PUBLICATIONS SUR LA MUSIQUE ET LES MUSICIENS
musiciens français et allemands, les déposa sur les mêmes rayons de bibliothèque et en publia une partie fort intéressante dans les colonnes du journal carpentrassien, La Chronique de Vaucluse. Il l'emprunta surtout à la correspondance de Stephen Heller.
Aussi se trouva-t-il qualifié pour traiter abondamment la question musicale lorsqu'il voulut édifier à son frère défunt le monument à' Une vie artistique. Là encore il rendit à l'érudition le service d'éditer les souvenirs écrits de Bonaventure sur les musiciens français et al'emands qu'il avait particulièrement fréquentés, ainsi que des lettres de Schumann, Rinck, Bartholdy Mendelssohn, Niedermeyer et Stephen Heller. Les pages qu'il publia ainsi sont certainement les plus importantes de tout le livre. Peut-être ne sont-elles pas connues comme elles le méritent et le volume n'a-t-il pas pénétré partout où il aurait dû; raison de plus pour attirer l'attention de ceux qui s'occupent de l'histoire des musiciens.
Par la même occasion il faut citer encore ici les articles qu'il publia dans les journaux de Carpentras sur les concerts et solennités musicales auxquels étaient conviés ses compatriotes. On notera tout particulièrement celui qu'il publia sur La Fête de la Saint-Siffrein en 1884, dans La Chronique de Vaucluse. Puis, une étude historique sur Carpentras musicien qu'il donna en 1891 dans le Livre d'or du Centenaire de l'annexion du comté Venaissin à la France.
Les compositions de Jules Laurens ont été rejoindre les collections de Bonaventure à la Bibhothèque de Carpentras. Je n'en connais qu'une seule qui ait été éditée, celle dont il a déjà été parlé à deux reprises. Toutes les autres, autographes, sont restées manuscrites. Plusieurs sont d'une lecture assez difficile, ayant été corrigées abondamment. Beaucoup sont simplement notées au crayon.
Elles sont au nombre total de 158 et se divisent en plusieurs séries : 1° Pièces pour chant et piano (56 numéros) ; 2° Pièces pour piano à deux ou quatre mains (67 numéros) ; 3° Pièces pour piano avec accompagnement de violon ou violoncelle et pour seuls instruments à cordes (35 numéros).
11 est difficile de donner le sentiment exact de ces divers morceaux, qu'il faudrait entendre ou à tout le moins lire pour les apprécier. Sans examiner le côté technique, pour lequel l'auteur de ce livre est parfaitement incompétent, essayons de donner seulement un aperçu des principales et d'en dégager le sentiment.
Une chose qui a droit de surprendre, c'est la quantité assez forte de compositions de chant avec accompagnement de piano, car nous savons que Jules Laurens manifestait une préférence très prononcée pour la musique sans paroles. Mais n'avait-il pas auprès de lui une voix chaude, souple, interprétant avec goût et n'était-il pas ainsi poussé à écrire pour la faire valoir et en ressentir le charme? Il prit son inspiration surtout dans les poésies de Victor Hugo (naturellement) et de Madame Blanchecotte.
C'est d'abord une Berceuse, avec un mouvement de 2/4, qui exprime avec une sobriété de ton et d'allure le sentiment d'intimité qui se dégage des paroles de Victor Hugo :
Dans l'alcôve sombre Près d'un humble autel, L'enfant dort à l'ombre Du lit maternel...
A cette première pièce, on pourrait préférer une autre Berceuse, en tonalité mineure et de même mouvement, où se révèle une plus grande originalité de rythme et de son. C'est celle qui fut composée sur le texte de Madame Blanchecotte :
Dors, mon petit enfant, dors.
La vie est une amère chose !
Abrité sous ton rideau rose Des brises rudes du dehors, Dors, mon petit enfant, dors.
L'idée répondait trop bien au pessimisme de Jules Laurens pour qu'il ne traduisît pas dans sa musique toute l'angoisse devant les malheurs inconnus, pour qu'il ne brisât pas le chant en un sanglot, vite étouffé. Assurément ce morceau est un des meilleurs qu'il ait composés.
