ARTICLE ET NOTES SUR GUSTAVE DORE
clairvoyant; mais, en ce moment, il était entièrement sous le charme. On doit reconnaître toutefois, dans les pages qu'il écrivit, une compréhension très large du tempérament de Doré, une grande recherche d'analyse et de documentation, une connaissance parfaite du peintre et du dessinateur-graveur, ainsi que des circonstances où il vivait. En un mot, il donna sur Doré et son oeuvre un témoignage compétent, que devront ne pas ignorer les biographes de cet artiste, ni ceux qui tenteront d'écrire une histoire de la peinture sous le second Empire.
Les articles en question se complètent par un recueil manuscrit, que J. Laurens avait à peu prcs achevé d'écrire à la date du 21 avril 1891. Ces « notes d'un ami », comme il les appelait, étaient moins une biographie qu'un exposé des habitudes et de iprincipes esthétiques de Gustave Doré; elles ne sont du reste pas reliées par une rédaction définitive. Mais telles quelles, elles sont du plus haut intérêt et mériteraient d'être utilisées. J'en présenterai quelques extraits qui en marqueront le caractère.
Voici tout d'abord le portrait physique de l'artiste, repris à la notice publiée dans Le Conciliateur : « Le front, large et admirablement bosselé... abrite profondément, sous l'épais bourrelet des frontaux, des yeux brun clair, bien enchâssés et d'une fixité à la fois douce et forte, par conséquent singulièrement pénétrante. Le nez assez court, aux cartilages fins, est d'un profil accentué. Une moustache, qu'on dirait naissante, estompe la lèvre supérieure, très rapprochée du nez, très mince et formant avec celle inférieure, vivement colorée, une bouche extraordinairement petite... Tout le bas de la figure... présente cet avancement qui, comme chez Dante par exemple, semble l'indice plus particulièrement d'une volonté bien autonome, impérieuse, fatale. La peau est délicate et fraîche, le teint, à l'ordinaire clair et mat, avec de bleuâtres demi-teintes, paraît devoir être susceptible des plus soudaines et diverses nuances. L'ensemble de ce masque, encadré de cheveux châtain clair, plantés en mèches jaillissantes, offre donc... un piquant et distingué contraste de puissance et de grâce, d'extrême développement dans une extrême jeunesse, mais où domine l'énergique individualité morale... Il fut bon et pervers,