BIOGRAPHIE DE BONAVENTURE LAURBNS
Jules Laurens a réussi à donner un livre fort attachant, où se reflète encore l'amour vibrant qu'il avait pour son pays natal. Ah! comme il le défend contre les stupides plaisanteries de béotiens qui s'égaient du nom de Carpentras, comme il célèbre la magnificence du pays et l'intelligence de ses habitants! On croirait entendre la voix de Castil-Blaze ou de Jules Sandeau, mais encore avec plus de sympathie et d'expérience.
Les anecdotes abondent dans son ouvrage, elles s'élèvent pour la plupart au-dessus du sujet traité et se haussent jusqu'à l'histoire du XIX^ siècle. On en pourrait citer de très nombreuses, qui intéresseraient la biographie de peintres ou musiciens fort connus; je me contente de n'en rapporter qu'une seule, pour donner un aperçu de ce qu'elles sont. Qu'on ouvre le volume, on lira les autres :
« Listz se présente, en 1841, chez J.-B. Laurens, à Montpellier, avec des recommandations de Mendelssohn, Hiller, etc. — « Vous passez, « l'apostrophe J.-B. a brûle-pourpoint, pour être aussi grand charlatan « que grand artiste. »
« C'était assez brutalement attaquer son taureau par les cornes. Listz ne bronche pas et se met du coup sur le pied... d'une spirituelle et grande amabilité. J.-B. dessine son portrait, en causant de choses et de célébrités musicales des plus intéressantes, puis on déjeune.
« — J'ai à vous demander, dit à un moment J.-B., de me faire entendre « une certaine pièce de Sébastien Bach pour orgue, donc avec pédale « obligée, la première du cahier des six fugues, celle en la mineur, d'une « difficulté dont, vous seul au monde sans doute, devez pouvoir vous « rendre maître. C'est aujourd'hui pour moi une occasion unique que « je ne veux pas laisser échapper.
« — Tout de suite. Comment voulez-vous que je la joue?
« — Comment? Mais comme on doit la jouer.
« — La voici une première fois, comme l'auteur même a dû, je crois, « la comprendre, l'exécuter ou désirer qu'elle soit exécutée. »
« Et Listz de jouer. Et ce fut admirable! la perfection même...
« — La voici, maintenant, une seconde fois, comme je la sens, avec « un peu de pittoresque, de mouvement, l'esprit plus moderne... »
LA a LÉGENDE DES ATELIERS ». 337
« Et ce fut, avec ces nuances, non moins, mais autrement admirable !
« — Enfin! une troisième fois, la voici comme je la jouerais en... « charlatan, pour le public en général à étonner, à esbrouffer... »
« Or, en allumant un cigare, qu'il passait par instants d'entre les lèvres aux doigts, exécutant, transportée à la main gauche, la partie marquée pour les pédales et se livrant à d'autres tours de force et de prestidigitation, il fut prodigieux, incroyable, fabuleux et, on le pense, remercié de la triple traduction avec le plus légitime enthousiasme.
« Toutefois J.-B. ne le rabroua pas moins, comme moralité de la séance, de certaines soi-disant concessions routinièroment faites au public des concerts, ainsi perverti par un artiste, un maître tel que lui, Liszt... » j; ' « Balzac aurait aimé ce livre qui va fouillant dans le détail des choses », écrivait M. Emile Durand à l'auteur, après en avoir dégusté les cinquante premières pages. « A qui s'adresse votre livie? lui disait-il une autre fois. Pas aux lecteurs frivoles; pas aux gens pressés et circonvenus, j'entends par là les critiques parisiens de haute volée, qui n'ont pas même le temps de lire de l'Henry Gréville. Restent les lecteurs calmes et sérieux, plus nombreux peut-être qu'on ne croit. C'est à eux que votre discours s'adresse. )) Évidemment, mais aussi aux historiens d'art, qui y puiseront une foule de documents de première importance et d'authenticité certaine.
J'ai déjà eu encore l'occasion de dire en quelles circonstances et sous l'influence de quelles préoccupations Jules Laurens écrivit et imprima, dans les derniers mois de son existence, la Légende des ateliers. Je n'y reviendrai donc que juste ce qui sera nécessaire pour présenter ce dernier ouvrage. Le sujet lui tenait fort à cœur et il y avait longuement réfléchi. On pourrait dire que la première idée s'en trouvait dans l'article A propos d'art et d'artistes. Pensées, qu'ilfit passer en 1875 au Journal des arts, et qu'il continua jusqu'en 1882 dans différents recueils ou périodiques, tels que