‹ Jules LaurensChapitre 215 sur 230 · ARTICLE SUR GRÉVIN · texte numérisé non relu

ARTICLE SUR GRÉVIN

que des prostituées... Et cela s'intitule... « les Parisiennes »... Et quels sujets! quel style! Juste à l'avenant. Il y a parfois, souvent, si l'on veut... une sorte d'esprit d'enfer, non de l'enfer de Dante bien entendu, mais de celui d'Hector Gréraieux et d'Ofïenbach... »

Et cette sainte colère s'en prend aussi aux journalistes, à ces « thuriféraires de kiosque » , qui n'ont pas d'expressions assez louangeuses pour Grévin, aux disciples et imitateurs du caricaturiste, jusqu'à Chéret même, vigoureusement houspillé : « A propos de Chéret, voyez ces représentations de l'enfance à l'état d'êtres porcins, véritables petits cochons de lait engraissés et reluisants de la débauche et de la cocotterie lymphatiques de leurs pères et mères... Chéret, Jules Chéret, le balochard, le clodoche, Chéret, le Uon de l'affiche (signe des temps), Chéret, plus fort, à tout prendre, plus incroyable, plus irrésistible, plus significatif, avec ses fulgurantes enluminures de chromolithographie, que Grévin lui-même! »

Ah! c'est qu'il ne faisait pas bon, vis-à-vis de Jules Laurens, de dévergonder l'art et de flatter la perversité humaine; les « Raphaëls de bouiboui », quelque talent qu'ils eussent, ne trouvaient pas grâce devant lui.

-jO c^

Au mois de janvier 1889, son ami Alexandre Cabanel terminait une carrière remplie d'honneurs : trois mois plus tard, son autre ami J.-J. Henner, était élu à l'Académie des Beaux-Arts pour le remplacer. « Me voilà donc membre de l'Institut, écrivait Henner à Laurens. Je ne puis encore y croire, et à la place de notre pauvre Cabanel, encore aussi inattendu... Quand vous viendrez à Paris, nous travaillerons ensemble l'éloge de Cabanel, que j'ai à faire et à lire en séance. Me voyez-vous dans ce rôle? Qu'en dit Madame Laurens? Vous pourrez, du reste, me préparer un peu ce morceau dans vos moments perdus. Sans cela jamais je ne saurais le faire. Je mettrais bien quelque chose de moi, peu de chose,

GOLL\BORA.TION A l'ÉLOGE DE CABANEL PAR HENNER. 325

et le reste j'ai besoin de quelqu'un, et personne mieux que vous ne pourra le faire pour moi. N'est-ce pas, vous ne me le refuserez pas, vous qui le connaissiez tant et qui l'aimiez? Il serait content s'il le savait. »

Comment Jules Laurens pouvait-il refuser d'entendre un appel aussi naïf dans sa simplicité, aussi touchant dans sa bonhomie? Mais il était alors à Naples et tout au plaisir de contempler les beautés de l'art et de la nature, il oubliait Paris et les préoccupations des Parisiens. « \'ous ne me donnez pas signe de vie, pourquoi, mon cher Laurens? ainsi le relançait Henner. Je vous ai écrit à Naples, pour vous demander de m'aider à faire la biographie de Cabanel; vous savez que j'ai à la lire à l'Académie, et si vous ne me venez en aide, je ne saurai la faire... On dit que vous ne voulez absolument pas venir à Paris. » Et il le tentait par la perspective de revoir la belle collection de toiles de ses « anciennes connaissances, Corot, Dupré, Rousseau, Diaz, Delacroix, Millet, Courbet », réunies à l'Exposition universelle.

