DESSINS ET AQUARELLES DU COMTÉ VENAISSIN
indices fugitifs d'un art qui s'ignore, ils ont pu tout noter d'un trait sûr et rapide sur un feuillet d'album, dans le creux de la main; et souvent, croyez-le bien, quand s'offrait à leurs yeux une physionomie plus belle qui se fût refusée à un portrait, ils ont pu la dérober à elle-même, en la dessinant le dos tourné. »
Cependant si de pareils travaux de sa jeunesse curieuse, ardente, éprise des merveilles très imparfaitement connues du monde où il avait vécu jusqu'alors, alimentèrent ainsi son âge mûr, ils ne constituèrent qu'une partie du bagage artistique de J. Laurens. Qu'on se rappelle ses excursions, ses voyages, les études qu'il poursuivit en Occident, dans les pays les plus divers. Il dessina partout : dans la forêt de Fontainebleau et en Bretagne, en Auvergne et en Provence, en Suisse et en Italie, en Normandie, à Jersey et sur les bords du Rhin, Le moindre de ses déplacements amenait la production de plusieurs dessins. C'était pour ainsi dire la préoccupation habituelle et le but de sa vie.
Les pays qu'il affectionna le plus et dont il s'attacha à reproduire paysages, monuments et habitants, sont le comté Venaissin et la Provence, l'Auvergne, la forêt de Fontainebleau et l'Italie. Il marqua d'ailleurs cette préférence par la multiphcité des visites qu'il leur rendit et par la prolongation des séjours qu'il y fit.
Il n'est assurément pas un coin du comté Venaissin qu'il n'ait exploré, notamment pendant les vingt dernières années de sa vie. Il avait déjà commencé avant de partir pour la Perse : il appréciait d'ailleurs trop cette région au caractère si varié, si riche en monuments de l'antiquité ou du moyen âge, ces villages perchés sur le sommet de collines ou placidement étendus à l'ombre de grands arbres au bord de rivières et de fleuves. La partie montagneuse du département de Vaucluse l'attirait plus particulièrement, il y trouvait des sites plus sauvages.
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des ravins plus profonds, des rochers à formes plus fantastiques, des végétations plus grandioses ; les flancs du Ventoux et les gorges de la Nesque ont ainsi bien souvent retenu son admiration.
Mais dans cette partie de Provence où tout lui tenait à cœur, des spectacles plus simples avaient aussi le don de l'émouvoir : il dessinait avec autant d'intérêt un tertre ombragé d'un arbre malheureux et rabougri, une chaumière enguirlandée de pampres, un chemin s'abritant sous un buisson, une fontaine moussue cachée dans la verdure. Et de tout cela son dossier s'enrichissait.
L'Auvergne, où sa bonne étoile et l'amitié de M. Alexandre Guillaume le conduisirent à plusieurs reprises, devint aussi le sujet d'abondantes études. Installé dans une région où les eaux jaillissent partout et entretiennent une végétation des plus riches, il y fit une riche moisson. Voici en effet de vieux troncs de hêtres que des racines tourmentées attachent fortement au sol; le tilleul de Serette, dont les branches largement épanouies abriteraient tout un troupeau; voici les cascades de laBurande, bondissant sur des rochers au milieu des bois, et voilà cette même rivière étalant son lit caillouteux dans une plaine aux gras pâturages; voici ces intérieurs de paysans robustes à la peine, où chacun poursuivait son travail ordinaire devant l'artiste. D'autre part, les hautes montagnes dénudées aux lignes si précises, le pic du Sancy, « les dents de rocher fracassé appelées Puy de l'AiguiUier », et d'autres paysages tragiques l'attiraient, le séduisaient. Son tempérament se trouvait partout à l'aise, peut-être encore mieux que dans certaines contrées de la Provence aimée ; il y fraternisait avec une nature agreste et avec des habitants d'une simplicité de vie attachante.
Ces habitants avaient conservé des mœurs patriarcales et d'antiques costumes : il en fixait le souvenir par ses crayons, car il pressentait que les traditions d'autrefois n'allaient pas tarder à disparaître.
Ce n'était pas toujours facile, car de même qu'en Orient il avait parfois à vaincre d'obstinées résistances pour obtenir une pose : « Est-ce que je n'en perdrai pas ma part de paradis? » lui demandait un vieux paysan.
188 PORTRAITS DE PAYSANS, ÉTUDES d'aNIMAUX
Telles les femmes d'Orient, persuadées que par l'abandon de leurs portraits elles aliénaient une partie de leur individualité et se livraient au danger d'être envoûtées.
Cependant il cueillit des types curieux et intéressants : ce fut le bohème Pierre Rochu, la Mariette Marionnella, ménagère émérite; Catissou, ou par sobriquet la Broudella, une des beautés du pays, dont la pièce d'étamine noire qui lui servait de coiffure était retenue sur le sommet de sa tête par un singulier» serre-malice»; le berger Antoine Brugière, « patriarche de la domesticité, qui avait son escabeau et son écuelle à tous les foyers du canton »; Dzannetou, la vieille Jeanneton, avec le costume des anciennes gens; surtout la Johandoune, dont la figure ridée exprimait la fatigue d'une longue vie et qui, les yeux baissés, repassait tous les malheurs et les deuils dont elle souffrait encore.
Jules Laurêns s'est apitoyé sur elle, son crayon n'a jamais été plus ému, plus douloureux. Il est d'ailleurs à remarquer que les portraits qu'il exécuta d'après ces pauvres gens sont particulièrement expressifs; il a rarement essayé de pénétrer davantage jusqu'au tréfonds de l'âme de ses modèles, il a reproduit leurs traits avec une attention soutenue, un soin attendri. Aussi en a-t-il compris les qualités et nous les a-t-il rendus sympathiques. On conçoit fort bien après cela qu'un artiste qui a traité ainsi les paysans d'Auvergne, qui leur a témoigné tant d'affection, se soit par moments insurgé contre la façon dont François Millet voyait et traduisait ceux d'une autre région : il en exprimait la beauté et la bonté, l'intelligence et la vie; l'autre en montrait surtout la lourdeur, l'abrutissement, la misère.
En Auvergne, Jules Laurens prit un contact plus familial avec les animaux. Il les suivait, notait leurs mouvements, fixait l'éclat de leurs couleurs : il a des aquarelles de bœufs et de canards qui sont de pures merveilles. Était-ce l'exemple de Rosa et d'Auguste Bonheur qui l'avait amené à les regarder de plus près? Il a noté en effet que c'est précisément dans la même région que ces deux célèbres animaliers avaient trouvé les modèles préférés de leurs tableaux.
LA JOHANDOUNE (à Tauves, Auvergne).
Dessin à la mine de plomb .