas du paysage. Je me dis cela même devant ceux de N. Poussin, où, au moins, les personnages et les scènes sont aussi nobles que les sites. »
DISCUSSION d'attributions d'œuvres d'art 175
Malgré ces lacunes, car ce défaut de compréhension en est une, il faut reconnaître que son jugement était en général juste et sain. Ceux qui ont eu le privilège de l'approcher recherchaient ses conseils, parce qu'ils les savaient toujours dictés par une compréhension exacte des choses et par le sens de la vérité, ils les savaient basés sur une science technique complète. J'en ai déjà donné quelques témoignages; en voici un autre, qui émane d'Henner : « Je suis toujours dans le marasme. La figure nue est presque faite, mais il faudrait un moment de calme pour pouvoir bien la voir, et il me faudrait surtout que vous puissiez la voir, car je n'ai la même confiance en personne d'autre et, quand vous n'êtes pas là, il me semble qu'il y a une bonne partie de moi-même qui n'y est pas, je ne sais plus où j'en suis ».
Sa connaissance des œuvres anciennes ou modernes était extrêmement développée et il pouvait discuter avec compétence avec n'importe quel spéciahste. Féhx Ravaisson, membre de l'Institut et du Conseil supérieur de l'Instruction publique, conservateur des Antiques au Louvre, le tenait en haute estime; il le prenait même pour arbitre dans des discussions sur l'art grec. On sait aussi que ce fut par son intervention répétée, par ses réclamations justifiées, que la direction du Louvre dut enlever le cartouche qui attribuait à Prosper Marilhat un Paysage d'Auvergne de Jean- Joseph Bellel. « Pour le moindre connaisseur », disait-il, il était signé « par la nature du sujet, par le style de la composition et du dessin, par la couleur et par chaque touche de l'exécution. » Mais il faut croire qu'il y a fort peu de connaisseurs, puisqu'il rencontra tant de difficultés à faire rectifier l'erreur.
Il aurait fallu aussi l'entendre discuter à Florence toutes les attributions plus ou moins exactes données par l'administration des Offices. « Que tous ces Flamands et Hollandais, écrivait-il, dépaysés en Toscane, sont loin de certaine collection Valedeau [au musée Fabre à Montpellier]!... Ils sont de plus, pas mal pêle-mêle ici avec parfois de bien fantaisistes ou gallophobes adjonctions, comme celle de Claude Lorrain qui compte deux belles pages : Claudio Loreno di Champagne. Pourquoi pas Claude Cham-