Mais Laurens était inaccessible à la tentation et Henner se désespérait, d'autant plus que la maladie lui avait fait perdre du temps. « Je pourrais bien me faire aider par quelqu'un, écrivait-il encore, mais il n'y a que vous en qui j'ai confiance et c'est pour cela que je voulais aller chez vous si cette maladie n'était pas venue... Avec ma notice, je ne puis venir à bout des phrases qui ne se trouvent pas. Cela ne coule pas, c'est comme ma peinture, je ne sais pas arranger la moindre des choses. »

Un peu plus tard, il revenait encore à la charge : « Je pense souvent à vous. Je suis en pleine notice sur Cabanel, et si je pouvais vous voir seulement une demi-heure, ce serait fait. Je voudrais faire un portrait de sa personne en trois mots. Arrangez-le-moi avec ce qui suit : très soigneux de sa personne, il avait une tenue irréprochable, jamais un cheveu en désordre, ni la barbe plus longue, jamais un brin de poussière sur son habit, toujours ganté. Je le vois encore quelques jours avant sa mort au bras de son frère, marchant lentement, mais droit comme un i. Résumez cela en trois mots, mais je veux le dépeindre. Ce n'est pas une critique; s'il voyait ce que je dis, il n'aurait pas à se plaindre. Je voudrais

326 COLLABORATION A l'ÉLOGE DE CABANEL PAR HENNER.

aussi finir par une phrase pour dire qu'il est un des plus grands artistes de son temps, ceux qui ont le plus honoré leur art, et par ses élèves le premier chef de notre école, etc. Je commence ainsi : « Le grand artiste «que la France a perdu laissera longtemps un vide dans notre école et je «sens tout le poids de l'honneur que vous m'avez fait enm'appelant à lui «succéder parmi vous. » Je vous en prie, un mot. Vous savez que votre opinion est pour moi la première en peinture comme en littérature et en tout. Je parle de vous, de votre portrait et de votre frère. A vous de tout cœur. J.-J. Henner. »

Jules Laurens eut pitié de lui et lui écrivit au moins deux lettres pour lui donner des idées. Mais Henner ne fut pas encore entièrement satisfait. Je transcris cette nouvelle lettre : qu'on m'excuse, mais il me paraît qu'il n'est pas inutile d'insister sur cette collaboration toute désintéressée avec un des plus grands artistes de notre temps.

« Cher M. Laurens et excellent ami.

» Après avoir bien lu et relu votre bonne lettre, je me demandais si vous aviez bien lue (sic) la mienne. Tous les détails que vous me donnez sont charmants et du plus haut intérêt; je les savais du reste déjà par vous (je vous ai tant entendu parler de Cabanel!), par ce que je sais moi-même, l'ayant vu souvent dans les jurys. Je pourrais parler de lui en connaissance de cause; mais autre chose est de lire une simple notice à l'Académie, où on vous demande surtout de ne pas être long. Ce n'est pas mon défaut ordinaire; je trouve tout trop long. C'est pour cela que je vous demandais de m'exprimer en deux mots ce que j'ai mis cinq lignes à écrire. Je voudrais parler de son énergie, de sa volonté à mener tous les tableaux sans négligence, sans faiblesse, car ils sont tous aussi bien les uns que les autres et lui-même n'admettait pas volontiers qu'un de ses tableaux fût surtout très bien. Gela voulait dire que les autres l'étaient moins. Après avoir énuméré quelques-unes de ses œuvres, je dis que tout cela est même exécuté avec une tenue irréprochable, et

COLLABORATION A l'ÉlOGE DE CABANEL PAR HENNER. 327

jusqu'au dernier moment de sa vie pas une faiblesse, tel il était de sa personne, soigné, sans s'oublier un instant. Vous me comprenez. Votre phrase dans votre seconde lettre me plaît; je la mettrai tel (sic) quelle. Ce bon Durand- Gré ville que j'ai consulté m'a mis trop de détails, trop de sentimentalité, partout un roman pour des jeunes filles, où il y avait des choses charmantes ; mais ce n'est pas cela qu'il faut.

« Vous ne me dites rien de la fin.

