‹ Jules LaurensChapitre 5 sur 230 · LE PAYS NATAL : CARPENTRAS · texte numérisé non relu

LE PAYS NATAL : CARPENTRAS

nous n'avions, pour reconstituer l'ensemble, les dessins et aquarelles du frère aîné de Jules, Bonaventure Laurens.

A l'intérieur de ces remparts, dont les pierres, sous l'admirable climat comtadin, avaient pris une patine d'or, c'était dans les ruelles étroites et tortueuses, un enchantement continuel pour l'archéologue et l'artiste : vieilles maisons d'architecture noble et sévère, portes anciennes en bois sculpté, heurtoirs de fer ciselé, balcons de fer forgé, niches gothiques ou plus modernes abritant au coin des rues la Vierge et l'Enfant, potences soutenant d'antiques lanternes; au milieu de petites places, fontaines dont le décor était emprunté à l'ornementation des xvii® et xviii^ siècles, telle la gracieuse fontaine de l'Ange.

La capitale du Comtat s'enorgueillissait aussi de monuments qui rappelaient la gloire de son passé : d'abord la cathédrale de Saint- Sifîrein, avec son architecture gothique, son clocher depuis démoli, son portail occidental orné de colonnettes romaines, le cloître si gracieux que des mains vandales détruisirent dès l'enfance de Jules Laurens; puis le palais épiscopal, édifié au xvii^ siècle par le fastueux cardinal Biohi, l'hôtel de ville, l'hôpital fondé par l'évêque d'Inguimbert, les chapelles des couvents ou des confréries, toujours précieuses par leur architecture ou leur décor. Quelle joie de vivre au milieu de tous ces monuments du passé, dans le chatoiement des vieux ors, dans la splendeur des œuvres d'art baignées de l'atmosphère qui leur convient !

Ce que la barbarie moderne, déguisée sous le nom de progrès, n'a pu enlever à Carpentras, c'est le paysage qui entoure cette ville, « ce jardin des délices », ainsi que l'appelait un pape, qui, à cause de cet amour du Comtat, trouva grâce devant l'areligieux Jules Laurens ; c'est le charme élégant de cette plaine, dont les ondulations et la couleur lui rappelaient des souvenirs antiques, ce sont ces bosquets d'arbres verts sur un terrain fortement coloré, c'est cet horizon de montagnes, aux lignes précises et nettes, que fait valoir la clarté limpide du ciel de Provence, ce sont ces teintes bleutées, rosées ou violacées des lointains. A l'est de la ville, le Ventoux dresse une cime d'un éclat de neige; selon

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la saison ou les heures de la journée, il se vêt d'un manteau de pourpre, se couvre d'une brume bleuâtre ou resplendit au soleil dans la blancheur de son sommet.

Aux ruissellements d'une lumière fulgurante, Jules Laurens préférait cependant un temps couvert, qui fait valoir tous les tons et qui produit des effets de clair obscur; un ciel d'azur sans tache l'enthousiasmait beaucoup moins qu'un amoncellement de nuages courant au-dessus de sa tête. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'ait su apprécier les qualités de lumière et d'atmosphère de la plaine du Comtat, bien loin de là. Ecoutonsle dire dans son enthousiasme réfléchi : « Le soir, lorsque l'horizon s'illumine sous les chaudes et pathétiques colorations du soleil couchant, le spectacle apparaît comme une pure évocation du Latium romain ou mieux encore de la Grèce. Là, comme en Ilellade, par une finesse de lignes et une sorte d'alacrité, voudrait-on dire de la tonicité et de l'éclat de l'atmosphère, l'air est à la fois tiède et subtil, irisé et transparent; les contours des horizons, même les plus éloignés, se détachent alors fièrement sur le ciel d'une clarté métallique. Deux grands peintres, Decamps et Hippolyte Flandin, ont même exprimé pour ce Midi comtadin ou provençal une préférence sur l'Italie. Beau et heureux pays qui porte son habitant à prendre aussi la vie par son heureux et beau côté, car tout y parle à l'esprit comme aux sens et surtout sourit sans cesse à l'imagination. »

L'horizon de Carpentras n'emportait pas seul son enthousiasme : dès sa jeunesse, le panorama si prodigieux de la ville d'Avignon lui paraissait le plus beau spectacle que l'on pût contempler; après avoir admiré les splendeurs de la Corne d'or, du golfe de Naples, des rives du Rhin, il ne craindra pas d'affirmer que c'est encore le spectacle d'Avignon, vu des hauteurs voisines, qui est le plus prestigieux et le plus émouvant. Une fois même, arrivant de Paris pendant la nuit, il voulut seul errer avec recueillement dans les rues de la vieille cité des papes, monter sur le Rocher des Doms et y attendre l'apparition du soleil, derrière les monts qui limitent la plaine du Comtat.

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