J'en dirai autant de celui, en ré. majeur, à 4 temps, qu'il fît sur le poème de Victor Hugo :
Cette nuit, il pleuvait; la marée était haute; Un brouillard lourd et gris couvrait toute la côte; Les brisants aboyaient comme des chiens ; le fîot, Aux pleurs du ciel profond joignait son lourd sanglot.
L'accompagnement de piano exprime toute l'horreur de cette nuit, les mouvements et les rugissements de la mer, l'heure sombre et dramatique. C'est le commentaire, combien émouvant! des vers du poète, que le chant fait ressortir au milieu de cette tempête.
Par un même procédé le musicien a imité le volètement éperdu des chauves-souris, dans la pièce en la mineur qui porte ce titre :
Mais pourquoi voler avec tant de mystère Et si longuement dans ces grands corridors? Vous seriez si bien à votre aise dehors, Dans le brouillard frais qui tombe sur la terre 1
L'effroi augmente, le chant devient plus angoissé, pendant que la même agitation des chauves-souris se traduit dans l'accompagnement :
Poiu" hanter ainsi ce château solitaire. Vous n'êtes pas des âmes des mauvais morts, !
Mais la crainte se dissipe vite et la mélopée continue sans interruption"!:
Enfin, pour ce soir, vivent les esprits forts ! Je reste là sans que la frayeur m'atterre.
Quand même l'inquiétude subsiste et le chant reprend en la majeur :
Mais pourquoi voler avec tant de mystère?
Il s'achève sur une dernière note en mineur.
Los tons mineurs plaisaient d'ailleurs tout particulièrement à notre artiste, comme ils agréaient à Bonaventure Laurens. Ils expriment plus d'émotion, plus de tristesse mélancolique, ils s'accordent plus volontiers avec l'intimité et revêtent un charme plus attendri.
Cette note d'inquiétude et de douleur se retrouve fréquemment dans l'oeuvre musical que nous étudions actuellement, par exemple dans La tristesse d'Olympio, d'après Victor Hugo, dans Veux-tu, d'après Madame Blanchecotte :
Veux-tu, dans cette vie amère, Prendre une part de ma misère, A nous deux porter mon fardeau?
Le veux-tu bien, jusqu'au tombeau?
Elle existe encore dans plusieurs pièces sur des poèmes du même auteur : Rupture, Oh! si j'allais pleurer, Un rêve, etc., dans le chant composé avec les paroles du sonnet d'Arvers, dans Sans enfants (paroles de M. Jules Formigé), etc.
D'autres morceaux sont d'un sentiment plus calme, trahissent moins d'amertume et ont pris à la nature clémente une sérénité plus heureuse. Le type en est dans le Fond du ravin, la pièce que j'ai déjà citée à plusieurs reprises et qui tend à n'être que la traduction en musique d'une vision de peintre. Dans la même série peuvent être rangées : Les petites fumées :
Le jour naît; les fines vapeurs Serpentent le long des collines.
Puis, la Petite maison, morceau composé à Paris, en février 1864, sur le poème de Madame Blanchecotte ; F/e^^r5 c?e5 eaux (paroles de Lemoine), Au bord de Veau (poésie de Sully-Prudhomme, duo pour soprano et ténor). Dans le vallon natal (d'après V. de Laprade, duettino), Nuits d'été et Les Pins (paroles de Jean Aicard), En Provence (poésie de Ducros d'après le tableau de M"e Nenny Juge au Salon de 1882) :
Dans les arbres pas un frisson,
Pas un son.
La chèvre seule erre mutine...
Mais souvent le ton se hausse, quand dans Le Puits la voix chante :
L'été hurle de soif La terre ardente éclate.
l'accompagnement du piano halète, sans répit. De même, la Chanson du vent a perdu cette belle tranquillité que les splendeurs d'un paysage avaient inspirée.
Déjà, l'interprétation du sonnet d'Arvers a indiqué que l'amour a été célébré par le musicien. Une première pièce composée d'après les vers de Victor Hugo montre l'association des sentiments amoureux avec la description des paysages :
J'ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline, Dans l'âpre escarpement qui sur le flot s'incline. Que l'aigle connaît seul et seul peut approcher. Paisible, elle croissait aux fentes du rocher...
