‹ Jules LaurensChapitre 206 sur 230 · LE CHAT ANGOULA, ÉTUDE PROVENÇALE · texte numérisé non relu

LE CHAT ANGOULA, ÉTUDE PROVENÇALE

sont tout ce qu'il y a de plus drôle au monde... racontées avec la verve endiablée de Jules Laurens.

Goûtez donc cette saveur, qu'un Provençal seul peut apprécier complètement.

« — Vous avez un beau chat, madame.

« — Ah! oui, il est bo, le diable! Il est trop bo : qu'i le set bienn! — Tel que vous lé voyez, c'é' un chat de l'espèce dit angoula (il est à remarquer, par l'eau-forte ci-annexée, que notre héros n'appartient justement pas à l'espèce angora), qu'il vien dé Russie (les Russ' i sont des hommes forts, on dit). Il est né native à Constantinoble dé Barbarie, qu'on l'appelle je crois. C'é' (in capiténe d'ici qu'il l'apporté. Quan' i se lève droit, i semble tin homme!... Et sa queue! il est pas de toute bote? Voyez, si ces grandes dames du grand monde, à grande espanparounade, i la mettéent sa queue sur leur schapo, là comme ça (elle indique la place et l'effet autour de son ruban arlésien), tin peu sur le costé, pas trop, et tin peu en l'er, eh bien! l'ase mé fouté! s'i vient pas partou' à la mode, et i se vendre cher, pas vré? — Et ses yeux! quan' i fisse seulement une mouche dessur les vitres, ouh ! i font peur. Quan' i vous regarde en face, on peut pas les soutenir, ah! bou Dieou! i y' a pas moyen : des yeux tarribles! Des fois i semble qu'il vou' ezamine pour tirer votre portret. I vous farcine, là!... Oh! il est bo! il est royal! Enfin gn'a pas son parei'o monde! Ah! non,

non. Ossi i se croit! Tel que vous lé voyez, vous lui parlez, i vous

entend, i vous comprend, i vous repond pas : pourquoi il est fier. Nous lé croyons pas dans le commencement, mes nous avons vu et réconnu après. Ah! il est fier qu'on peut pas se le maginer. Vous ne ferez jamés marcher darrière comme les chiens et les otre' animox. Ah! non : lui toujours de devant... et jamé i se tien' à la cuisine : toujours au salon, mossieu... Voyez, si vous voulez lé fére obéir, i fot pas fére semblant, ah! non : pourquoi il est trop fier... Ah! c'é'unemovése pièce! que nous l'émons bien o mouins. Jamé i miole, comme les otres viléns chats : i le dégne pas... »

Et la conversation dévie : on parle du métier de l'artiste : «Ah! je

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compran, vous travayez dans la partie dé la mignature. Vous êtes pas péntre, vous et' artiste, tou' artiste, il se voit : cheveux frisés, îe cartable, la petite chèse (le pliant)»; on continue sur M. Antelme, «le droguiste de la grand carrière », M. Thiers, le « povre » Gambetta, le pays de Jules Laurens : — « Sias dé Carpentras! Eh! téisas-vous!... Ah! vaï, vous garcez pas deïs dzens... », — l'orage qui éclate, le pape et le Panthéon de Rome, — cette église « qu'elle est toute ronde et qu'elle a pa' dé toit, par les plus grosses pluyes il en tombe pa' une seule goutte en dédans », — la Tarasque de Tarascon, mais toujours on revient au chat, au fameux chat.

u — Et vous l'aimez tout de même!

« — Ah! la canaye! lou gourïn! lou marrias! lou déstrussi! lou moustré!!! »

Et la commère ne trouve pas assez de gros mots pour exprimer son exaltation de tendresse.

L'année d'après, Jules Laurens revenait dans la même auberge et demandait des nouvelles du chat, qui n'y était plus hélas!, car «il étet de plu' en plus voleur ». On l'avait donné à des rentiers, à des richards « qu'ils demeuré au bout de la rue des Lices » : « là il a pas besoin de voler les costelettes, on lui en donne n'en vos n'en vaqui ; i marche sur les tapis molets, i dort sur une taille d'oréyer; pui'i voit des belles dames, il entand toucher le piano; tous les maténs, son café o leit, plén dé cassonnade, et tous ses caprices. »

Noter que tout est rigoureusement exact et que l'observation humoristique d'un auteur provençal n'a jamais été plus vraie, que son récit n'a jamais eu d'accent plus juste. N'a-t-on pas raison de dire, comme je l'ai déjà fait, que cet amusant récit de seize pages est, dans le genre caustique, des plus remarquables? Il fait d'ailleurs excellente figure dans le volume de La Cigale, à côté des vers de Jean Aicard, Paul Arène et Henri de Bornier, des pièces de prose de Léon Cladel, Alphonse Daudet, Henri Gréville, Ferdinand Fabre et Jules Troubat, des poèmes provençaux de Théodore Aubanel, Félix Gras, Anselme Mathieu, Frédéric Mistral tt de combien d'autres!

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