‹ Jules LaurensChapitre 33 sur 230 · PREMIER SÉJOUR A ROME · texte numérisé non relu

PREMIER SÉJOUR A ROME

la mer, de cet auguste agro romano, alors à la fois assoupi et palpitant sous une incandescence de lumière et dans un silence écrasant : désert sublime, où dardait le soleil, où coulait visqueusement le Tibre et où surgissait comme des ondes d'un mirage la phénoménale coupole de Saint- Pierre ! » On se hâte à travers cette plaine funèbre et sauvage : enfin, le soir du 21 mai, les pas du jeune artiste résonnent sur les dalles de la ville auguste et éternelle.

Logé près de la place des Espagnols, il était dans le voisinage de la villa Médicis. Il y retrouva ses anciens camarades et amis, tout d'abord Alexandre Cabanel, Léon et Achille Benouville, le graveur Jean Aubert, le sculpteur Eugène Guillaume, le musicien Victor Massé, puis Hébert, Lequesne et d'autres pensionnaires de l'École française. Tous s'empressèrent auprès du voyageur, lui firent les honneurs de Rome et de la campagne romaine, lui ouvrirent les portes des sanctuaires d'art, lui ménagèrent des intimités précieuses.

Aussi les quelques semaines qu'il passa en leur compagnie lui valurentelles les impressions les plus vives, les sujets d'étude les plus intéressants, les motifs de réflexions et observations les plus curieux. Par les longues lettres que, même avant de quitter la France, il avait commencé d'écrire à sa famille, notamment à son frère Bonaventure et à sa nièce Rosalba, par les notes qu'il prit alors l'habitude de consigner sur de petits carnets de poche, par les récits qu'il transcrivit dans les dernières années de sa vie, nous savons combien ce séjour lui fut utile.

Je voudrais m'attarder longuement sur cette première visite de Rome, car Jules Laurens trouvait à y satisfaire ses goûts les plus intimes, à développer le sens qu'il avait de la mesure et des proportions, son aptitude à exprimer sobrement et avec sincérité ses idées et ses émotions ; le Provençal avait le sentiment d'y vivre dans l'atmosphère qui lui convenait et avec la présence réelle des ancêtres qui avaient pétri l'âme de son pays. Je voudrais noter l'éblouissement de ses yeux, lorsqu'ils embrassaient subitement, au détour de la salita entre le Capitole et la roche TcO'péienne, « le spectacle unique de cette carrière de ruines monumen-

Page 1