TABLEAUX AU SALON DE
leur beauté, il fallait revenir la contempler à plusieurs reprises, afin d'apprécier les qualités qu'elle décelait.
Le Rocher de Vann (Kurdistan), qui figura au Salon de 1880, fit de nouveau une impression particulièrement forte. Si l'on avait ignoré la conscience avec laquelle l'artiste exécutait ses études préliminaires, la fidélité avec laquelle il reportait sur la toile ses dessins pris sur nature, on aurait pu douter de la réalité de ce site horriblement grandiose. Le rocher se dresse en effet presque droit ; son sommet, à une hauteur à laquelle il semblerait que seuls les aigles pussent atteindre, supporte les murs d'une forteresse. On y accède par un sentier qui se glisse à travers toutes les fissures de la roche. A droite, on aperçoit dans la vallée la ville de Vann, humble et rampante, et le lac qui, au bout de l'horizon, étend son décor bleuâtre. Un ciel d'azur éblouissant, où tourbillonnent des oiseaux de proie, se charge de nuages gris. De ce gris, de ce bleu, du blanc des murailles, du jaune des rochers, du rouge des briques se compose toute une symphonie brillante de couleurs. C'est l'Orient dans tout son éclat, c'est le royaume de la lumière fulgurante.
Le Rocher de Vann fut acquis par l'État et placé au Musée du Luxembourg. Sous les remparts de Tauris, qui fut exposé au même Salon, appartenait à M. Alfred Arago (1). « Tauris a un succès fou», écrivait ce dernier à Jules Laurens, qui s'était retiré à Carp entras au moment où le public contemplait ses œuvres. Sur un même ciel d'azur profond, se profilaient les murs fumants de la ville. Au premier plan un chameau était accroupi, pour se reposer, écrivait un critique du Courrier du soir, « des longues marches et des longs jeûnes... On dirait un sectateur de Mahomet, qui, persuadé qu'on est mieux mort que couché, attend stoïquement le suprême repos, qui le délivrera des caravanes, de la soif et des coups de bâton. »
Mais ce n'était là qu'un mince accessoire, le peintre avait entendu,
(1) Le peintre s'était décidé sur le tard à l'envoyer; c'était pour remplacer Un bouquet de fleura en Provence, annoncé tout d'abord.