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SOUVENIRS SUR VICTOR HUGO

« — Et pourtant, songeait son interlocuteur, demain cette belle jeune fille sera un horrible cadavre de vieille, alors que le bras de fauteuil vivra encore des siècles, intact et dans toute la beauté artistique qu'a créée l'idéal d'un auteur disparu. »

« — Dans les assemblées politiques, disait encore Victor Hugo à Jules Laurens, je me suis toujours trouvé faire partie de la minorité. Une seule fois, je ne sais plus trop à quel propos, j'ai été pendant dix minutes, et assez étonné, de la majorité, mais patatras, à la onzième minute je n'en étais plus. »

« Il me reprocha de nouveau comme bien des fois, nota encore son admirateur, avec la plus touchante cordialité, de le négliger, de ne pas venir le voir assez souvent, de ne pas m'empresser, car, hélas! observa-t-il, je puis vous dire, en répétant la parole de l'Évangile : « Vous m'avez «aujourd'hui, mais demain vous ne m'aurez plus. Me autem non semper « habehitis. »

Terminons enfin par cette dernière anecdote, extraite du dossier particulier dont il vient d'être question. « A Jersey, dans la famille Hugo, avec y compris la bonne, on jouait le soir au steeple-chase (sorte de jeu de l'oie anglais). Je restais, la veille du départ, devoir au maître deux sous et les lui tendais, lorsque Madame Hugo se jette violemment entre nous, disant : «Oh! non, gardez-nous votre dette. Cela nous portera « bonheur pour aller, de l'exil, vous les demander au plus tôt chez vous « à Paris! » Quelle lumière sur l'affliction de tous à se voir ainsi rejetés hors de France !

Ces œuvres littéraires de Jules Laurens se présentèrent tout d'abord sous une forme alerte et gaie, sans prétention et avec le souci exclusif d'exprimer clairement le sujet. Mais ces qualités de style, qui sont très sensibles dans la correspondance de Turquie et de Perse, où il laissait

courir sa plume sans préoccupation d'un public possible, ces qualités, dis-je, s'atténuèrent à mesure qu'il avança en âge et qu'il eut plus de temps à lui. L'habitude qu'il avait de tourner et retourner la même pensée dans son cerveau, d'en considérer les divers aspects, le rendit hésitant dans son écriture, lui donna une véritable gêne à s'exprimer. A force de vouloir faire sentir les nuances, il accumula des détails encombrants. Sa phrase une fois bâtie était soumise à des remaniements continuels, elle subissait de multiples additions, elle s'empêtrait et s'alourdissait. Son esprit était toujours extrêmement lucide et sa parole très claire, mais la recherche et la complication obscurcissaient assez souvent sa pensée écrite.

C'est le trop de réflexion, dis-je, qui l'avait amené à ce point, peut-être aussi une estime injustifiée pour certains auteurs de décadence, qui dissimulent par l'entortillé et l'obscurité de leur style le vide de leurs idées. Il n'était pas sans s'en rendre compte, car il analysait bien son propre cas: <t J'ai beaucoup vu, disait-il, et reflété tout au moins, sinon difficilement analysé et prétentieusement médité ; mais il me manque pour l'exprimer le don de parler (il est ici injuste envers lui, car sa conversation était charmante et intéressante au plus haut point) et le talent de la plume, qui demande tout au moins une technique et [un] grand exercice. Je ne l'ai que plus reconnu dans mon goût même pour les choses littéraires pouvant dire que les œuvres de Montaigne, de Rousseau, de Hugo, de Balzac, Stendhal, About, Péladan ont été les dates et les formules de ma vie intellectuelle. »

Évidemment, il aurait mieux valu s'en tenir à Jean- Jacques Rousseau, Hugo et About, plutôt que tomber au sâr Péladan. Son style en aurait gardé plus de clarté et de limpidité, mais n'a-t-il pas écrit lui-même cette sorte d'excuse : « Peut-être y a-t-il certain avantage à ce qu'un style ne soit pas trop courant et limpide, comme qu'une écriture ne soit pas correcte et trop lisible ; on y a l'intérêt, le plaisir de deviner, de relire. »

Assurément, mais on éprouve aussi une fatigue qu'amène promptement la tension d'esprit. C'est ce qui a rendu moins accessibles ses der-

nières publications; ainsi que le déclarait M. Dalligny à Jules Laurens sa prose n'était pas facile à lire longtemps : « il faut s'y habituer et bien des esprits auxquels il demande des efforts s'en lassent et y renoncent. » L'attention se détourne ainsi d'œuvres, dont la vigueur de la pensée et la justesse des idées font le seul charme.

On peut encore reprocher à Jules Laurens d'avoir disséminé ses productions littéraires, d'en avoir donné beaucoup trop à des journaux de province très peu répandus ou à de petites revues de cénacles parisiens. Malgré les qualités qui les recommandaient, malgré leur valeur documentaire et l'importance de leur sujet, elles ne pouvaient qu'être fort peu remarquées et ne remplir que très imparfaitement leur but. Qui penserait aujourd'hui par exemple à aller chercher dans le Conciliateur de Vaucluse l'étude si complète sur les œuvres de Gustave Doré ?

Beaucoup de ses écrits, surtout de ceux qui sont accessibles à un plus grand public, resteront cependant, ne serait-ce qu'à titre de documents. On y trouvera en effet de multiples renseignements sur les artistes contemporains et des considérations sur l'art utiles à méditer. On relira aussi avec grand profit ses récits de voyage, ses notes sur différents pays aujourd'hui transformés complètement et méconnaissables pour qui les a parcourus il y a un demi-siècle. Qu'il y a loin par exemple de la Bulgarie et de la Serbie d'aujourd'hui à ces lamentables provinces, où les rares voyageurs de 1847 n'accédaient qu'avec les véhicules les plus primitifs et les plus désagréables! Que ces temps nous paraissent éloignés où, sur les côtes méridionales de la mer Noire, ne se montrait pour ainsi dire jamais notre pavillon national! Les types d'Auvergne, dessinés et décrits par Jules Laurens, ne nous apparaissent-ils pas aussi comme ceux d'un monde disparu? L'hôtelière de la Cloche à Arles, l'ineffable maîtresse du Chat angoula, se retrouverait encore en Provence, mais combien ce type tend à disparaître!

Description de pays actuellement transformés, peinture de mœurs que la civilisation abolit, présentation et recommandation d'artistes insuffisamment connus, illustration de la biographie d'autres artistes

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