‹ Jules LaurensChapitre 18 sur 230 · UN PROFESSEUR DE TREIZE ANS · texte numérisé non relu

UN PROFESSEUR DE TREIZE ANS

strict indispensable. On vit donc le jeune écolier se transformer en maître et les amis de son frère, témoins de son courage et confiants dans son talent, s'évertuer à lui procurer des élèves, qui ne pouvaient guère être moins âgés que lui. Ils lui en trouvèrent surtout chez la marquise de Roquefeuille, sœur du futur maréchal de Mac-Mahon. Ce professeur « très aimé, mais rien moins qu'imposant », y donnait des leçons de dessin, même de violon (car auprès de son frère Bonaventure il avait été impossible de négliger la musique), *( à une folle ribambelle de camarades des deux sexes », Marie, Isabeau et Élie de Roquefeuille, Louise et Paul Mares, Arnica Bérard, Albert et Georges d'Albenas, les jeunes Gordon, de Montcalm et Franc de Saint-Étienne. Les séances débutaient bien par des niches faites au maître et se terminaient souvent par une grande partie de barres, mais le jeune professeur s'y dépensait déjà de toute son âme : plus d'une fois, le frère de la marquise, colonel en Afrique, assista gravement au cours et se mit lui-même à dessiner.

Ces enfants eurent toujours la gentillesse de traiter Jules Laurens comme un de leurs camarades et ce fut une joie pour lui de se trouver dans un miheu aussi cordial. Pour donner une idée des amusements auxquels ils se livraient ensemble, je devrais transcrire ici les pages où, sur la fin de sa vie, notre héros nota le projet qu'il avait eu avec sa nièce Rosalba, fille de Bonaventure, et ses «élèves », de restaurer l'ancienne cathédrale avec les vieux bâtiments capitulaires de Maguelone et d'y installer une communauté artiste et studieuse. Ce projet, qui occupa leurs loisirs pendant près de deux ans, fut exposé dans tous ses détails, après un règlement de vie, dans un album qu'il serait curieux de retrouver aujourd'hui. Mais il n'était vraiment pas banal ce spectacle de jeunes imaginations, rêvant de constituer dans un tel cadre une bibhothèque toute httéraire, une galerie de portraits, un musée archéologique, distribuant sur le papier l'aménagement des locaux, reconstituant par des dessins teintés d'aquarelle l'aspect de paysages mutilés ou d'édifices détruits presque en entier.

Un des plus grands stimulants de l'ardeur des enfants est la fréquen-

FRÉQUENTATION d'aRTISTES ILLUSTRES 21

tation de personnages déjà arrivés à la célébrité ou déjà remarqués pour leurs talents. Cet aiguillon que procure la gloire des autres, cette émulation qu'éveille le talent autour de soi ne manqua pas à Jules Laurens pendant son séjour à Montpellier, et c'est encore à son grand frère qu'il le dut. Grâce à Bonaventure, il put voir, chez son ami le D^ Lallemand, le sculpteur David d'Angers, approcher cet homme « presque chétif, le masque martelé de petite vérole, les traits ramassés à la kalmouke, peu de sourcils, les yeux gris, une simple moustache comme grignotée »; grâce à Bonaventure, il connut Henri Monnier et Saint- René Taillandier, il noua ses premières relations avec le trio Corot, Français et Gaspard Lacroix, que le Père de la nature n'eut garde d'oublier de conduire à la Valette; avec Eugène Devéria, «le maître alors illustre, tout rayonnant de la gloire de sa Naissance d'Henri /F» ; il fut introduit dans le cénacle d'amateurs et d'artistes qui se réunissaient chez le père du musicien Victor Roger, marchand de papiers de couleur, de cadres et de tableaux; il fréquenta François Danjou, l'organiste de Saint-Eustache de Paris, retiré à Montpellier. Chez Bonaventure, il vécut avec le joyeux Castil-Blaze, qui lui donnait le surnom de Juliiis Ascanius puer : le célèbre musicien et critique des Débats vint en effet à Montpellier, en 1840, pour y terminer et monter son opéra de Belzébiith. Avec Bonaventure et Victor Roger, il entendit Paganini et Listz dans leurs concerts publics ou dans leurs séances privées encore plus intéressantes. Et je ne cite que les noms les plus retentissants.

Il vivait donc dans un milieu tout spécial, où ses dispositions naturelles ne pouvaient trouver que les encouragements les plus précieux. C'est que la vie provinciale n'était pas alors tarie dans ses sources les plus vives; des foyers d'art réussissaient à se maintenir loin des très grands centres. La difficulté des voyages avait pour avantage de rapprocher l'élite intellectuelle de toute une région, alors que maintenant elle se disperse pour ne se rencontrer qu'à Paris. Jules Laurens put connaître ainsi, avant leur disparition, des conditions sociales qui, en définitive, contribuèrent grandement à son perfectionnement.

Page 1