LE VOYAGE EN PERSE DÉCIDÉ
« Craignez-vous le vertige? — Oui.
« Supportez-vous les veillées? — Non.»
Malgré ces réponses peu encourageantes, l'impression fut bonne, M. de Hell exposa son programme : jeune encore (il n'avait que trentetrois ans), il avait accompli un voyage de sept années, pendant lequel il avait étudié les parties méridionales de la Russie d'Em'ope, la Crimée, le nord du Caucase, les steppes de la mer Caspienne; il avait maintenant achevé la publication de sa relation et attiré sur lui l'attention des pouvoirs publics et du monde savant. M. de Salvandy, ministre de l'Instruction publique, lui confiait maintenant une mission de recherches scientifiques, géographiques et historiques sur les bords de la mer Noire et de la mer Caspienne et dans l'intérieur des pays qui avoisinent ces deux mers. S'il voulait emmener un artiste avec lui, c'est qu'il avait l'intention de relever les sites pittoresques, mais surtout les monuments de la civilisation byzantine, arabe ou persane, de faire dessiner les costumes et les instruments en usage dans ces diverses contrées, etc.
C'était assez séduisant. Mais Jules Laurens ne fut pas conquis de suite. A la réflexion cependant, il songea que sur la route de la Perse et de la mer Caspienne il y avait toute l'Italie, Malte, la Grèce, l'Asie mineure, Constantinople. Cela payait largement le?, ennuis d'un voyage long et difficultueux. Il accepta.
Le rendez-vous pour le départ de l'expédition fut donné à Marseille ou Toulon. Il était fixé au printemps de l'année 1846. Jules Laurens liquida tous ses travaux, quitta, sans trop de regrets, ses camarades de l'École des Beaux- Arts et de l'atelier de Paul Delaroche, dit adieu à cette bonne vie d'étudiant qui avait été si fructueuse pour lui et se trouva prêt à l'heure dite. Il comptait rester absent environ trois années et revenir à temps pour enlever cette fois de haute lutte le prix de Rome. Il ne s'attendait certainement pas à toutes les aventures qui devaient marquer sa route.