RELATIONS AVEC BELLIARD ET DUPRÉ
de ses visiteurs. « Apportez-moi tout ce que vous avez fait et je vous achèterai quelques-unes de vos toiles. » Et il ajoutait, avec ce parfait manque de délicatesse qui blessait tant son farouche interlocuteur : « Je ne vous les paierai pas bien cher, mais cela mettra toujours un peu de beurre sur votre pain sec. »
Malgré son froissement d'amour-propre, Jules Laurens apporta d'autres études; mais comme il n'y avait plus personne pour admirer les beaux gestes du mécène, celui-ci se contenta de demander maladroitement au jeune homme s'il avait besoin de quelque chose. De rien, lui fut-il répondu. Et les choses en restèrent là.
Si son compatriote, le vieux peintre Joseph Bidauld,tout à fait démodé et hors du mouvement artistique contemporain, ne le reçut guère mieux lorsqu'il vint, audacieux blanc-bec, soUiciter du vénérable membre de l'Institut un tableau pour le Musée de sa ville natale, il y eut heureusement des compensations qui firent promptement oubher l'orgueil d'un baron Taylor ou l'avarice d'un Bidauld. Ce fut d'abord chez David d'Angers, qu'il alla trouver, dès son arrivée à Paris, avec une lettre du D^' Lallemand : il trouva chez lui « un accueil simple et sérieusement bon », le maître ne cachant pas les difficultés de la carrière où s'engageait son visiteur et l'encourageant à vouloir avec fermeté et à étudier avec ardeur.
Ce fut ensuite chez Brascassat; il s'intéressa vivement à tout ce que contenait son atelier et reçut des conseils pleins d'amitié.
Ce fut chez Belliard :« c'était un brave et doux homme, que ce très estimable dessinateur lithographe, portraitiste attitré, même avant Grévedon et Léon Noël, de toutes les célébrités contemporaines. » Sur le vu des dessins que lui montrait le jeune étudiant, il se décida immédiatement à lui proposer des travaux lithographiques. Jules Laurens garda une très vive reconnaissance à cet excellent artiste, qui lui fit ainsi gagner son premier argent à Paris.
Ce fut encore auprès de Jules Dupré, qu'il rencontra pour la première fois dans l'atelier d'Eugène Cicéri. Après l'avoir vu feuilleter avec un vif intérêt le petit portefeuille qu'il .'portait sur lui, il crut devoir naïvement
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lui offrir les croquis admirés, comme il l'avait fait la veille pour d'autres artistes, mais il s'attira cette réponse : «Malheureux! vous avez donné de cela et vous continueriez d'en donner ! Gardez-vous-en bien, c'est le meilleur de vous-même, c'est votre substance, votre sang. Vous ne savez pas ce que pourront être pour vous ces premières notes, ces documents précieux : autant de tableaux souvent. Comme vous les regretteriez! »
Ce fut enfin chez Dauzats, le compagnon déjà célèbre du baron Taylor dans ses voyages. Touché de l'admiration du jeune homme pour Alexandre Dumas (Jules Laurens avait illustré de dessins et lavis, pour son propre agrément, la Tour de Nesle, les Impressions de voyage et Isabeau de Bavière), Dauzats offrit de le faire déjeuner avec l'illustre romancier, faveur qu'il déclina ne s'en trouvant pas assez digne et craignant toujours l'excès de son émotion.
Dauzats fit mieux : ce fut lui qui présenta le jeune homme à Paul Delaroche pour travailler sous sa direction. A défaut de l'atelier de Picot, que fréquentait Alexandre Cabanel, l'ami de Montpellier retrouvé avec joie, à défaut de celui de Drolling, celui de Paul Delaroche, établi rue Mazarine, presque en sous-sol des bâtiments de l'Institut, passait pour le meilleur de la capitale. Il était alors fréquenté par Jalabert, Hébert, Gérôme, Lebouys, Hamon, Picou, Cham, etc. Jules Laurens eut la satisfaction d'y être admis. «Dès mon premier dessin d'après le modèle vivant, dit-il, je surpris mes nombreux copains par une certaine habileté de main, ou hélas! par une sorte de chic, avec des procédés... de prestigieux modelage à l'estompe et de prestidigitatif enlevage de lumière à la mie de pain. Le «patron», qui venait corriger les jeudis et samedis, va être épaté, se disait-on à la ronde. En effet, il fut épaté, le patron, mais sévèrement. S'asseyant à ma place et regardant ma feuille pendant un grand moment, il resta silencieux dans la solennité de l'attention générale, puis tout à coup se levant il me mit la main sur l'épaule et de sa voix naturellement raide : « Mon garçon, fit-il, ceci est trop bien, beaucoup trop bien pour moi! » Je compris, ajoute le jeune élève, et tâchai de devenir de moins en moins épatant en faisant mieux ».