RELATIONS LITTÉRAIRES DE J. LAURENS
régulièrement, s'y rencontrait avec les illustrations du jour, écoutait les discussions quand son excessive modestie ne l'empêchait pas d'y prendre une part active et obtenait de jouir d'une très grande facilité d'entrée dans les théâtres et concerts où Gastil-Blaze faisait la loi. D'une attention éveillée et soutenue, il notait une quantité de réflexions surprenantes chez un étudiant aussi jeune et méritait déjà la remarque qu'Isabey devait lui adresser plus tard à bout portant :« Vous vous êtes fait l'esprit d'un observateur », ou bien l'appellation que lui donna un jour un insupportable bavard : « Un lupo sotto la pelle d'un agnello. »
Il lisait aussi beaucoup et tâchait de se mettre entièrement au courant de la littérature contemporaine. Ses fréquentations l'y aidaient à la vérité, mais il ne se lassait pas, dans ses moments de loisir, de lire et relire les ouvrages de tous ceux qui, de son temps, se disputaient la faveur dupublic. Dans cet ordre d'idées, c'était à George Sand, à Théophile Gautier, mais surtout à Balzac et à Victor Hugo qu'il réservait ses plus chaudes admirations. Cela pourtant ne l'empêchait pas de faire ses délices d'une société de moins haute envolée : c'est ainsi qu'un jour, il partit pour Marlotte avec Henri Miirger et sa bande de la Vie de Bohème. Avec son esprit caustique et railleur, avec son humeur satirique, avec la gaminerie d'allures qu'il montraitquand il se sentait libre d'entraves, il ne devait pas être le plus morose des compagnons. Une désagréable mésaventure, qu'il a contée dans ses souvenirs, marqua, il est vrai, ce premier voyage à Marlotte, mais elle n'eut pas d'autre conséquence que de le faire courir toute une nuit en forêt.
Telle fut la vie de Jules Laurens, de seize ans et demi à vingt ans. De loin en loin, quelques voyages au pays natal ou à Montpellier l'interrompaient. Pendant les journées qu'il passa, vers la fin de l'année 1843, en cette dernière ville, il fit, d'une façon bizarre, la connaissance d'un Grésus assez extravagant, le chevalierTurcois. Celui-ci lui acheta une copie du tableau deGranetau Musée de Montpellier, Le Tasse en prison visité par M oïUaigne, ^lùs lui commandason portrait à exécuter instantanément et se prit d'une toquade passionnée pourlui. Il s'offrit à le loger dans une