BONAVENTURE LAURENS
à l'École des beaux-arts, auprès de Paulin Guérin, Belliard et Daussy qui devinrent ses amis. Ses soirées il les avait passées au théâtre, surtout à l'Opéra, aux Italiens, à l'Opéra-Gomique et à la Comédie-Française. Il avait donc pris comme une leçon continuelle des meilleurs maîtres et il avait emmagasiné les impressions les plus fécondes. Tout cela avait influencé l'activité artistique de sa vie.
Plus tard, il ira dessiner dans l'atelier de Pradier et des Flandrin; il fera des voyages répétés en Allemagne, où il se liera d'amitié avec Félix Mendelssohn, le vieil organiste Rinck, Robert Schumann, Schnyder von Wartensee; il visitera l'Italie et une partie de l'Espagne, crayonnera les albums que la Compagnie du chemin de fer P. -L. -M. éditera en lithographie; il deviendra universellement connu et sa maison de Montpellier sera visitée par toutes les célébrités artistiques et littéraires.
Mais s'il développe ses connaissances, s'il perfectionne ses talents d'exécutant, son habileté d'aquarelliste et de lithographe, il n'a plus besoin d'épurer son goût, car il ne fut jamais gâté.
Son inclination le portait d'elle-même vers les productions des plus grands génies, Bach en musique, Raphaël, Claude Lorrain, le Poussin en peinture : tout au plus fut-il réfractaire à l'école de 1830, et son jeune frère, plus moderne, aura-t-il des lances à rompre avec lui en faveur de Delacroix, Corot, Daubigny et autres contemporains.
Son extérieur était loin de dénoter ce qu'il valait : de mise toujours plus que négligée, d'aspect au premier abord peu engageant, d'allures très libres, même au miheu des assemblées les plus aristocratiques, il semblait chercher à cacher dans une gangue rudeetépaisse les trésors qu'ilportait en lui-même. Il paraissait même vouloir faire étalage de cette rusticité et s'obstinait à ne vouloir se rendre à aucune des observations qu'on lui adressait à ce sujet; il fournissait occasion à des remarques gouailleuses, mais toujours spirituelles et dépourvuesde méchanceté, de son frère Jules; mais il était le premier à s'en amuser. Il ne s'amendait pas même en voyage et Danjou se trouva confus plus tard de l'avoir traité très cavalièrement lorsqu'en piètre équipage il l'avait vu pour la première fois
se présenter à la tribune de l'orgue de Saint-Eustache à Paris. Bonaventure ne s'intitulait-il pas lui-même, dans son pittoresque langage provençal :
La crème dis e^peyanùras, Bonaventnr de Carpentras.
« La fleur des loqueteux, — Bonaventure de Carpentras, »
Une nature aussi richement douée, d'une humeur aussi gaie dans un travail incessant, aussi libre dans son expression, ne pouvait qu'exercer une heureuse influence sur l'esprit de Jules Laurens, qu'une extrême jeunesse et des dispositions natives rendaient fort impressionnable. A vivre familièrement à côté d'un tel maître, dans un tel milieu, il ne pouvait qu'enrichir sa mémoire et son intelligence. Il ne fallait d'ailleurs rien moins que son affection, son admiration pour son grand frère, sa passion d'apprendre, son ambition de devenir un artiste lui-même, pour lui faire surmonter l'effroi nerveux que lui causaient certains aspects des bâtiments de la Faculté de médecine où il séjourna : il y avait bien l'agrément d'un magnifique perron orné de statues en bronze, de vastes vestibules, de cours plantées d'arbres, d'une très belle bibliothèque, d'une collection de dessins de grands maîtres, d'une galerie de portraits des professeurs, du mouvement et de la gaîté des étudiants; mais il y avait à côté certaines portes sombres, devant lesquelles le jeune Carpentrassien ne passait pas sans trembler, les salles de dissection, le Musée anatomique ; c'étaient encore « des fourgons et coffres aux contenus sans nom, les manipulations et trafics mystérieux... se révélant à divers degrés, surtout la nuit, et saturant l'atmosphère des cours d'émanations atroces. Ajoutez-y la verte humidité de pans de murailles revêtues d'épaisses végétations grimpantes et pleines d'orfraies, de chats-huants et de chauves-souris, la mitoyenneté de la cathédrale de Saint-Pierre dominant... ces divers préaux et basses-fosses de ses trois formidables clochers; à toute heure, les plaintes et les hurlements de sonneries des cloches, éclatantes ou sussurant par les pores des pierres et les ogives des vitraux les orgues et les psalmodies liturgiques. Voilà qui est bien fait certes pour