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VOYAGE EN ORIENT DE R. DE SCITIVAUX

En 1873, parut à la librairie Morel le Voyage en Orient, que Roger de Scitivaux avait accompli en 1859 et 1860, avec le comte de Paris et le duc de Chartres. L'ouvrage consistait en une suite de lettres que l'excursionniste avait adressées à son frère Anatole; elles étaient présentées par le comte de Ludre.Mngt-cinq planches lithographiques d'après les dessins de l'auteur les accompagnaient; elles montraient surtout des paysages et des types de l'Egypte ou de la Palestine. Toutes furent interprétées avec bonheur par Jules Laurens, qui, probablement, était intervenu dans le choix qu'on en avait fait pour leur donner une séduisante variété. Deux ans plus tard, c'était encore lui qui illustrait par le même procédé le volume de Raphaël Bernoville, publié par la veuve A. Morel et ses associés sous le titre de : La Souanétie libre. Épisode d'un voyage à la chaîne centrale du Caucase (1).

Dans cet ordre d'idées, il y a lieu de mentionner aussi : 1° Une chromolithographie d'après les photographies de Zichy et les dessins de Sauerweid représentant les députés des peuples du Caucase présents à Moscou, en 1856, pour le couronnement du Tsar; et quatre planches semblables, d'après les dessins de Teichel, pour l'album des Peuples de la Russie, ouvrage publié à Pétersbourg à l'occasion du jubilé du millénaire russe (2);

2° Une autre lithographie en couleurs, publiée d'après les dessins originaux du Prince Gagarine : Indiens {habitants de Bakou adonnés au culte du feu):

3° Trois planches également en couleurs montrant des monuments

(1) Voici le titre des sept planche-^ : Pont de Kh discar sur le Phase, à sa sortie du Haut-Ratcha ; Châteaux des Dadmns et mont Guervache près de Loudjy {commune de Laschkfiet) ; Pics de la Tschrara ( vallée de Vlngour) ; Suite de la chaîne de la Tschrar , vers Vest, vue des glaciers de l'Ingour, prise du col de Latpari ; Village de Vitschnachi (commune de Kola) dans la vallée de Vlngour, vue des pics de VOuschha ; Communes de Moulal-h et de Moujali, vallée de la Moulkhra et vue du Tetnovld ; Types souanes {commune de Latali).

(2) Ce sont : 1° des Lesghis, 2° un Mingréiien et iiu Gouriel, 3° un Ossète et un habitant de la Kabardah, 4° un Kourde et un Arménien.

210 ESTAMPES ORIENTALES d'aPRÊS DIVERS.

et des paysages orientaux et ayant fait partie d'un ouvrage que je ne connais pas (1);

4" Deux estampes d'après E. Guillaume, qui portent les n"- 4 et 5 dans un atlas sur la Mysie et sont intitulées : Cyziqae. Apamée des Mijzéens. Hadriani,et Tombeau taillé dans le roc, nommé par les Turcs Deliklitach {pierre percée);

b^ Sept lithographies d'après Oldga Fedtschenko, donnant les vues suivantes : Riguistan, place principale de Samarkand ; Shah Zinda, aux empirons de Samarkand ; Bibi Khanym, mosquée du temps de Timour; Intérieur de Gourémir {tombeau de Timour); Ishrat-Khana, ruines du palais de plaisance de Timour; Monts Aksdi au sud de Samarkand; Végétation de Kisil-Koum;

6° Enfin, une dernière, d'après Bronislaw Zaleski : La demeure d'un riche Kirghiz dans les environs d''Orenbourg, qui a paru dans V Album de Wilna.

La multiplicité des travaux lithographiques de Jules Laurens est telle qu'on ne peut jamais être assuré d'en connaître le nombre exact (2). Il m'a paru cependant qu'il était bon de donner une nomenclature aussi complète que possible des planches qu'il fit pour l'illustration d'ouvrages sur l'Orient, car elle démontre, mieux que n'importe quel témoignage, la haute estime en laquelle on tenait son crayon, pour l'interprétation de paysages ou de types dont il avait su luimême pénétrer l'âme et l'esprit.

( 1 ) Kabr Hairan (tombeau de Hiram, roi de Tyr), numéroté 31 ; Ruines de Césarée, n» 5('; Yàja (Japho, Joppé), vue septentrionale, n° 55.

(2) Voici encore deux planches lithographiques: Chasseurs à Vautruche en Algérie et Chasseurs persans. Cette dernière, d'après le commandant Duhousset, parut dans le Journal des chasseurs (15 avril 1863).

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C'était en grande partie la maison Lemercier qui lui avait procuré les commandes dont il vient d'être question. Le directeur de cette imprimerie, avec lequel il entretenait, nous le savons déjà, les plus affectueuses relations, connaissait toute la valeur du lithographe auquel il s'adressait et, plus d'une fois, il eut recours à lui pour se tirer de cas embarrassants. L'imprimeur Bertauts, les éditeurs Goupil et Morel n'eurent pas moins de rapports avec lui, Morel surtout; et ce fut une surprise pour l'un comme pour l'autre, lorsqu'après plus de vingt ans de fréquentation journalière, ils se reconnurent compatriotes.

