PREMIERS TRAVAUX LITHOGRAPHIQUES
J'ai déjà dit que dès 1838 (se rappeler qu'il n'avait alors que treize ans), ses dessins étaient jugés par son frère aîné dignes d'être reproduits lithographiquement dans les Monuments du Bas-Languedoc. De son séjour à Montpellier datent d'autres œuvres, visiblement inspirées de la manière de Bonaventure et trahissant encore l'inexpérience du débutant. M. Georges d'Albenas, dans ses précieuses collections, a conservé de son «ancien jeune maître », une Fontaine de Vaucluse, Le Champ de foire à Montpellier, une Usine à gaz de Montpellier avec un Hôtel Saint-Côme et des Costumes de Montpellier, qui furent édités par le lithographe Donnadieu fils aîné, dans le journal montpelliérain le Babillard, en 1840 ou 1841. On connaît encore de cette époque une planche lithographique parue dans la Revue du Midi et intitulée Souvenir de Lavalette, et quatre autres vues de Montpellier (Vue prise devant le réservoir de V Aqueduc, Porte du Peyrou, Le Peyrou, Saint-Pierre et VEcole de Médecine), tirées par la maison Boehm et mises en vente « chez Roger, marchand de gravures, Grand'Rue, à MontpeUier». Ce ne sont là que des essais, dont les incorrections et les duretés disparaîtront plus tard de l'œuvre de l'artiste. Péchés de jeunesse d'un tempérament vigoureux, pressé de produire et peut-être, faut-il ajouter, pressé de gagner quelque argent (1).
Jules Laurens fit encore mieux pendant ces années de labeur acharné. Vers sa quinzième année, il travaillait sous la direction de Baudouin, peintre-décorateur municipal, aux décors du théâtre, notamment à ceux des Huguenots et du Cheval de Bronze. Il n'avait pas voulu recevoir de salaire, mais il avait obtenu, en compensation, une entrée permanente au théâtre. Aussi, après les cours de la Faculté des Lettres, après les séances prolongées jusqu'à dix heures du soir, de lecture et de copie d'après les dessins de maîtres à la Bibliothèque de la ville, s'empressait-il
(1) A ces productions de jeunesse, il faut joindre cette planche de la Vierge : Marie, d^ après la statue de SantarelU, dessinée et lithographiée par Jules Laurens, tirée chez Boehm et éditée par Roger, marchand d'estampes à Mont[iellier. Puis, Les grands médecins de tous les siècles réunis autour de la statue d'Hippocrate.
de courir au spectacle, car il n'était pas moins friand de musique que de littérature dramatique. C'est effrayant ce qu'une pareille activité dénote de désir d'apprendre et de force de caractère. Il se croyait d'ailleurs largement payé de sa peine par la somme de jouissances que sa compréhension des belles choses lui faisait éprouver, et se félicitait d'acquérir ainsi, sans bourse délier, un fonds considérable de science et d'émotions artistiques.
Il est peu d'hommes qui aient eu une jeunesse semblable et qui se soient astreints à un travail aussi rigoureux; il est peu d'artistes qui se soient préparés avec autant de conscience à leur mission future. C'est pour cela que j'ai cru devoir insister particulièrement sur les années d'études de Jules Laurens.
Entraîneur de condisciples et maître d'élèves de son âge, il trouvait lui-même une véritable émulation dans sa camaraderie avec Alexandre Cabanel, qui, son aîné de quelques années, suivait en sa compagnie les cours de l'École des Beaux- Arts à Montpelher. L'un et l'autre, déjà liés d'une bonne amitié, rêvaient d'aller à Paris se placer sous la direction d'illustres maîtres et conquérir des lauriers; mais l'un et l'autre avaient besoin d'être aidés pécuniairement pour achever leur instruction artistique. Ils ambitionnaient donc de pouvoir mériter les avantages du titre de pensionnaire de la ville de Montpellier à l'École de la rue Bonaparte. En fé\Tier 1839, Jules Laurens ne craignit pas de se présenter comme concurrent : il ne pouvait avoir le prix. L'aurait-il eu que sa famille se serait certainement opposée à son départ : il était vraiment trop jeune.
Son désir d'aller à Paris ne fit que s'exaspérer quand Cabanel réussit en 1840 à obtenir la bourse convoitée. Il redoubla d'ardeur au travail, afin den'être pas jugé indigne d'être admis lui aussi dans les grands ateliers parisiens et surtout afin de gagner les quelques centaines de francs nécessaires pour le voyage et les premiers mois de son séjour dans la grande ville, en attendant des travaux rémunérateurs. Au début de l'année 1842, il se jugea suffisamment prêt et, avec une douceur ferme et obstinée,