« Je ne veux dire de lui «grand peintre »; je préfère mettre « un de « nos plus grands artistes et le plus grand chef de notre école moderne ». Trouvez-vous ma phrase qui pourrait terminer mon commencement peut-elle aller (sic)? Je vous l'ai écrit; vous savez si j'aime le Midi et l'Italie. Je dis : « Cabanel est né à Montpellier, dans ce beau midi de la « France, ce pays privilégié qui a donné tant d'hommes glorieux à notre « chère patrie. Ses parents exerçaient une modeste industrie, ils étaient « fabricants de chaises », etc. Je raconte ce que vous m'aviez écrit autrefois là-dessus; cela seul serait la meilleure notice, des faits dits avec une certaine poésie sobre. Je dis aussi qu'il était bon fils, eccellent {sic) pour ses frères et les siens et tous ses amis...

« A vous de cœur.

« J.-J. Henner. »

Grâce à 1' « excellent scénario » que lui envoya Jules Laurens et sans lequel « il ne s'en serait jamais tiré » (ce sont les expressions de M. Emile Durand), Henner vint à bout de sa notice. Il l'avait terminée, peut-être aussi le nouvel académicien en avait déjà donné communication au secrétaire perpétuel, M. Delaborde, quand sa bonne étoile amena Jules Laurens à Paris. Aussitôt de lui écrire : « Quel jour vous pouvez me donner une heure, pour lire et rectifier ce quej'ai fait sur Cabanel? J'attends cette bonne fortune depuis un an. Dites-moi votre heure et votre jour... »

Tout fut achevé, corrigé, mis au point. Et l'heureux récipiendaire put annoncer à l'ami, auquel il devait tant : « J'ai enfin lu la notice de Cabanel [le 13 décembre 1890] et, bien entendu, mal lu, trop vite,

sans faire attention aux ponctuations. Je m'étais cependant tant promis de lire lentement, mais là j'ai perdu la tête. Quelqu'un m'a recommandé de lire surtout très haut; je n'étais plus préoccupé que de cela, et j'ai en effet lu très haut et très distinctement, mais trop vite. On m'a fait des compMments comme toujours, naturellement; mais on l'a trouvé bien. Sitôt que j'aurai l'imprimé, je vous l'enverrai... J'ai en ce moment une petite Itahenne. C'est admirable : tout Léonard et encore autre chose. Avez-vous remarqué que Cabanel ne parlait jamais de Rome?...»

Jules Laurens reçut et relut la notice qu'il connaissait mieux que personne. Il ne la garda même pas pour lui; il s'empressa de la déposer à la Bibliothèque de Carpentras, où, disait-il à Henner même, « je centralise toujours, dans les conditions les plus humainement sûres possible, tout ce qui me paraît intéressant, digne d'être conservé et à quoi je tiens particulièrement. » Elle doit s'y trouver encore.

L'année même où Henner entrait à l'Institut, l'Académie des Beaux- Arts mettait au concours, pour le prix Bordin à décerner en 1891, le sujet suivant : « Démontrer l'erreur ou la vérité contenue dans la phrase de Pascal : Quelle vanité que la peinture, qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire pas les originaux! » Un tel programme devait justement éveiller l'ardeur combattive de Jules Laurens en faveur de ses chères idées, et il s'en entretint d'abord avec M. Emile Durand. Celui-ci lui écrivit, le 23 octobre 1889 : « Si je concours, je démolirai le colosse [Pascal] de mon mieux et je prendrai pour devise :

« Il n'est pas de serpent, ni de monstre odieux, « Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux. »

« Mais sérieusement, très sérieusement, vous devriez concourir aussi. Libre à vous de ne jamais dévoiler votre nom. Certes, votre thèse serait

originale et vive et pleine d'arguments dont l'ensemble ferait balle! Allons! un coup de collier! Un mémoire n'est pas un volume, on le fait aussi long ou aussi court qu'on veut, juste à la mesure de ce qu'on veut y mettre de bon sens et de vérité. Et puis, vous avez l'inappréciable avantage d'être en province, d'avoir le temps et le calme nécessaire.»

