‹ Jules LaurensChapitre 176 sur 230 · TABLEAUX DU SALON DE · texte numérisé non relu

TABLEAUX DU SALON DE

les anfractuosités dans la brume. Sur les terrains du premier plan, qui montent jusqu'à la base des murailles et sont vivement éclairés comme elles, se trouvent quelques figures importantes : un chameau monté, d'une très grande tournure, qui s'avance de face, au milieu du tableau; d'autres chameaux couchés et leurs gardiens. Je ne peux pas dire que la composition de cet ouvrage me satisfasse complètement; toutes ces lignes parallèles ne sont certainement pas heureuses. Mais l'aspect de cette ville,resserrée entre les montagnes qui la surplombent et ses murailles, a quelque chose d'étrange qui saisit vivement. Les terrains et les figures sont d'une exécution superbe. Les motifs que reproduit ou dont s'inspire M. Laurens ne sont pas toujours irréprochables, mais ils sont toujours originaux, imprévus, frappants. L'habile artiste n'est jamais banal, et il est aussi personnel dans sa facture b.ardie, large et vigoureuse, que dans le choix de ses motifs. »

Edmond About était plus bref et faisait dans son compte rendu un éloge encore plus vif : « Un peintre que le public et le commerce n'ont pas encore placé à son rang, mais qui aura la renommée et la fortune après sa mort, M. Jules Laurens, possède la Perse entière dans ses cartons, et il en tire chaque année deux ou trois chefs-d'œuvre vivants, charmants, pleins de vigueur et de feu, mais d'une force retenue et d'un feu concentré, comme l'artiste lui-même. Une Halte à la porte de Téhéran serait l'honneur d'une galerie; mais les galeries de notre époque ont plus d'argent que de goût. »

Les deux sujets dont il vient d'ôtre question, firent tort autant par leur exotisme que par leurs qualités d'exécution, à un troisième que le peintre avait envoyé au même Salon et qui ne se distinguait que par la sobriété et la solidité. Il était intitulé : A Saint-Waast{Manche), par un temps de pluie.

C'est encore et toujours à Ch. Clément qu'il faut demander une étude savante et précise sur le seul tableau d'Orient que Jules Laurens exposa en 1876; et pourtant ce dernier avait pris soin lui-même d'indiquer dans y Alliance des arts et des lettres,\e but qu'il avait poursuivi en peignant les

TABLEAU DES « FRONTIERES DU KORASSAN ET DE l'aSTÉRABAD ». 265

Frontières du Korassan et de V Astérahad ; il déclarait qii' « il y a peutêtre plus de géographie et de géologie... qu'il n'y a de pittoresque pictural ». Comme il recherchait avant tout l'unité de sujet, « c'est-à-dire l'emploi d'un élément essentiel, dominant, à peu près exclusif », il avait voulu son tableau « tout montagnes et terrains », comme il en voudrait « tel autre tout arbres ou tout ciel ou tout eau, etc. » Il n'avait consenti à y poser figures et animaux « qu'à l'état de note », car, nous le savons déjà, « l'adjonction de trop de figures dans un tableau de paysage » lui paraissait « d'un principe et d'un résultat fâcheux, quelque chose d'aussi équivoque que l'opéra-comique par exemple », auquel il préférait « de beaucoup l'unité musicale d'un grand opéra et tout à fait celle d'une grande symphonie ».

Maintenant que nous connaissons ses intentions, voyons avec Ch. Ch'ment le résultat obtenu. Le critique commence par affirmer que ce tableau « est au nombre des meilleurs et des plus saisissants ouvrages du Salon. C'est évidemment, continue-t-il, une vue d'après nature et d'une grande fidélité, un paysage géographique, si l'on veut. Mais quel site étrange et intéressant! Comme le peintre a su coordonner et soumettre aux lois d'un art sévère les éléments que lui fournissait la réalité! Quel beau dessin accentué et magistral! Quelle facture ferme, savante et parfaitement personnelle! Le fond du tableau est occupé par des montagnes de la forme la plus originale et la plus pittoresque, qui forment au centre une sorte de pyramide et viennent en s'afTaissant vers les bords. Au delà, on voit et l'on soupçonne dans les brumes du lointain tout un monde de sommets, qui s'abaissent et se relèvent comme les vagues gigantesques d'une mer pétrifiée. Plus près du spectateur, s'étagent par assises horizontales des terrains crayeux et éboulés, éclairés de face, rosés dans les couches supérieures, d'un blanc éclatant dans le bas. Au premier plan s'étend un cimetière avec ses petits monuments carrés aux portes ogivahs et ses dalles dressées. Deux Persans sont assis sur les tombes; quelques chameaux entrent dans le ravin qui descend à gauche. Ce vaste ensemble est exécuté avec une vigueur, une franchise,

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