RELATIONS AVEC LES BONHEUR
çante A nnette, jetant un regard quêteur par dessus son missel ; la Lesbie de Catulle, vivant pour l'amour et prête aux baisers; Sabine à «la chair de feu )', qui a «du sang rouge où d'autres ont du lait »; et Julie, la délaissée, et toutes les autres qu'il faudrait énumérer, car toutes ont leur caractère propre, leur individualité presque toujours mélancolique. L'interprétation de .Jules Laurens est ce qui nous intéresse le plus ici. Outre qu'elle a perfectionné les originaux, il semble qu'elle n'ait jamais été plus compréhensive et plus expressive en même temps. Le crayon de l'artiste s'est fait tendre, alangui; jamais il n'eut plus de délicatesse, surtout dans le mélange dos couleurs. Seules, ses lithographies d'après les femmes et les amours de Diaz ont plus d'harmonieuse douceur, d'enveloppe et de tendresse. Il a voulu faire honneur à son frère aîné : tout en s'efforçant de rester humblement dnns son ombre, il s'est élevé très haut et c'est en partie par lui que l'œuvre de Ronaventure vaudra toutes ses qualités (1),
Presquf^ aussitôt après son retour d'Orient, il était entré en rapports avec les membres de la famille Bonheur, surtout avec Rosa et Auguste; il s'était même hé avec eux par des sentiments de vive affection. En 1848, Rosa Bonhpur, très jeune encore (elle avait à peine 26 ans), était arrivée à la célébrité avec son fameux tableau du Labourage nivernais, que devait bientôt suivre le Marché aux chevaux. Son frère Auguste, d'un an seulement plus âgé que Jules Laurens, avait débuté au Salon en 1845; il possédait déjà ces qualités de « peintre proprement dit », supérieures même à celles de son illustre sœur, dont les succès échpsèrent tous ceux
( ) Il existe encore quelques autres litho iraphies en couleurs, i,ue Jules Laurens imprima chez Lemercier et édita chez Dussacq et C'« d'après de nouveaux modèles féminins traités en aquarelle par son frère. .J'en connais au moins deux : Le reverrai-je ? et II va venir!
ESTAMPES d'après LES BONHEUR EXPOSÉES. 217
auxquels les autres personnes de sa famille pouvaient prétendre. Jules liaiirons regretta toujours pour Auguste, auprès de qui il a passé à Magnyles-Hameaux « les meilleurs temps » de sa vie, que son Dormoir en forêi. n'ait pas été récompensé par une des grandes médailles d'honneur du Salon et ne soit pas venu, par l'intervention nécessaire de l'État, enrichir nos collections nationales. Isidore Bonheur avait d'abord fait, lui aussi, de la peinture comme ses deux aînés, et c'est par un tableau qu'il avait pris part en 1848 à son premier Salon : mais il abandonnait déjà la palette pour l'ébauchoir et il n'allait pas tarder à acquérir une réputation méritée de sculpteur animaHer. Enfin, Juliette Bonheur, la future Madame Peyrol, née en 1830, débutait au Salon de 1852 par une nature morte et s'avançait à grands pas dans la voie ouverte par sa sœur Rosa. Au jugement de son ami Jules Laurens, celle-ci aurait pu, « c'est tout dire, signer volon- , tiers Ses études et divers de ses tableaux ».
En 1853, Jules Laurens exposa pour la première fois une lithographie d'après Rosa Bonheur : c'était les Animaux dans la montagne, àowi j'ai déjàeu l'occasion de parler(l). En 1861, il mit au Salon la planche qu'il avait imprimée d'après V Abreuvoir de la même; en 1863, des Cerfs et hich.es, toujours d'après Rosa, mais en même temps la lithographie du Passage du gué, tableau d'Auguste Bonheur. De celui-ci il reproduisit Un Dormoir en forêt et des Moutons sur le bord de la mer, que l'on vit aux Salons de 1866 (2) et de 1870; en 1875, il exposa encore des études d'animaux d'après Rosa Bonheur et Juliette Peyrol-Bonheur; en 1878, des Dindons, poules et poussins, d'après cette dernière.
Mais ce n'était là qu'une indication sommaire des multiples travaux qu'il exécutait d'après ces divers artistes : c'est peut-être en effet sur leurs œuvres qu'il travailla le plus souvent, je ne dirai pas avec le plus
(1) (ette planche parut sous le n" 15 et avec le titre de Souvenir d'Auvergne dans la collection du Salon. Voir ci-dessus, page :;02, note 2.