Morel était encore établi rue Vivienne lorsqu'il édita par souscription VAlbum des Vosges, dont Bellel avait fait les dessins au fusain et Théophile Gautier le texte. Ce fut le « très habile lithographe (1) » Jules Laurens, qui fut chargé de reporter les dessins sur la pierre et d'en surveiller le tirage. Il le fit avec un véritable plaisir. Bellel avait été son concurrent pour le prix de Rome en 1846, et déjà Laurens l'estimait pour le premier et le plus admirable « fusinier » qui existât. Bellel et Théophile Gautier étaient faits pour s'accorder : la prose de l'un allait de pair avec les dessins de l'autre. Ils avaient donc proposé à leur ami Jules Laurens de collaborer à une œuvre intéressante. Celui-ci aimait trop les arbres, les cours d'eau sous bois, les grandes futaies, les rochers, pour ne pas prendre une réelle satisfaction à l'exécution des planches qu'on lui demandait. Il interpréta avec conscience et fidélité les vues d'Épinal, de Saint-Dié et de Remiremont, les cascades de Tendou et de Géhard, le saut de la Cuve à Saint-

(1) Telle est l'expression d'un rédacteur à la Gazette des Beaux-Arts (t. VII, 1860, p. 320), à propos de la décoration de Bellel et de l'achèvement de Y Album des Vosjes.

212 PLANCHES d'après LES ŒUVRES d'a. ROLLAND.

Amé, le saut des Cuves près de Gérardmer, les promenades et parcs de Plombières, les aspects des vallées de la Bolle, des Roches et de Saint-Amé, les lacs de Gérardmer, Longemer et Retournemer, le col de la Schlucht et tous les admirables sites dessinés par Bellel. Aussi l'ouvrage qui sortit de ses mains est-il un des plus beaux livres qui aient paru sur les Vosges (1).

Le peintre Emile Michel l'avait mis en relations avec son beau-frère Gandar, professeur à la Sorbonne, et par lui avec Schuler, Deligny, Maréchal fils. Lemud. Barillot, qui constituaient « le si intéressant clan artistique de Strasboiyg et de Metz ». Or, Gandar se trouvait être le neveu de l'animalier Auguste Rolland et préparait la publication d'un choix de ses œuvres. Jules Laurens lui plut et lorsqu'il mit son projet à exécution, il eut recours surtout à son nouvel ami. Il l'établit d'ailleurs en collaboration avec d'autres artistes, mais sur les quarante-trois planches lithographiques qu'il fit exécuter, vingt furent de la main de Laurens. Le volume parut en 1863, à Metz, sous la firme du typographe F. Blanc, rue du Palais, avec le titre suivant : Œuvres de A. Rolland, publiées par sa famille avec le concours de K. Bodmer, Français, J. Laurens, E. Le Roux, Mouilleron, Vernier, et précédées d^une notice sur sa vie et d'un catalogue de ses ouvrages par E. Gandar. Les planches avaient été tirées par Lemercier. De toutes, la plus belle est peut-être celle qui représente des sangliers courant dans la neige; elle est impressionnante par son éclat, par l'opposition du blanc et du noir; or, elle est précisément de Jules Laurens. C'est à lui aussi que l'on confia le soin de reproduire la maison d'Auguste Rolland à Rémilly, l'ancien et le nouveau clocher de ce pays; quoique les dessins en fussent signés par Emile Michel, ils ne lui ont pas permis d'en tirer de grands effets; il faut les considérer presque comme des documents photographiques, et non comme des œuvres

(1) A titre de précision, je noterai que trois de ces lithographies furent exposées au Salon, mais .seulement en 1879.

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d'art. Mais qu'il fut mieux inspiré lorsqu'il eut sous les yeux les Vaches au gué, Le Chaume, le Loup aux aguets, les Hérons, les Roseaux de Bouligny et autres œuvres de Rolland! Plusieurs de ces lithographies figurèrent d'ailleurs en très bonne place, aux Salons de 1869 et 1872.

