ARRIVÉE A CONSTANTINOPLE
quées, kiosques et cafés du quai sur pilotis; puis, dans les rues, bazars de marchands et d'ouvriers, femmes voilées, boucheries sanguinolentes, brouhaha d'écoliers, cortèges de chameaux et d'ânes », toutes choses que lui avaient déjà révélées les œuvres de Decamps. C'est en effet à Smyrne, pendant un court séjour, que Decamps, selon la tradition rapportée par Jules Laurens dans ses notes, « se serait assimilé ce monde oriental, dont il a été le précurseur et reste le maître incomparable ». Le jeune artiste ressentit si profondément lui aussi les impressions de ce nouveau ciel, de ces nouvelles régions, de ce milieu de vie intense, étrange et excentrique, qu'il en conçut quelque inquiétude. Puisqu'il devait y vivre plusieurs années, comment s'y comporterait-il? Comment disciplinerait-il ses émotions et son art? Le problème ne se posa pas longtemps : sa raison sohde et son tempérament réfléchi lui montrèrent vite la voie qu'il aurait à suivre.
Mais voici, « dans les brumes du matin, émerger sur toute la ligne d'horizon, la féerique Constantinople », avec sa « rangée ininterrompue de scintillants minarets et de coupoles depuis, à droite, Scutari, jusques, à gauche, le château des Sept-Tours ». Constantinople, où M. Hommaire de Hell et son compagnon de voyage devaient faire un séjour de longs mois, qu'interrompraient des courses dans la région du Bas-Danube et en Asie mineure. A peine débarqué, Jules Laurens, dans une crise d'enthousiasme, se précipite « à dessiner et aquareller partout, dans les divers quartiers de la cité, dans la banheue, sur les plages»; aussi le voilà malade, « saigné et mis au régime exclusif de la tisane de limonade chaude ». Mais il se relève bientôt, il reprend ses courses et recommence les séances qui gonflaient rapidement son portefeuille de dessins et d'aquarelles.
Pour donner une idée de son activité et en même temps de sa compréhension du pays, de ses observations et de la formation de ses idées, il faudrait rapporter ici toute sa correspondance, celle surtout qu'il adressait à son frère Bonaventure et à sa nièce Rosalba; il faudrait transcrire, mais dans de moindres proportions, les notes qu'il rédigea plus tard sur les