(2) M. Philippe Burty estima que l'original du Dormoir était moins lumineux que la pierre de M. I.nurens {La Gravure au Salon de 1866, dans la Gazette des Beaux-Arts, t. XXI, p. 191).
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d'afTection, car il mettait le môme soin à tout ce qu'il entreprenait. Il lithographia donc encore de Rosa Bonheur Le Retour du marché (aux deux crayons) et les Bourriqueros, et d'Auguste Bonheur Le Gardien t'/giïrt?!^, toutes planches qui ne figurèrent pas dans les collections que je vais dire.
Elles étaient éditées par M. H. Peyrol, qui, établi alors rue Hautefeuille, se faisait un devoir de contribuer à la gloire de la famille à laquelle il était allié. Ce fut le même Peyrol qui prit l'initiative de publier d'abord de Grandes études d'' animaux d'après Rosa Bonheur; c'était naturellement en lithographie. Il confia à J. Aubert,. Gilbert, Soulange-Teissier, Dharlingue, Jules Didier, Sirouy et Jules Laurens, le soin de dessiner les pierres : Jules Laurens se vit attribuer un Cheval percheron, une Chevrette un Chevreuil, un Taureau charolais et un Cheval breton, sur les vingt planches de l'ouvrage complet.
Beaucoup plus copieuses furent celles des Petites études d^animaux diaprés Mademoiselle Rosa Bonheur, Madame Peyrol-Bonheur. Messieurs Auguste et Isidore Bonheur, que Jules Laurens publia seul chez Peyrol, F. Delarue et Goupil à Paris. Elles sont au nombre de quatre-vingt-quatre et commencèrent à paraître dès 1865. Elles représentent certainement une des plus belles œuvres lithographiques du XIX'- siècle : le crayon de l'artiste a su interpréter hbrement et richement les différents types d'animaux dont il a pris les modèles dans les œuvres des Bonheur; il leur a donné une précision et en même temps des qualités d'enveloppe, qui pourraient étonner chez d'autres artistes. Il est certain qu'il songeait à l'enseignement en exécutant de telles planches : ce n'était pas seulement pour vulgariser les dessin!-:, tableaux ou sculptures de ses amis qu'il le faisait, mais encore pour les proposer comme modèles aux écoliers. Aussi a-t-il choisi, pour les montrer dans leurs mouvements habituels, les animaux qui nous sont le plus familiers et en a-t-il soigneusement noté l'anatomie. De plus, en beaucoup d'endroits, il a disséqué pour ainsi dire la forme de certaines parties du corps : il a d'abord donné le dessin des contours avec l'indication des hgnes principales, et au-dessous le même sujet trait-é
PORTEFEUILT.E DE VOYAGE. 219
complet Pment avec tout le modelé qu'il comporte. Il a présenté aussi des écorchés, des avant -trains ou arrière-trains de chevaux, des études de pattes et de têtes d'oiseaux de basse-cour. Cette préoccupation de l'enseignement se manifeste ici pour la première fois et d'une façon très large : notre artiste lithographe l'aura longtemps encore.
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Il menait de front les diverses publications dont on vient de lire l'énumération et d'autres encore, lorsqu'il s'entendit avec la maison Goupil et C'^pour une suite de planches lithographiques qui devaient paraître sous ce titre : Portefeuille de voifage. Motifs pittoresques . France, Angleterre, Italie, Turquie, Perse, etc., par Jules Laurens.Ce recueil, « tout en intéressant le touriste, le savant et le simple amateur», devait s'adresser «particulièrement aux études df l'élève, en lui ofTrant les études mêmes de l'artiste. Les motifs très variés en végétation, terrains, architecture, marines », allaient y être « reproduits en fac-similé des dessins originaux recueillis » par l'auteur dans ses voyages.
Il en parut d'abord une livraison de dix grandes feuilles, sous une couverture illustrée du dessin déjà signalé ici : Jules iMurens dessinant le cours de VEuphrate (septembre 1847). On y trouvait une vue de cascade prise A Vouheix (Auvergne); une vasque de fontaine au Jardin des plantes de Montpellier, un aspect de la Campagne de Constantinople, une Cour de mosquée à Constantinople, les Anciennes murailles d^Héraclée près de la mer Noire, Diarbékir sur le Tigre, une Mosquée à Vann (Kurdistan), le Lac de Vann, les Jardins abandonnés d'Aschref (Perse), enfin les Limites de V Astérabad et du Korassan fl).
Cette pubhcation, annoncée par M. Léon Lagrange dans la Gazette des Beaux-Arts de 1866, y fut appréciée dans des termes^trop flatteurs
(1 ) Notons 4ue trois de ces planches furent exposées an Salon de 186'.