L'année suivante (1864) vit la pubhcation d'un ouvrage, qui avait mis en collaboration les deux frères Bonaventure et Jules. C'était tout un événement dans la vie de l'un et de l'autre. Bonaventure avait un culte pour la l^eauté de la femme : la nature, disait-il, a créé la femriie belle au suprême degré. « En la considérant comme telle, je suis de l'avis des grands artistes de la Grèce et de l'ItaUe. Or, comme l'expression de la beauté est le but de l'art, on ne peut rien faire de mieux que d'étudier et de contempler cette beauté. Raphaël dans son temps et Ingres dans le nôtre ont travaillé avec cette pensée... « Aussi avait-il recruté un peu partout, dans les rangs les plus élevés de la société comme dans les classes les plus dégradées, des modèles qui avaient offert à son admiration les divers aspects de cette beauté féminine. « Quand il rencontrait une belle ou pittoresque jeune fille dans la rue ou ailleurs, il n'avait de cesse qu'il n'ait réussi à se faire présenter à sa famille, pour demander aux parents la permission de lui faire son portrait; et cet homme à l'accoutrement peu prévenant, à la chevelure en broussaille, dont le pliysique, en un mot, représentait mal, ne se voyait jamais repoussé. » Pour ses modèles il affectionnait tout particulièrement une expression rêveuse, attristée, mélancolique, alanguie, et pour la faire naître, « il employait, a dit M. Durand-Gréville, tous les moyens possibles ». Il leur jouait des airs appropriés et, quand cela ne suffisait pas, il s'apitoyait sur les misères de leur vie, sur les malheurs qui les attendaient, il dirigeait leur pensée vers des idées sombres, il arrivait enfin à l'effet voulu.

214 LITHOGRAPHIES DE l'aLBI'M DES DAMES.

De ses portefeuilles bourrés d'études, il eut un jour la pensée d'extraire un clioix très réduit des portraits aquarelles , auxquels il attachait le plus d'intérêt : jeunes filles en bouton, puis en fleur, femmes en pleine maturité. Il demanda à des amis : Joséphin Soulary, Marie Blanchecotte, Jules Canonge, Anselme Mathieu, de commenter en quelques vers la pose et l'expression de chacune d'elles; lui-même se chargea de le faire par la musique, par des extraits de pages de maîtres tels que Bach, Beethoven, Mozart, ou par des mélodies qu'il composa. Aussi a-t-on pu dire qu' (c on n'a peut-être jamais rencontré le trait, la couleur, la note mélodique et le mot versifié» qui concourent ainsi, uliés et fondus entre eux, à la quadruple expression du même objet )i.

La reproduction des aquarelles en chromolithographie avait été confiée à Jules Laurens. Bien que celui-ci ait affirmé qu'il se contenta de donner des « fac-similés absolus des modèles originaux », il est certain qu'il 1er; a beaucoup améliorés. L'enthousiaste admiration qu'il professait pour son frère ne l'empêchait pas de remarquer les incorrections de son dessin; mais il poussait trop loin l'abnégation pour faire la moindre allusion aux transformations heureuses que pouvaient recevoir les œuvres de Bonaventure passant par ses mains. Assurément, les chromolithographies qu'il nous a livrées ne sont pas encore d'une perfection absolue; il aurait craint d'être désobligeant en faisant mieux.

Quoi qu'il en soit, V Album des dames, tel est le titre « un peu suranné » que reçut la nouvelle publication (1), est fort intéressant, non seulement comme type des meilleures productions en aquarelles de Bonaventure Laurens et en chromolithographies de Jules, mais encore comme caractéristique d'une époque et d'une conception d'art. Vingt-cinq portraits y sont donnés, chacun d'eux avec un nom qui était à lui seul, dans la

(1) En voici le titre complet : «Albvini des daines, types et portraits de femmes, peints d'après nature par J.-B. Laurens, lithographies en couleurs par son frère Jules Laurens et imprimés en aquarelle par Lemercier. Poésies par M. J. Soulary, M"^"^ Blanchecotte, etc. Musique de divers maîtres et de l'auteur des portraits originaux. — Paris, c liez J. Hetzel, libraire-éditeur, rue Ja<-ob, 18. MDCCCLXIV.

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pensée de Bonaventure, représentatif du modèle. Voici Angéline, aux cheveux pendants d'un beau blond, de profil et la tête inclinée :

« Ses deux yeux sont baissés et son rêve se joue Dans le ciel des désirs que voilent les pudeurs <>;

la brune Zine, vêtue seulement d'une chemisette, rêveuse et alanguie, dont :

« Doucement la joue ronde Presse le poing fermé »;

la naïve Colette, dont la chemise entr'ouverte laisse apercevoir sous un scapulaire un sein ingénu :

« C'est plaisir d'agacer cette tendre bêtise, Qui porte gauchement les trésors les plus frais. Comme si la nature eût tout lacé de biais. En lui passant au corps sa première chemise »;

Berthe, aux yeux pleins de souvenirs mélancoliques, s'enveloppant dans un voile; Séraphie, dont

Spéranda,

« Le visage est brillant comme le clair matin » ;

<( ... pensive.

Écoutant dans son cœur oii nul secours n'arrive Mourir le cri dolent que la chair a jeté » ;

Éolie, aux «regards timides et brillants», dont le «cœur endolori... se croit résigné »; la candide Céline; la triste Clarisse, repliée sur son amour; la très vivante Maria, au costume arlésien; Clara, en toilette de bal; Césarine, avec« ses airs de sultane », « en sa svelte langueur », qui font « éclore au cœur des rêves par milliers »; la mystérieuse MathiMe, dont les cheveux blonds aux lonsrues nattes sont voilés d'une mantille; l'aga-

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