VISITE DES SALONS
Jules Laurens se félicita toute sa vie d'avoir été placé sous la direction d'un maître aussi sévère, dont le « grand, très grand talent » lui assurera, disait-il, un «haut rang dans l'histoire artistique de notre pays ». Il appréciait la bonté de son âme qui se cachait sous des apparences de froideur, il se louait de la perfection de son enseignement et il conserva toujours le souvenir des séances matinales dans le petit hôtel de la rue de la Tour-des-Dames, où le professeur examinait et critiquait les travaux exécutés par ses élèves en dehors de son atelier. Il sut gré notamment à Paul Delaroche de l'avoir admis, avec quelques rares condisciples, à jouir avant le public de ses nouvelles productions.
Pendant les années de ce premier séjour à Paris, le jeune peintre lithographe continua ses études avec une intelligence encore plus claire et plus avertie. C'était comme un gavage intensif, une absorption continuelle de tout ce que Paris pouvait offrir à son appétit raisonné et à son goût déjà formé. Il s'enthousiasma, avec quelle ardeur, des chefs-d'œuvre des Musées et des merveilles d'art qui s'offraient à son admiration; plus encore qu'à Montpellier, incomparablement plus, il fit sa société des maîtres anciens, qui lui devinrent plus familiers que ses contemporains mêmes. Les premiers salons qu'il visita laissèrent dans sa mémoire des impressions qui ne s'effacèrent jamais; longtemps après, il revoyait leur installation dans le Musée du Louvre et son annexe la Galerie de bois, il n'avait qu'à fermer les yeux pour retrouver à nouveau VEntrée du port de Boulogne, par Eugène Isabey, à laquelle il avait reconnu «un éclat de couleur et un brio d'exécution incomparables»; Un orage dans la forêt de la Handeck, par Calame,«de la plus tragique poésie »; une Mater dolorosa, d'Hippolyte Flandrin,« d'une inspiration et d'un art profondément chrétien » ; un Paysage, d'Alexandre Desgoffe, « un maître digne d'illustrer les sites décrits par Eschyle et Homère »; une Descente de bohémiens sous bois, par Diaz, « écrin de pierreries tamisées de soleil », et bien d'autres, dont sa mémoire avait fixé le dessin et la couleur.
Il ne devait du reste pas tarder lui-même à prendre part à ces manifestations d'art : en 1845, il fit admettre au Salon une toile représentant
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un sujet du pays natal toujours aimé et admiré, des Environs de Vaucluse. C'était un précieux encouragement, car Jules Laurens n'était pas capable de selaisser griser par des succès prématurés et de négliger la continuation des études qu'il estimait de plus en plus utiles.
Grâce aux premières relations que nous lui connaissons, son existence, toujours très chargée de travaux, se passait fort allègrement, et le milieu dans lequel il vivait était pour lui des plus attrayants. I']coutons-le raconter lui-même une de ses visites rue de Laval, au fond de l'avenue Frochot, à l'atelier d'isabey, voisin de ceux de Jules Dupré, Jouy, Eugène Cicéri, Alfred de Dreux, et plus tard de celui de Chassériau. « Dans l'atelier central, le maître romantique retouchait son Mariage d'Henri IV.... une de ces pages culminantes et le mieux caractéristiques dans l'œuvre d'un artiste, de celles justement que l'État laisse si souvent échapper... Philippe Rousseau, jeune homme et élève d'isabey, ébauchait un modeste carton de paysage normand dans la manière du patron... Avec le Hollandais Jonking, déjà en train de [faire] ses prairies glacées et ses mouhns, il échangeait discrètement quelques paroles, un bon rire, un soupir à la pioche. A une des meilleures places, le belge Louis Gallait, qui, en attendant ses Comtes (T Egmont et rfeiïor^i, avait donné son Abdication de Charles-Quint^ une gloire pour son pays, en exécutait, juste à ce moment, une non moins brillante aquarelle... Puis entrait l'éditeur Curmer, à la tête distinguée, à la tenue officielle d'un avocat général, proposant la réimpression d'une douzaine de pierres lithographiques qu'Isabey avait, depuis des années, crayonnées, estompées et lavées avec sa verve endiablée et géniale... et qui restaient indignement retournées contre le mur, par terre, oubliées dans un coin... Maintenant, voici Jules Dupré, l'incarnation du paysage moderne... organisation toute passionnée, se dépensant en chefs-d'œuvre si substantiels et en discours exaltés jusqu'à la fièvre... Survient cet autre voisin mitoyen, Eugène Cicéri... l'esprit et l'adresse faits homme et constituant un grand maître dans de petits ouvrages... Il me présente à son illustre père, entrant peu après lui, à sa recherche, bougonnant. C'est un grand vieillard sec, à la silhouette pitto-
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resque et suggestive, toujours très drôlement en dispute avec son fils... Je salue en lui le créateur et vétéran, depuis les décors de Robert le Diable et de la Juive, d'une école qui reste la première sur toutes les scènes théâtrales du monde... Attention! derrière la coulisse se glisse parfois un vieux brocanteur, Tedesco, qui trafique, s'entremet pour tous ces messieurs, passe ainsi à travers nombre d'ateliers non moins illustres, offrant des combinaisons les plus cocasses, proposant d'échanger des dessins contre du linge de table ou de la literie, des aquarelles et des tableaux contre des pianos, des livres, des provisions de ménage, etc. Paraît de Dreux, venant fumer un cigare entre deux pochades de panneaux : type et mise de gentilhomme sportman.Il exécute ces temps-ci le portrait équestre du duc d'Orléans au milieu de son état-major; le général Bertin de Vaux doit y figurer: il me charge de prendre copie de sa tête d'après la toile de Schnetz que possède la famille, rue Louis-le-Grand. Camille Roqueplan, accompagné de son frère Nestor, le spirituel boulevardier, vient revoir et toujours plus admirer le Mariage d'Henri IV... Enfin, c'est Jouy, à l'aspect bourgeois et provincial dans un tel milieu ultra-parisien, déposant la clef de son atelier situé au-dessus, où, abusant de sa confiance et profitant de son absence, nous nous empressons de grimper, comme des singes mal intentionnés, tandis que l'un de nous reste au guet, pour voir le tableau d'Urbain Grandier marchant au supplice, cette grande machine qui devait obtenir quelque succès au prochain Salon... En intermède à tout cela, le jeu d'un orgue, offert par la maison Cavaillé-Coll, intervient, plein d'âme et d'agrément. C'est Isabey, qui ne sait pas une note de musique, mais improvise d'instinct des choses étonnamment musicales. Quittant sa place, il insiste pour que je joue à mon tour. Je refuse, j'hésite, mais je cède en le voyant se mettre lui-même au soufflet et tout en sueur me crier au moindre arrêt : « Mais va donc, petit animal! Va donc encore, va tou- « jours! Ça me fait plaisir à moi, tant pis si cela t'embête. Je souffle pour « t'entendre, va donc! » En sortant dans l'avenue, je rencontre le célèbre aquarelliste anglais Harding, séjournant à Paris pour essayer, chez l'imprimeur Lemercier, des papiers et des modes de tirage lithographi-