SUJETS DE VAUCLUSE EXPOSES EN 1892 ET
Pauvre Henner, qui ne voulait entendre que des éloges! Qu'il était aimable cependant de transmettre à son ami, alors à Florence, ceux que l'on faisait de son œuvre! Jules Laurens restait cependant assez sceptique : v< Que l'on ait trouvé mon tableau intéressant, pittoresque, avec certaines qualités, soit; mais qu'on le trouvât si bien, je ne comprends et n'y topo pas. Mais, comme Henner, je suis sensible à la bienveillance au moins des compliments, i'
Fut-il plus convaincu quand l'État acheta sa toile, refusa do l'expédier au Musée de Carpentras et estima plus honorable pour elle d'aller décorer un des salons du Ministère de l'intérieur?
Revenu à Carpentras après le séjour que j'ai dit à Florence, il passa une partie de l'été dans les montagnes de Vaucluse, '< pleines dp recoins bien caractérisés», rustiques et solitaires. '< Le ciel, les ombres portées, la coloration, y sont, ma foi ! écrivait-il à M. Emile Durand, les mêmes qu'à Kéban-Madenn. Je rove pourtant, annonçait-il ensuite, l'un n'empêche pas l'autre, un certain dessous de chênes aux troncs de Torse du Belvédère, abritant un débris de dolmen et quelque fantôme de druide. »
Le premier sujet fut terminé à temps pour être adressé au Salon de 1892 sous le titre de : Sur les monts de Vaucluse. Comtat-Venaissin. C'est un « simple motif do terrains », annon.;-a-t-il à Henner. << L'effet, la coloration sont aussi des plus simples. » Fidèle à une habitude qui lui était chère, il ajouta à son envoi des Chrysanthèmes premiers.
Los Chênes gaulois en Vaucluse furent présentés l'année suivante; après avoir figuré encore à la Décennale de l'Exposition universelle de 1900, ils ont été donnés par l'auteur au Musée d'Avignon. Le motif a été exactement traité comme Jules Laurens l'avait annoncé à Emile Durand. Au premier plan, les troncs robustes et noueux de trois chênes, aux branches à demi ruinées par le temps. Des pies s'ébattent sous leur ombre; près de là chemine un bûcheron coiffé de rouge; un dolmen est encore dressé à droite. En arrière, la lisière d'un bois est illuminée d'une lumière blonde, qui donne aux frondaisons une couleur diaprée et douce. Ces Chênes « resteront une des meilleures œuvres», affirma le critique du Correspondant.
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ARBRES DE MAGNY-LES-HAMEAUX (Seine-et-Oi^e^ Dessin à la mine de plomb.
TABLEAUX d'oRIENT ET DE FLEURS DE 1894 à 1896. 277
Une seconde toile : Dans les jardins abandonnés de Schah-Ahhas à Aschrcff (Hautn-Perse) rappela un des paysages au charme desquels le peintre s'était laissé prendre. C'était toujours avec émotion qu'il revoyait sur ses dessins les palmiers, les cyprès, les pins parasols, les mûriers, grenadiers et vignes grimpantes, à l'ombre desquels il avait passé quelques heures, les palais, kiosques et monuments divers, que « le grand Schah Abbas, le Louis XIV de la Perse » y avait fait «sortir du sol comme par enchantement. « Aussi revenait-il volontiers sur ce sujet : les diverses compositions qu'il tira de là en sont la preuve.
\'^oici maintenant, en 1894, Dans la campagne de Tréhizonde (Turquie d'' Asie): un chemin creux s'engageant entre deux rochers couronnés d'arbres, dont la silhouette pittoresque se découpait sur le ciel bleu, avec à l'horizon la mer et les tours blanches d'un phare et d'un minaret. A côté de cette toile d'un grand effet décoratif, des Chrysanthèmes de mon jardin épanouissaient leurs pétales blancs et rouges dans une ancienne faïence posée sur la table, près du couteau qui sépara les fleurs de leurs tiges.
Ce fut ensuite (1895), VFnphrate (Haute- Mésopotamie) et de Grands Chrjjsanihhnes dans un vase de verre. Le premier tableau était la mise en grand d'une esquisse très amusante, où l'on voyait Hommaire de Heil, Jules Laurens et des pilotes campés avec leurs bagages sur des outres gonflées, qu'entraînaient des eaux rapides dans une course fantastique entre deux hautes murailles et au milieu des rocs.
