‹ Jules LaurensChapitre 44 sur 230 · DE TRÉBIZONDE A TAURIS · texte numérisé non relu

DE TRÉBIZONDE A TAURIS

champs de maïs, forêts de pins, rochers et brouillards », suivre une route en casse-cou continuel, d'où l'on découvrait « de temps à autre de splendides horizons de hautes montagnes », descendre après cela l'Euphrate « sur un véhicule si singulier qu'il faut en avoir usé pour y croire », assemblage d'outrés, sur lesquelles on se laissait précipiter contre les rochers par la force du courant, enfin traverser les solitudes dévastées où les guides s'arrêtaient faute de reconnaître leur voie! Ce qui pouvait arriver de plus heureux était de tomber en plein campement kurde et de recevoir du chef une hospitalité que refusaient les Arméniens protégés de la France. Pour passer les nuits, des taudis infects, des masures sordides : partout, on devait choisir l'écurie pleine de bétail comme l'endroit le plus propre. Le plus terrible étaient encore les fièvres qui abattaient complètement le jeune homme: de Gumuck-Hané à Diarbékir il fit le voyage attaché sur un mulet, couché sur le dos, aveuglé de lumière sous un soleil encore brûlant, l'esprit halluciné et la tête en délire.

Malgré cela, il avait encore le courage, quand on faisait halte, de prendre ses crayons et de dessiner hommes et choses. Il croquait, en pleine montagne, « un beau jeune homme, véritable dandy tout de rouge habillé, y compris les bottes, chamarré d'or sur toutes les coutures et garni d'un arsenal complet de fort belles armes », qui n'était qu'un « marchand de fromages rural » ; un « pâtre plus que farouche, des femmes à moitié nomades». A Zork, près de la frontière persane, «sous les arceaux d'un caravansérail ruiné, deux jeunes chefs des plus fantastiquement accoutrés », coifîés d'un turban composé de trente foulards, posaient devant lui; des Géorgiens ou Circassiens en voyage, un adorateur du diable tout habillé de noir avec liserés rouges, lui servaient de modèles.

Si, en général, les villages rencontrés n'étaient qu'une agglomération de huttes misérables, on avait cependant la satisfaction de trouver jusque dans les cimetières des moindres hameaux « des chefs-d'œuvre de sculpture ornementale». Et puis, les coupoles, les minarets et les murailles de Diarbékir caractérisaient si bien la ville « la plus remarquable de l'Orient après Constantinople et Nicée» ! L'élégance, le goût, la pureté

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