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CARACTÈRES ESSENTIELS DES DESSINS

qu'il était plus ému et retenu »; pendant ce temps, la main de l'artiste « passait des basaltes et des châtaigniers du premier et du second plan aux montagnesdu fond, revenait enfin sur les bords de la rivière Volane... au groupe de maisons de la petite ville. » Lorsqu'il arriva à préciser les cheminées sur les toits et les fenêtres des façades, son admirateur n'y tint plus : «Vous n'éçappez rienn! », lui dit-il au comble de l'extase. Ce « Vous n'échappez rien » était vrai et l'avait toujours été, en Turquie et en Perse comme dans les Cévennes.

La manière de Jules Laurens était fixée pour toute sa longue carrière. On la retrouve identique aux différentes époques de sa vie. Retenons-en les caractères essentiels : emploi presque constant de papier de couleur, surtout d'un jaune plus ou moins foncé; exécution du dessin à la mine de plomb avec emploi de gomme pour l'enlèvement de quelques notes claires et d'encre de chine pour les ombres; ou bien au crayon noir, avec ou sans estompe, avec ou sans addition de crayon blanc ou de touches de blanc de zinc. L'aquarelle intervient sobrement dans les planches très dessinées, elle accentue certains tons violents, ou bien elle indique faiblement la coloration de masses. Elle prend d'autant plus d'importance que le rôle du crayon est réduit; jamais elle ne fait disparaître complètement l'esquisse, dont les traits restent marqués et conservent leur utilité. Elle est appliquée par des touches très larges, excepté dans les figures qui sont modelées avec beaucoup de finesse, quand elles sont recouvertes de couleur.

L'œuvre d'Orient eut une importance exceptionnelle, d'abord par l'intérêt tout particulier de ses sujets, et aussi par la multitude des documents qu'elle fournit à l'artiste pour ses lithographies, eaux-fortes et peintures. Ce fut comme une source féconde qui s'épandit pendant plus de cinquante années sans donner des marques d'épuisement. Aujourd'hui encore, elle reste susceptible d'être utilisée. A Jules Laurens, elle permit d'exécuter d'abord l'Atlas du Voyage en Turquie et en Perse et plusieurs planches du Portefeuille de voyage, sans compter d'autres pièces fort nombreuses ne rentrant pas dans ces deux séries. Elle le mit en mesure d'interpréter mieux que personne par la lithographie les dessins de Roger de

VALEUR EXCEPTIONNELLE DES DESSINS d'oRIENT 185

Scitivaux, les peintures de Decamps, Marilhat, Doussault, Eugène Delacroix, Edouard Berlin, Teichel, Adalbert de Beaumont, du commandant Duhousset, du prince Gagarine; elle lui procura, à lui ou à des graveurs sur bois, le moyen d'agrémenter ses propres articles sur la Turquie, la Bulgarie, la Moldavie et la Perse, ceux d'Adalbert de Beaumont sur la Perse en iSôl, les fragments du Voyage en Perse du comte de Gobineau, le Voyage dans le Lazistan et V Arménie de Théophile Deyrolle, enfin les notes sur les événements d'Orient, parus dans U Illustration, Le Tour du monde et Le Magasin pittoresque ; il y puisa des motifs d'ornementation qu'il publia dans VArt pour tous; elle lui servit enfin de documentation précise pour ses nombreux tableaux d'Orient. Elle eut donc une influence capitale et l'on ne saurait trop y insister.

C'est à son propos que M. Léon Lagrange écrivait dans la Gazette des Beaux-Arts en 1860, eu établissant un parallèle entre le dessinateur et le photographe : « Le meilleur des objectifs c'est encore l'œil humain : sous une main habile le papier le plus grossier deviendra sensible, non seulement à la vérité, mais encore à la beauté. Nul soleil ne vaut la lumière de l'intelligence qui rayonne de l'homme sur tout ce qui l'entoure. M. Bida en Orient, M. Jules Laurens en Asie, MM. Coste et Flandin en Perse (1), ont fait en quelques mois la besogne de dix photographes. Les vues panoramiques, les monuments, les costumes, les types, ils les ont recueillis avec une fidélité de portraitiste qui défie l'appareil le mieux outillé. Mais, de plus, toutes les fois qu'un détail de mobilier ou d'ajustement, une inflexion du corps, un geste, un rien sollicitait leur attention, ils ont pu le relever sans crainte d'user des plaques précieuses ou des papiers comptés d'avance. La forme étrange d'un pot, l'ornementation du mors d'un cheval, ces

(1) MM. Eugène Flandin, peintre, et Pascal Coste, architecte, attachés à l'ambassade de France en Perse pendant les années 1840 et 1841, ont publié, «hez Gide et Baudry, à Paris, un? relation de leur Voyage en Perse (1851), accompagnée d'un magnifique Atlas en six volumes in-fol. (1843-1854). Les lithographies en ont été faites par Eugène Flandin. Celui-ci a publié seul, dès 1853, un splendide volume, L'Orient. M. Pascal Coste a donné de son côté, en 1867, Les Monuments modernes de la Perse, mesurés, dessinés et décrits par lui.

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