Puis, en 1896, Tête de voie romaine en Bithynie, à Amasserah, avec les débris de monuments antiques, chapiteaux, statue sous une arcade, bas-reliefs, etc., épars dans des rochers; des Fleurs au pot d' et a in. Comme maintenant, sur la fin de sa laborieuse existence, Jules Laurens aime tout à la fois à se replier sur les souvenirs de sa jeunesse vigoureuse et ardente, à caresser de son pinceau attendri les fleurs, épanouissement et joie de la nature! Plus il avance en âge, plus il s'attache à ces êtres fragiles et brillants, qui retiennent, pour un temps hélas! très limité, les couleurs les plus chaudes et les plus vives. Dans son action toujours
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raisonnée, c'est presque un symbole : l'homme, si longtemps vit-il, passe sur la terre avec une terrible rapidité; heureux encore s'il peut laisser derrière lui l'éclat lumineux de ses œuvres et le parfum de ses qualités morales.
Mais s'il vieilhssait, son pinceau restait vigoureux et alerte. On le vit bien surtout en cette année 1897, où il exposa Les Hissars ou châteaux d'Asie sur le Bosphore, blanches constructions crénelées « se détachant sur des montagnes grises et roses, près d'eaux bleues où se promènent d'élégantes embarcations aux voiles dorées »; puis, Dans les Marais Pontins {Italie). Ce dernier paysage, peuplé de bœufs noirs à l'abreuvoir, avait eu le privilège d'enthousiasmer Henner : « C'est le plus beau du Salon », répétait-il autour de lui. Et il écrivait à l'auteur : « Je veux aussi vous dire qu'un jour, au Salon, j'ai vu un petit tableau qui m'a ravi; je l'ai regardé bien longtemps et j'ai cherché le nom. C'était de vous. Figurez-vous ma joie! Jamais vous n'avez fait, ni personne, quelque chose de mieux. C'est un bijou... Quel beau ciel vous avez dans votre tableau. Je ne l'oubherai jamais. Quelle poésie, quel charme! Bravo! » Quelques jours plus tard, il offrait à Jules Laurens de lui acheter son œuvre. « Échangez-la-moi plutôt contre une de vos belles études », lui répondit son ami, « et tout le plaisir sera pour moi. » Ce qui fut fait. Le paysage admiré passa tout droit du Salon à l'atelier d'Henner : « Je regarde toujours vos Marais Pontins, annonçait ce dernier à Laurens. Le ciel est indéfinissable. Avec quoi avez-vous fait cela? »
« Vous avez de la chance de rester toujours jeune, heureux mortel! » C'est encore Henner qui félicitait ainsi notre artiste, en lui faisant compliment de deux nouveaux tableaux, très probablement envoyés au Salon de 1898 : Bords de VOuvèze (Vaucluse) et Rochers de Saint-Gens (Vaucluse). Le premier était un peu conçu dans le style des maîtres classiques : la rivière coulait ses eaux claires et nacrées dans un décor accidenté. Le second au contraire imposait presque une réminiscence des aspects d'Orient, de la citadelle de Vann par exemple : il y a, à Saint- Gens, comme à Vann, des rochers abrupts qui s'élèvent en masses formidable; et semblent défier le ciel.
Vivant exclusivement en Vaucluse, Laurens prit dans cette région les sujets de ses derniers tableaux. C'est en 1899, Le Vieux mûrier du Beaucet {Vaucluse), tout penché sous le poids des ans et ne se décidant pas à mourir (1), et des Fleurs en jardinière; en 1900, un Lever de lune dans un crépuscule d'hiver ; enfin, en 1901, les Tours de Venasque {Vaucluse) et A la fontaine de mon jardin. Bien caractéristiques sont ces deux dernières toiles; n'expriment-elles pas ses ultimes affections, la région si pittoresque où il a fixé sa vieillesse, et les fleurs.
La mort fit tomber les pinceaux de sa main vaillante. Jusque dans les derniers jours de son existence, il travailla en effet. Sur son chevalet était un tableau de fleurs, auquel il ajoutait quelques touches lorsque la soufi'rance lui en laissait le loisir.
II faudrait encore, je le répète, si l'on voulait être complet, relever la liste des œuvres envoyées à diverses expositions provinciales, tant du nord que du midi de la France, et à l'étranger. Mais d'abord, on en retrouverait toute une série qui avait figuré à tel ou tel Salon de la Société des artistes français. Et les autres n'ajouteraient guère à la connaissance que nous avons de lui. On peut donc passer outre, sans manquer à ce que l'on doit à sa mémoire.
Il y aurait encore un autre catalogue à établir • ce serait celui de ses peintures, qui ont été ensuite reproduites par lui-même ou par d'autres artistes, au moyen de la gravure sur cuivre ou sur bois et de la lithographie, soit dans des revues ou recueils spéciaux, soit en planches séparées. Dans le cours de cet ouvrage, il en a déjà été signalé un certain nombre; on en
(1) Un dessin représentant ce Vieux mûrier du Beaucet avait été donné par Jules Laurens, en 1894, au Comité qui avait pris l'initiative de l'érection à Aix d'un monument à Peiresc; il devait constituer un lot de tombola. La presse régionale n'avait pas manqué de signaler toute son importance et ses remarquables qualités.