‹ Jules LaurensChapitre 133 sur 230 · MONUMENTS ANTIQUES DE ROME · texte numérisé non relu

MONUMENTS ANTIQUES DE ROME

ombreuses. Pour lui ces arbres ont une âme : elle souffre, elle s'épanouit, elle est ivre d'orgueil, sublime d'humilité, elle est plus qu'une émanation de la nature, elle pense, elle exprime. C'est cette âme qu'il veut dégager et il réussit à nous communiquer l'émotion qui l'étreint en la découvrant.

Après les arbres, voici les Roches du Long-Rocher dignes de tenter un Gustave Doré par leur allure épique. Voici les Gorges d'Apremont semées de blocs de grès dévalant jusqu'au fond du vallon : l'artiste s'y attarde, il y revient, il y trouve toujours de nouveaux sujets.

L'Auvergne et la forêt de Fontainebleau plaisaient au paysagiste par leurs bois et leurs rochers : l'Italie offrait une matière toute différente. Jules Laurens était trop amoureux de l'antiquité, trop admirateur de l'art des Grecs et des Romains, pour ne pas fixer son attention sur les ruines, où végète et meurt l'âme d'autrefois. Quand il revint en effet à Rome, en 1871 et en 1882, il s'intéressa surtout aux souvenirs du passé; il vécut sur le Forum et sur le Palatin, le long des remparts, sur les voies rayonnant autour de la ville, dans la campagne où se profilent les arches des aqueducs brisés. Si les monuments antiques de Rome venaient à disparaître, on les retrouverait pour la plupart dans ses dessins, exécutés avec une exactitude scrupuleuse, qui en fait de véritables documents. Voici le tombeau dit de Néron, sur la via Flaminia; la Chaise du diable, éventrée dans ses deux étages; les remparts voisins de la porte Pie que dominent de splendides cyprès; les murs de Servius Tullius, conservés dans la gare aux marchandises des Termini ; l'éghse de Santa Francesca Romana, au milieu des ruines du Forum ; les sveltes colonnes du temple de Jupiter Stator, le couloir du Palatin où fut assassiné Caligula, la maison de Livie et la Bibhothèque d'Auguste, la campagne romaine, aride, ravinée et brûlée dans le voisinage du tombeau de Cecilia Metella; les Trophées de Marins, le gigantesque pied de marbre, la place Subura, le Colysée, l'aqueduc de Dioclétien et combien d'autres!

Chose remarquable, sur ce sol pétri d'histoire, il ne s'attarde pas aux paysages d'où serait absent un souvenir du passé. S'il dessine un jardin abandonné près d'un mauvais chemin, c'est qu'on y entrait jadis

CARACTÈRES DES DESSINS d'iTALIE 191

par une porte d'une architecture élégante: s'il reproduit les aspects merveilleux de la villa Volkonski avec leurs pins et leurs cyprès, c'est qu'en arrière-plan se dressent les arches d'unaqueduc.Son affection pour les arbres le reprend de temps à autre et lorsqu'il peut les placer dans un cadre historique, il en saisit l'occasion avec empressement. Dans le préau du cloître de Sainte-Marie-des-Anges, dans celui de laChartreuse de Rome, s'élèvent de vieux cyprès, héroïques dans leur dépérissement: Jules Laurens nepeut s'empêcher de fixer le souvenir de leur désolation et de leur grandeur. Mais entre les trois troncs crevassés d'énormes cyprès la vasque de la fontaine des Chartreux, soutenue par des dauphins, ne tarde pas à le réclamer et c'est avec la même attention qu'il en relève le dessin.

Ici, plus de portraits : il est tout à l'antiquité. A peine se laisse-t-il distraire par quelques scènes pittoresques de la rue, laisse-t-il tomber son regard sur quelques groupes de lazzaroni. A la Porte Majeure, un cordonnier s'est installé entre les grandes colonnes antiques, il a peint son enseigne et des bottes sur le mur au-dessus de sa tête : comment ne pas le voir et ne pas conserver ce souvenir humoristique? Mais de pareils dessins sont rares : les pensées de l'artiste ont revêtu presque un caractère religieux.

Son émotion, au retour d'une visite à la Rome antique, devait se calmer quelquefois, comme il le disait lui-même, par l'exécution dans sa chambre du dessin de fleurs des champs. Ce n'était pas une exagération : il nous en est en effet resté quelques témoignages. On sent, par l'application qu'il a mise à traiter les moindres détails, soit des fleurs, soit de la poterie transtévérine qui les contient, combien il avait besoin d'apaiser l'agitation de ses pensées et de les lancer sur une piste d'autant plus humble que le spectacle qui les avait excitées était grandiose.

C'est à Rome et dans les environs qu'il fit en Italie le plus de dessins et d'aquarelles. Il nous en est resté quelques autres du Pausilippe, de Pompéi et de Pœstum, mais ils sont rares en comparaison des premiers. De Florence, où pourtant il fit de longs séjours, il n'a presque rien laissé : il est à croire que l'admiration de tous les chefs-d'œuvre d'architecture,

Page 1