Laurens ne se fit pas prier davantage; il se mit à l'œuvre immédiatement. Dans son indignation contre «une telle stupéfiante ineptie» de Pascal, «où l'inconsistance de la pensée le dispute à l'équivoque de la langue», il produisit un long, trop long mémoire et se décida à l'envoyer au concours. Mais ce fut en pleine conscience de son peu de tenue littéraire, témoin cette lettre qu'il écrivit à Henner quelques jours après la remise de son manuscrit à l'Institut :

«Mon cher ami,

«Vous êtes trop bon, trop inutilement, en voulant bien me parler, par intérêt quelconque, de mon concours Bordin. Sachez que je ne puis, ne dois croire ^ mon pauvre manuscrit aucune valeur, circonstancielle au moins. Je le sais dix fois trop long, surtout étant aussi diffus que touffu, mal digéré, mal, très mal écrit, non digérable. Pour exposer littérairement quoi que ce soit, il faut des qualités de rhétorique et de grammaire : méthode, logique, syntaxe, etc., etc., dont je ne possède pas un? seule.

«L'exclamation de Pascal, rencontrée un jour par hasard, me fît monter la moutarde au nez : au point d'en éternuer sans désemparer 250 pages grand écolier, dont les 135 d'un premier triage, le dernier aussi quand est venu le moment d'envoyer ou non, et d'où l'ami Durand, par exemple, eut pu peut-être trouver à extraire, en troisième tamisage, quelques feuilles présentables. Dans Favertissement je désigne, du reste, deux ou trois chapitres (il y en a une vingtaine) comme les essentiels ou, si l'on veut, les seuls à prendre la peine de lire,

«Vous trouvez le meilleur des cinq manuscrits en vos mains celui d'une certaine page et demie. Eh bien! je doute, sans modestie ni orgueil,

que mon seul titre ou ma seule épigraphe, empruntée à J.-J. Rousseau, ne vaille pas mieux encore : « Lascia le donne e siudia la matematlca. » (Le fait de vous divulguer ceci me met hors concours.) Votre numéro de 69 pages pourrait bien, d'après ce qu'il m'en a dit, être de mon ami Georges Brillouin, très apte et capable.

«Ma thèse est la bonne, j'en suis conscient et convaincu; mais elle reste, en l'occurrence, comme le programme d'une œuvre que son auteur est impuissant à exécuter. Avec du métier, du temps, de l'argent, ce n'est pas 250 pages auxquelles je me bornerais, mais bien trois ou quatre cents, qui devraient être présentées en un volume, certainement digne d'intérêt...

« Une considération topique en post-scriptum. Je crois assez que tout sujet de concours académique est posé en vue, non de concurrents qu'il improvise, mais d'un travail fait a priori, comme recommandé et d'ailleurs recommandahle : la bonne fin faisant excuser la dupHcité du moyen. Vous voyez qu'à tous les points de vue mes désillusions de concurrent ne doivent gêner personne... »

Dans une autre lettre du 22 janvier 1891, il déclarait que c'est moins en vue du concours qu'il avait rédigé son mémoire que par besoin de se formuler à lui-même certaines observations. « Ma thèse, disait-il, est toujours celle-ci : Établir que les esprits étrangers à l'art sont aussi des yeux étrangers à la nature, qu'ils prétendent prud'hommesquement embelhe par cet art. En tout cas, ils ne la voient, ne la comprennent ni [ne la] goûtent comme les artistes. Or, un peintre peut-il penser et laisser dire par un bourgeois, que, faisant une œuvre qui attire son admiration, le modèle n'en est pas digne? De même~qu'il ne peut entendre quahfier de «Quelle vanité! » le génie et l'emploi de la peinture. Pascal reste avoir raison, eh! oui, vis-à-vis de sa propre incompétence et de la banalité de son pessimisme et de son point de vue; mais c'est du côté, par exemple, de Rembrandt, d'Ingres ou de Chardin, que je préfère n'avoir pas tort. » C'était parfaitement juste; mais Jules Laurens aurait certainement séduit ses lecteurs, s'il avait su condenser ses idées en quelques

Page 1