Puis, c'est la Coccinelle, d'après la chanson bien connue de Hugo :
Elle me dit : « Quelque chose « Me tourmente ». Et j'aperçus Son cou de neige...
un Souvenir de bal sur un mouvement de valse lente, A Rosita, etc. Jules Laurens ne pouvait échapper à la contagion de l'air ambiant.
Il commit aussi une Chanson macabre, sur ces paroles de Madame Blanchecotte :
On te mettra dans une boîte.
Tralala !
Pieds tout droits, tête toute droite,
T'y voilà!
N'était-il pas l'admirateur de Théophile Gautier? Ne s'est-on pas déjà aperçu aussi qu'il ne s'était pas toujours dégagé complètement du sentiment romantique?
J'ai laissé de côté encore bien des pièces musicales. Je ne voudrais pourtant pas clore ce paragraphe sans citer les quelques chants religieux que ne lui reprocha pas son irréligiosité. Mais Bonaventure Laurens ne tenait-il pas les orgues aux offices catholiques de Montpellier ou de Carpentras, bien qu'il fût, lui aussi, un parfait incrédule? On a donc conservé dans les manuscrits musicaux de Jules Laurens un Agnus Dei, un 0 salutaris, enfin un Sanctus à trois voix avec accompagnement d'orgue.
Les autres compositions musicales sont encore plus nombreuses, mais les sources d'inspiration, pour n'être plus dévoilées par un texte poétique, se laissent encore deviner de même nature. En général, ce sont des sentiments mélancoliques, tristes, que ce désabusé de la vie cherchait à exprimer. Ce qui ne l'empêchait pas par moments de s'entraîner dans le tourbillon de valses, de polkas, de mazurkas ou de boléros, de se jeter dans le bruit de fanfares ou de s'amuser avec La grosse caisse sentimentale ou avec les Vains regrets siil naso mio.
De là, les rêveries, songeries, romances, invocations, souvenirs, nocturnes, berceuses, de là les pièces intitulées : Mer nocturne, Inquiétude, Mélancolie, Sérénité, Pianto, Disperatio. Doute et foi, Prière, Piange, etc.
ou INSTRUMENTS A CORDE. 293
Mais, d'autre part, le peintre paysagiste se reconnait dans d'autres morceaux inspirés directement par la nature elle-même : Brouillard nocturne sur le lac, En route le matin, les Mois. Dans cette dernière série, Octobre, Novembre et Avril sont les plus caractéristiques; le sous-titre qui leur a été donné : Sous bois, Vesprée, Sur mer, dénote suffisamment les intentions du musicien.
L'influence de Bach et de Chopin se fait sentir aussi dans des préludes, des impromptus, des chorals. Des sonates pour piano à deux ou quatre mains furent composées en même temps selon la méthode classique. Jules Laurens en a conservé trois : deux, en fa majeur et en ut majeur, furent écrites pour le piano et adaptées ensuite aux instruments à cordes avec accompagnement de piano; la troisième, en ut, fut réservée seulement au quatuor.
Je ne puis, hélas! insister davantage. Je serais cependant heureux si je réussissais à déterminer un musicien expert à ouvrir ces cahiers, où Jules Laurens s'est manifesté sous un aspect très particulier. Je ne dirai pas inattendu : car ce sont toujours les mêmes sentiments qui l'ont guidé. Il a cherché principalement à avoir une originalité et je crois que de ce côté il a dû s'estimer satisfait : sa musique n'est nullement un pasticiie de ce qu'il entendait. Il s'est efforcé d'exprimer en outre des émotions ressenties soit à la lecture d'un beau poème, soit en face de la nature, et de nous les communiquer avec force. Là encore on estimera que ses compositions sont éloquentes.
Peut-être, comme je l'ai déjà dit, trouvera-t-on que son langage musical n'est pas sans défauts au point de vue grammatical. Mais ces défauts, faciles à corriger ou à atténuer par un éditeur consciencieux, ne diminuent en rien la valeur expressive de l'œuvre : c'est en somme le principal. Quoi de plus insipide qu'une page très correctement écrite, mais sans idées? Autant vaudrait une page blanche.