PREMIERS DESSINS EN ITALIE
gnant le récit de M. Hommaire de Hell et que d'autres ont été reproduits dans V Illustration, Le Magasin pittoresque, ailleurs encore.
Examinons-les d'un peu près. Et d'abord les quelques dessins qui restent du premier séjour de Jules Laurens à Rome. Ce sont principalement dos paysages. Le jeune homme paraît à cette époque moins sensible aux beautés des ruines antiques qu'au charme de tel site célèbre dans les fastes de l'art : la villa Borghèse avec ses grands arbres, le bois de la villa Médicis, la campagne romaine célébrée par le Poussin, avec ses ondulations légères couvertes d'arbustes espacés, semblent retenir particulièrement son attention. Sur les bords du Tibre, " il voit surtout un arbre merveilleux, gigantesque; il le reproduit avec affection. Au Forum, ou du moins au Campo Vaccino, car la plupart des ruines sont encore englouties sous les pâturages, il s'attache au bétail qui paît cette herbe engraissée du sang des nations : il « croque » un boeuf, aux cornes effilées, qui, couché béatement, semble ruminer de profondes pensées.
Sans doute, bien des œuvres de cette époque sont aujourd'hui égarées pour nous, mais est-ce un hasard que nous n'ayons conservé que celles-là? Je ne le pense pas. J'oubliais : il en est encore une autre, toute différente et qui est d'un charme si pénétrant, d'une technique si serrée, que je m'en voudrais de ne pas y insister d'une façon très particulière : c'est la représentation d'une jeune fille d'Albano, d'un type classique admirable. Assise sur une chaise vulgaire, tête nue, les cheveux divisés par une raie sur le milieu du front et enroulés en torsade sur les oreilles, elle est vêtue du costume traditionnel et amuse ses doigts avec le long collier de corail qui fait ressortir la matité de son col largement découvert. L'expression est pleine de douceur et de calme et l'on conçoit bien, à voir cette beauté romaine, l'enthousiasme qu'elle devait inspirer aux artistes de la villa Médicis, en posant devant eux. Jules Laurens l'a dessinée d'un trait extrêmement précis, mais sans sécheresse; il a coloré ses lèvres et ses joues d'un vermillon très clair; avec quelques larges touches d'aquarelle, il a fait chanter une sobre gamme de rouge, de vert et de jaune. Toute cette exécution est vraiment d'un maître : et Jules Laurens avait à peine vingt-et-un ans!
JEUNE FILLE D'ALBANO Dessin aux deux crayons.
CAHACTÈRE DOCUMENTAIRE DE SES DESSIiSS 179
Ses premières œuvres de Rome n'ont pas en général des qualités aussi accentuées. Son procédé favori consistait alors à dessiner à la mine de plomb sur un papier déjà teinté et à étendre une mince couche d'encre de chine sur toutes les parties d'ombre. Quand le crayon ne repasse pas sur l'encre de chine, son œuvre reste parfois sans vigueur et prend un aspect cotonneux. Dans d'autres pièces, le trait, trop fortement appuyé, est sec; les touches de blanc de zinc sont trop éclatantes. On est en effet en droit de se montrer difficile pour lui, lorsqu'on le sait capable de beaucoup mieux. Partout cependant, il est d'une exactitude méticuleuse : il ne cherche pas à dramatiser un site, à tourmenter un paysage, à lui faire exprimer ce qui n'est pas en lui : c'est une conscience dont il ne se départira jamais.
Il considérait déjà le paysage en lui-même, évitait d'y introduire la figuration de l'homme; la nature, telle qu'elle se montrait à lui, était assez belle pour qu'elle fût admirée sans l'adjonction d'éléments étrangers : c'était une de ses idées chères. Cependant, dans la suite de son voyage et plus tard, il ne s'y tiendra pas avec autant d'attention, il s'amusera même à camper fréquemment des groupes pittoresques dans ses divers paysages à la façon classique. Cédait-il en cela au sentiment général ou bien lui-même estimait-il que ses « bonshommes » établissaient une échelle, caractérisaient davantage le pays et le site, donnaient plus de vérité historique à son œuvre?
La collection de ses dessins ou aquarelles exécutés en Turquie et en Perse constitue en effet des documents historiques autant que pittoresques. Le jeune artiste ne devait pas oublier qu'il était envoyé avec M. de Hell pour reproduire scrupuleusement les aspects des régions visitées, les monuments anciens et modernes, les types d'habitants si divers dans une contrée où les races ont subi tant de mélanges, les détails de décoration et d'habillement, enfin tout ce qui pouvait servir d'illustration à un texte descriptif et scientifique.
Il s'en tint en général au dessin au crayon noir ou à la mine de plomb et n'ajouta le plus souvent des touches de gouache ou d'aquarelle que
180 VARIÉTÉ DES DESSINS d'oRIENT
pour ajouter plus de force à sa documentation, plus de variété à son œuvre. Gomme il vient d'être dit, il employait de préférence un papier déjà coloré en jaune, en bleu, quelquefois en rose : ce fond donnait de la chaleur à la tonalité de son œuvre, notamment lorsqu'il se contentait de quelques traits au crayon blanc pour aviver la lumière.
Fréquemment il s'est contenté du simple crayon et de l'estompe pour exprimer son effet. Pour l'aquarelle il n'eut pas de règle fixe : tantôt il mit à peine quelques notes sonores, tantôt il recouvrit presque complètement son dessin, mais ce dernier cas est le plus rare. Même dans les aquarelles les plus poussées, les traits du crayon se remarquent toujours, ne serait-ce qu'à l'état d'esquisse. Quelquefois, pour les portraits, le visage est entièrement modelé au crayon sans aucune adjonction, mais la coiffure, les vêtements, les armes et les accessoires sont traitées en couleurs. Il résulte de ces divers procédés une variété extrême de productions; chacune d'elles présente un intérêt particulier.
La variété existe encore plus grande dans le choix des sujets : voici une vue panoramique, à côté de la représentation d'un arbre unique, mais splendide d'allure et admirable de développement; voici différents aspects du Bosphore ou de la mer Noire, à côté d'une fontaine turque; voici des jardins abandonnés avec leur enceinte rompue et leur porte à demi ruinée, mais avec leurs bosquets verdoyants, et le désert des campagnes arides et brûlées; voici un champ des morts, un cimetière et la cour d'une mosquée, une galerie de bazar, l'encaissement d'un cours d'eau, et d'autre part, des portraits en buste ou en pied entièrement achevés ou simplement esquissés, des scènes de la rue, des cérémonies publiques, des détails de vêtements, le pli d'un manteau, l'enroulement d'un turban, la décoration d'un chapiteau, l'architecture d'un palais, la représentation d'une maison de bois ou d'un café, des ustensiles domestiques, des armes, des véhicules, etc. Les modèles étaient innombrables et sollicitaient tous l'attention du jeune artiste. Mais s'il fallait dire ce qui l'intéressait le plus, il faudrait reconnaître qu'il témoigna une prédilection particulière pour les paysages aux beaux arbres, pour ceux dont le relief du terrain dénudé